‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 23 sur 65 · DANS QUEL ORDRE SONT NÉS LES DIVERS DEVOIRS · texte numérisé non relu

DANS QUEL ORDRE SONT NÉS LES DIVERS DEVOIRS

produit : le sauvage ignore le plus souvent la justice et le droit proprement dit, mais il est susceptible d'un mouvement de pitié ; il ignore la tempérance, la pudeur, etc., et au besoin il risquera sa vie pour sa tribu. La tempérance, le courage, sont en grande partie des vertus sociales et dérivées. La tempérance, par exemple, est encore dans les masses une vertu sociale : si un homme du peuple, au repas où on Fa invité, ne mange pas et ne boit pas largement, comme au cabaret, c'est plutôt par peur d'inconvenance, ou par crainte d une indigestion, que par un sentiment de délicatesse morale. Le courage n'existe guère sans un certain désir de la louange, de l'honneur ; il s'est développé beaucoup, comme l'a montré Darwin, par l'effet de la sélection sexuelle. Enfin, les devoirs envers soi-même, tels que les comprend un moderne, se ramènent en grande partie aux devoirs envers autrui.

Les moralistes distinguent les devoirs négatifs et les devoirs positifs, l'abstention et l'action. L'abstention, qui suppose qu'on est maître de soi, suî compos, est première au point de vue moral : c'est la justice ; mais eUe est beaucoup moins primitive au point de vue de l'évolution. Une des choses les plus difficiles à obtenir des êtres primitifs, c'est précisément l'abstention. Aussi ce qu'on nomme le droit et le devoir strict est le plus souvent postérieur au devoir large ; il offre aux peuples primitifs un caractère y, souvent moins obligatoire. Se jeter dans la mêlée pour secourir un compagnon apparaîtra à un sauvage (et à bien des hommes civilisés) comme plus obligatoire et plus honorable que de s'abstenir de lui prendre sa femme. Il y a dans ^ l'effort qu'exige l'abstention un déploiement de volonté parfois plus grand que dans l'action, mais moins visible ; de là vient que les moralistes ont été portés à lui attrî-

buer une importance secondaire : on ne sent pas Feffort d'Hercule soulevant un fardeau à bras tendu, précisément parce que ce bras est immobile et ne tremble pas ; mais cette immobilité coûte plus d'énergie intérieure que bien des mouvements.

Nous n'avons considéré jusqu'à présent le sentiment moral que comme un sentiment spontané, encore irraisonné quant à son principe. Que va-t-il se produire lorsque ce sentiment deviendra réfléchi, raisonné, lorsque l'homme moral voudra expliquer les causes de son action et la légitimer ? A en croire iM. Spencer, l'obligation morale, qui implique résistance et effort, devra disparaître un jour pour laisser place à une sorte de spontanéité morale. L'instinct altruiste sera si incomparablement fort que, sans lutte, il nous entraînera. Nous ne mesurerons même pas sa puissance, parce que nous n'aurons pas la tentation d'y résister. Aior s, pourrait-on dire, la force de tension que possède l'idée du devoir se transformera en force vive dès que l'occasion se produira, et nous n'en prendrons pour ainsi dire conscience que comme force vive. Un jour viendra, dit même M. Spencer, où l'instinct altruiste sera si puissant que les hommes se disputeront les occasions de rexercer,les occasions de sacrifice et de mort. M. Spencerva trop loin. Il oublie que, si la civilisation tend à développer indéfiniment Tinstinct altruiste, si elle transforme peu à peu les règles les plus hautes de la morale en simples règles de convenance sociale, presque de civilité, d'autre part la civilisation développe indéfiniment l'intelligence réfléchie, l'habitude de l'observation intérieure et extérieure, l'esprit scientifique en un mot. Or l'esprit scien- ^tifique est le grand ennemi de tout instinct : c'est la force dissolvante par excellence de tout ce que la nature a lié.

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