‹ Esquisse d'une morale sans obligation, ni sanction [microform]Chapitre 24 sur 65 · L'INSTINCT DISSOUS PAR LA RÉFLEXION · texte numérisé non relu

L'INSTINCT DISSOUS PAR LA RÉFLEXION

C'est l'esprit révolutionnaire : il lutte sans cesse contre Fesprit d'autorité au sein des sociétés ; il luttera aussi contre l'autorité au sein de la conscience. Quelque origine ^ qu'on attribue à l'impulsion du devoir, si cette impulsion n'est pas justifiée de tous points par la raison, elle pourra se trouver gravement modifiée par le développement continu de la raison chez l'homme. La nature humaine, — disait un douteur chinois à Mencius, le disciple fidèle de Confucius, — est si malléable et si flexible qu'elle ressemble à la branche du saule; l'équité et la justice sont comme une corbeille tissée avec ce saule. — Mais l'être moral a besoin de se croire un chêne au cœur ferme, de ne pas se sentir céder comme le saule au hasard de la main qui le touche ; si sa conscience n'est qu'une corbeille tissée par l'instinct avec quelques branches ployantes, la réflexion pourra bien défaire ce que l'instinct avait fait. Le sens moral perdra alors toute résistance et toute solidité. Nous croyons qu'il est possible de démontrer scientifiquement la loi suivante : tout instinct tend à se détruire en devenant conscient^.

1. Voir notre Morale anglaise contemporaine (partie II livre III)

9et/'n^To^°'"'•''M''^' ^'^'''' '^^^^^rédité 'psychologique] 2« éd., p. 342); mais il ajoute: «L'instinct ne disparaît que devant une forme d'activité mentale qui le remplace en fai-

sant mieux L'intelligence ne pourrait tuer le sentiment

moral qu'en trouvant mieux. » Assurément, à condition qu'on prenne le mot mieux dans un sens tout physique et mécaniquepar exemple, il est mieux, il est préférable pour le coucou de pondre dans le nid des autres oiseaux, mais cela ne semble pas être mieux absolument parlant, ni surtout pour les autres oiseaux. Une amélioration au point de vue de l'individu et même de l'espèce pourrait donc ne pas être toujours identique avec ce que nous appelons « V amélioration morale. » Il y a là en tous cas une question qui mente examen : c'est précisément celle que nous examinons dans ce volume.

On nous a fait sur ce point, en France comme en Angleterre, un certain nombre d'objections tendant à établir que les théories morales sont sans influence sur la pratique. Nous avions montré que le sens moral, si par hypothèse on le dépouille de toute autorité vraiment rationnelle, se trouve réduit au simple rôle d'obsession constante ou d'hallucination. On nous a répondu que le sens moral n'a rien de commun avec une hallucination, car il n'est pas du tout un jugement ni une opinion. « La conscience tï affirme pas, elle commande, et un commandement peut être sage ou fou, non vrai ou faux^ » — Mais, dirons-nous à notre tour, ce qui constitue précisément le caractère non sensé d'un commandement, c'est qu'il ne s'explique point par des raisons plausibles, c'est-à-dire qu'il correspond à une vue fausse de la réalité. Tout commandement renferme ainsi une a affirmation, » et implique non seulement « folie » ou « sagesse, » mais erreur ou vérité. De même, toute affirmation renferme implicitement une règle de conduite : un fou n'est pas seulement trompé par les idées qui l'obsèdent, il est dirigé par elles ; nos illusions nous commandent et nous gouvernent. Le sentiment moral qui m'empêche de tuer agit sur moi, comme sentiment .^diV les mêmes ressorts que le penchant immoral qui pousse un maniaque à tuer ; nous sommes mus tous deux de la même manière, mais d'après des motifs ou des mobiles contraires. Il faut donc toujours en venir à examiner si mon motif à moi possède plus de valeur rationnelle que celui de l'assassin. Tout est là. Si maintenant, pour apprécier la valeur rationnelle des motifs, on s'en rapporte à un critérium purement positif et scientifique, il se produira un certain

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