U SANCTION MORALE ET L'IDÉE DE MÉRITE
a-t-on dit encore ' , qu'une sanction est nécessaire... Elle n est une loi sévère et sainte qu'à la condition que le cto»,e«, soit attaché à sa violation et le bonheur au soin qu on prend de l'observer. „ Nous croyons que cette aoctrme de la rémunération sensible, surtout de l'expiation, est insoutenable à quelque point de vue qu'on se place, et même en supposant qu'il existe une «loi morale» s adressant impérativement à des êtres doués de liberté Elle est une doctrine matérialiste mal à propos opposée au prétendu matérialisme de ses adversaires.
Cherchons, en dehors de tout préjugé, de toute idée préconçue, quelle raison morale il y aurait pour qu'un être moralement mauvais reçût une souffrance sensible, et un être bon un surplus de jouissances ; nous verrons qu'il n'y a pas de raison, et que, au lieu de nous trouver en présence d une proposition « évidente » à priori, nous sommes devant une induction grossièrement empirique et physique tirée des principes du talion on de Y intérêt bien entendu cette induction se déguise sous trois notions prétendues rationnelles : 1» celle de mente; 2° celle d'ordre; 2" celle de justice distributive.
des philosophes qui ont le plus protesté en France contre la doctrine
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commré'virut r ^'.''''T'^''' ^«-nblent cependant admettre comme ev dent le principe d'une rémunération attachée à la loi
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ït^luSiTt' •'■ '"' " '' --' ^"- contre la uaTurTde cnoses, dit aussi M. Renouvier. que d'exiger de Ja vertu de n'aftpr.
il sïorcè en s .nn f ''P'"''' '^"^ ^''^'''"''' * '»'"•«'« sociale 11 seilorce, en sappuyant sur M. de Broglie, de maintenir à U
i M Mal? 7' ^' !; '"" "'='^' '^ ^'^^ '- -S" 1. M. Manon, Leçons de morale, p. lo7.
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I. —Dans la théorie classique du mérite : « J'ai démérité, » qui "exprimait d'abord simplement la valeur intrinsèque du vouloir, prend le sens suivant : « J'ai mérité un châtiment, » et exprime désormais un rapport du dedans au dehors. Ce passage brusque du moral au sensible, des parties profondes de notre être aux parties superficieUes, nous paraît injustifiable. 11 l'est plus encore dans l'hypothèse du libre arbitre que dans les autres. D'après cette hypothèse, en effet, les diverses facultés de l'homme ne sont pas vraiment liées' et déterminées les unes par les autres : la volonté n'est pas le pur produit de l'intelligence, sortie elle-même de la sensibilité ; la sensibilité n'est donc plus le vrai centre de l'être, et il devient difficile de comprendre comment elle peut répondre pour la volonté. Si celle-ci a Ubrement voulu le mal, ce n'est pas la faute de la sensibilité, qui n'a joué que le rôle de mobile et non de cause. Ajoutez le mal sensible du châtiment au mal moral de la faute, sous prétexte d'expiation, vous aurez doublé la somme des maux sans rien réparer : vous ressemblerez à un médecin de Molière qui, appelé pour guérir un bras malade, couperait l'autre à son patient. Sans les raisons de défense sociale (dont nous nous occuperons plus tard), le châtiment serait aussi blâmable que le crime, et la prison ne vaudrait pas mieux que ceux qui y habitent; disons plus : les législateurs et les juges, en frappant les coupables de propos délibéré, se feraient leurs égaux. Si Von fait abstraction de [utilité sociale, quelle différence y aura-t-il entre le meurtre commis par l'assassin et le meurtre commis par le bourreau ? Le dernier crime n'a même pas pour circonstance atténuante quelque raison d'intérêt personnel ou de vengeance ; le meurtre légal devient plus complètement absurde que le meurtre illégal. Le bourreau imite
LA SANCTION MORALE ET LE PRINCIPE DE L'ORDRE. 149 l'assassin, comme d'autres assassins l'imiteront lui-même subissant à leur tour cette sorte de fascination qu'exercé le meurtre et qui fait pratiquement de l'échafaud une école de crime. Il est impossible de voir dans la « sanction expiatnce » rien qui ressemble à une conséquence rationnelle de la faute ; c'est une simple séquence mécanique ou, pour mieux dire, une répétition matérielle, une copié dont la faute est le modèle.
II. - Invoquera-t-on, avec V. Cousin et M. Janet cet étrange principe de Vordre, que trouble une « volonté rebelle » et que la souffrance seule peut rétablir? On oublie de distmguer ici entre la question sociale et la question morale.
L'ordre social a été, en effet, l'origine historique du châtiment, et la peine n'était au début, comme l'a fait voir Littre, qu'une compensation, une indemnité matérielle exigée par la victime ou par ses parents ; mais, lorsqu'on se place en dehors du point de vue social, la peine peut-elle rien compenser? Il serait trop commode qu'un crime pût être physiquement réparé par le châtiment, et qu'on pût payer le prix d'une mauvaise action avec une certaine dose de souffrance physique, comme on achetait les indulgences de 1 Eghse en écus sonnants. Non, ce qui est fait est fait • le mal moral reste, malgré tout le mal physique qu'on peu! y ajouter. Autant il serait rationnel de poursuivre avec les déterministes, la guérison du coupable, autant il est irrationnel de chercher la punition ou la compensation du crime. Cette idée est le résultat d'une sorte de mathématique et de balance enfantine. « Œil pour œil, dent pour dent . ., Pour qui admet l'hypothèse du libre arbitre, l'un 1. Un des principaux représentants en France de la morale
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des plateaux de la balance est dans le monde moral, l'autre dans le monde sensible, l'un dans le ciel, l'autre sur la terre : dans le premier est une volonté libre, dans le second une sensibilité toute déterminée ; comment établir entre elles l'équilibre ? Le libre arbitre, s'il existe, est
du devoir, M. Renouvier, après avoir vivement critiqué lui-même l'idée vulgaire de la punition, a fait pourtant de grands efforts pour sauver le principe du talion en l'interprétant dans un medleur sens. « Pris en lui-même et comme expression d'un sentiment de l'âme en présence du crime, le talion serait loin de mériter le mépris ou l'indignation dont l'accablent des publicistes dont les théories pénales sont souvent plus mal fondées en stricte justice. » (Science de la morale, t. II, p. 296.) Selon M. Renouvier, il ne serait pas mauvais que le coupable subît l'effet de sa maxime érigée en règle générale; ce qui est irréalisable, c'est l'équivalence mathématique que le talion suppose entre la peine ei l'injure. - Mais, répondrons-nous, si cette équivalence était réalisable, le talion n'en serait pas plus juste pour cela; car nous ne pouvons pas, quoi qu'en dise M. Renouvier, ériger en loi générale la maxime et l'intention immorale de celui qui a provoqué le talion ; nous ne pouvons non plus ériger en loi générale la maxime de la vengeance, qui rend les coups reçus ; nous ne pourrions généraliser que le mal physique et l'effet douloureux, mais la généralisation d'un mal est elle-même moralement un mal; il ne reste donc que des raisons personnelles ou sociales de défense, de précaution, d'utilité. D'après M. Renouvier, le talion, une fois purifié, peut s'exprimer dans cette formule, qu'il déclare acceptable. « Quiconque a violé la liberté d'autrui a menïé de souffrir dans la sienne; » mais cette formule même, selon nous, n'est pas admissible, au point de vue de la généralisation kantienne des intentions. On ne doit point faire souffrir le coupable ni restreindre sa liberté en tant qu'il a violé dans le passé la liberté d'autrui, mais en tant qu'il est capable de la violer de nouveau ; on ne peut donc pas dire qu'aucun acte passé mérite une peine, et la peine ne se justifie jamais que parla prévision d'actes semblables à l'avenir : elle ne s'attache pas à des réalités, mais à de simples possibilités, qu'elle s'efforce de modifier. Si le coupable s'exilait librement dans une île déserte d'où le retour lui fût impossible, la société humaine (et en général toute société d'êtres moraux) se trouverait désarmée contre lui; nulle loi morale ne pourrait exiger qu'ayant violé la liberté des autres il souffrit dans la sienne.
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LA SANCTION MORALE ET LE PRINCIPE DE L'ORDRE, loi
tout à fait insaisissable pour nous ; c'est un absolu, et on n'a pas ;de prise sur l'absolu : ses résolutions sont donc en elles-mêmes irréparables, inexpiables; on les a comparées à des éclairs, et, en effet, elles éblouissent et disparaissent; l'action bonne ou coupable descend mystérieusement de la volonté dans le domaine des sens, mais ensuite il est impossible de remonter de ce domaine en celui du libre arbitre pour l'y saisir et l'y punir ; l'éclair descend et ne remonte pas. Il n'existe, entre le « libre arbitre » et les objets du monde sensible, pas d'autre lien rationnel que le propre vouloir de l'agent ; il faut donc, pour que le châtiment soit possible, que le libre arbitre même le veuille, et il ne peut le vouloir que s'il s'est déjà amélioré assez profondément pour avoir en partie cessé de le mériter : telle est l'antinomie à laquelle aboutit la doctrine de l'expiation quand elle entreprend non pas simplement de corriger, mais de punir. Aussi longtemps qu'un criminel reste vraiment tel, il se place par cela même au-dessus de toute sanction morale ; il faudrait le convertir avant de le frapper, et, s'il est converti, pourquoi le frapper? Coupable ou non, la volonté douée de libre arbitre dépasserait à ce point le monde sensible que la seule conduite à tenir devant elle serait de s'incliner ; une volonté de ce genre, c'est un César irresponsable, qu'on peut bien condamner par défaut et exécuter en effigie pour satisfaire la passion populaire, mais qui, en fait, échappe à toute action extérieure. Pendant la Terreur blanche,' on brûla des aigles vivants à défaut de celui qu'ils symbolisaient; les juges humains, dans l'hypothèse d'une expiation infligée au libre arbitre, ne font pas autre chose; leur cruauté est aussi vaine et aussi irrationnelle ; tandis que le corps innocent de l'accusé se débat entre leurs mains, sa volonté, qui estl'ai-
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gle véritable, Taigle souverain au libre vol, plane insaisissable au-dessus d'eux.
in. — Si l'on cherche à approfondir ce principe naïf ou cruel de Vordre mis en avant par les spiritualistes, et qui rappelle un peu trop 1'^ ordre régnant à Varsovie, » il se transforme en celui d'une prétendue justice distributive, c( A chacun selon ses oeuvres,» tel est l'idéal social de l'école / saint -simonienne ; tel est aussi l'idéal moral, selon M. Janet*. La sanction n'est plus alors qu'un simple cas de la proportion générale établie entre tout travail et sa rémunération : 1^ celui qui fait beaucoup doit recevoir beaucoup ; 2° celui qui fait peu doit peu recevoir ; 3° celui qui fait le mal doit recevoirje mal. — Remarquons d'abord que ce dernier principe ne peut se déduire en rien des précédents : si un moindre bienfait semble devoir appeler une moindre reconnaissance, il ne s'ensuit pas qu'une offense doive appeler la vengeance à sa suite. En outre, les deux autres principes eux-mêmes nous paraissent contestables, du moins en tant que formules de l'idéal moral.
Ici encore, on confond les deux points de vue moral et social. Le principe : à chacun selon ses œuvres, est un simple principe économique ; il résume fort bien l'idéal de la justice commutative et des contrats sociaux, nulle- / ment celui d'une justice absolue qui donnerait à chacun selon son intention morale. Il veut dire simplement ceci : il faut, indépendamment des intentions, que les objets échangés dans la société soient de même valeur, et qu'un individu qui donne un produit d'un prix considérable ne reçoive pas en échange un salaire insignifiant : c'est la règle des échanges, c'est celle de tout labeur intéressé^ ce
i. La morale, p. 577.
LA SANCTION MORALE ET LA JUSTICE DISTRIBUTIVE. 153 n'est pas la règle de l'effort désintéressé qu'exigerait par hypothèse la vertu. Il y a et il doit y avoir dans les rapports sociaux un certain tarif des actions, non des intentions; nous veillons tous à ce que ce tarif soit observé a ce qu un marchand qui donne une marchandise falsifiée ou un citoyen qui n'accomplit point son devoir civique ne reçoivent pas en échange la quantité normale d'argent ou de réputation. Rien de mieux ; mais comment tarifer la vertu qui serait vraiment « morale >, ? Là où l'on ne considère plus les contrats économiques et les échanges matériels, mais la volonté en elle-même, cette loi perd toute sa valeur. La justice distributive, dans ce qu'elle a de p ausdjie, est donc une règle purement sociale, purement utihtaire, et qui n'a plus de sens en dehors d'une société quelconque. La société repose tout entière sur le principe de réciprocité, c'est-à-dire que, si l'on y produit le bien et l'utile, on attend le bien en échange, et si l'on y produit le nuisible, on attend le nuisible ; de cette réciprocité toute mécanique, et qui se retrouve dans le corps social comme dans les autres organismes, résulte une proportionnalité grossière entre le bien sensible d'un individu et le bien sensible des autres, une solidarité mutuelle qui prendla forme d'une sorte de justice distributive ; mais' encore une fois, c'est là un éçuiiière naturel plutôt qu'une' éçmté morale de distribution. Le bien non récompensé non évalué pour ainsi dire à son vrai prix, le mal non puni nous choquent simplement comme une chose antisociale,' comme une monstruosité économique et politique, comme une rehtwn nuisible entre les êtres ; mais, à un point de vue moral, il n'en est plus ainsi. Au fond, le principe • « A chacun selon ses œuvres, » est une exceUente formule sociale d'encouragement pour le travailleur ou l'agent
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moral ; il lui impose comme idéal une sorte de « travail à la tâche, » qui est toujours bien plus productif que le « travail à la journée » et surtout que le travail « à l'intention; » c'est une règle éminemment pratique, non une sanction. Le caractère essentiel d'une vraie sanction morale, en efîet, serait de ne jamais constituer une fin, un but; l'enfant qui récite correctement sa leçon pour le simple but de recevoir ensuite des dragées ne les mérite plus, au point de vue de la morale, précisément parce qu'il les a prises pour fin. La sanction doit donc se trouver tout à fait en dehors des régions de la finalité, à plus forte raison de Yutilité; sa prétention est d'atteindre la volonté en tant que cause, sans vouloir la diriger selon un but. Aussi nul artifice ne peut transformer le principe pratique de la justice sociale : « Attendez-vous à recevoir des hommes en proportion de ce que vous leur donnerez, » en ce principe métaphysique : « Si la cause mystérieuse qui agit en vous est bonne en elle-même et par elle-même, nous produirons un effet agréable sur votre sensibilité; si elle est mauvaise, nous ferons souffrir votre sensibilité. » La première formule — proportionnalité des échanges — était rationnelle, parce qu'elle constituait un mobile pratique pour la volonté et portait sur V avenir : la seconde, qui ne contient aucun motif d'action et qui, par un effet rétroactif, porte sur le passé au lieu de modifier l'avenir, est pratiquement stérile et moralement vide. La notion de justice distributive n'a donc de valeur qu'en tant qu'elle exprime un idéal tout social, dont les lois économiques tendent d'elles-mêmes à produire la réalisation ; elle devient immorale si, en lut, donnant un caractère absolu et métaphysique, on veut en faire le principe d'un châtiment ou d'une récompense. Que la vertu ait pour elle le jugement moral de tous