‹ Esquisse d'une philosophie des sciencesChapitre 12 sur 71 · L'iiNFÉRENCE · texte numérisé non relu

L'iiNFÉRENCE

Considét'ons d'abord la portée scientifique des concepts expérimentaux composés. Leur valeur est en ce qu'ils nous habituent à nous représenter comme liés entre eux les éléments qui correspondent à une notion déterminée. Si maintenant, dans une nouvelle expérience, quelques-uns de ces éléments se proposent ensemble à notre esprit, aussitôt nous avons l'idée que les autres éléments, non encore constatés, se rencontreront également et que nous les éprouverons comme cela s'est fait antérieurement. Nous appelons cette sorte de conjecture une inférence. Elle va toujours au delà de l'expérience donnée, car elle prédit un événement que nous nous attendons à éprouver. C'est pourquoi elle repré-

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senicla l'orme générale de la prévision scientifique.

L'inférence a pour éléments au moins deux concepts : celui qu(5 l'on é[)rouve et celui que l'on attend en s'appuyant sur cette donnée. Tout concept expérimental composé la rend possible, lors([u'il a été décomposé en concepts élémentaires, et il l'aut dire que le cas le plus simple est actuellement celui où deux seulement de ces éléments nous sont donnés, ou bien sont considérés par nous.

Jusqu'à quel point l'inférence sera-t-elle confir" mée — c'est-à-dire jusqu'à quel point l'expérience nous offrira-t-elle le concept prévu — cela dépend évidemment d'une condition essentielle et pari'aitemont déterminée ; c'est que l'on ait pu expérimentalement donner à la liaison de deux concepts un caractère exclusif, en ce sens que l'on n'aurait jamais expérimenté l'apparition de l'un sans l'apparition de l'autre ; alors il y a /a plus grande vraisemblance que les événements prochains se représentent avec les mêmes caractères ; et l'on trouvera que l'inférence est justifiée ou exacte. Certes, il n'y a pas moyen de garantir qu'à l'avenir on verra toujours les deux concepts apparaître ensemble, à l'exclusion de tout autre, comme on l'a expérimenté jusque-là. Car nous n'avons qu'un seul moyen de pénétrer l'avenir : c'est d'appliquer aux expériences futures chaque inférence que nous appuyons sur les expériences passées ; et l'on ne peut d'aucune façon prétendre attribuer à ce procédé une valeur absolue. Mais, nous devons le dire, une inférence comporte différents degrés de cerlilude ou plutôt de vraisemblance. — S'agit-ii d'événements que nous ayons rarement éprouvés, il est facile de voir que nous pouvons avoir expérimenté seulement certaines liaisons de concepts simples, alors que

d'autres, qui peuvent sans doute se rencontrer, ne sont pas encore entrées dans le cercle déterminé de notre expérience : dans ces conditions, une inférence, telle que nous l'avons décrite, pourra être exacte, mais elle peut tout aussi bien être fausse. — S'agit-il, au contraire, de faits que nous ayons éprouvés très fréquemment et dans les conditions d'existence les plus variées ; trouvons-nous continuellement la liaison constante et de caractère exclusif : il y a aussi une très grande vraisemblance que nous rencontrions à nouveau, dans les expériences futures, la liaison constatée, et l'on approchera ainsi de la certitude pratique. Certes, il y a une possibilité que nous ne pouvons jamais tout à fait exclure : c'est qu'il survienne des rapports nouveaux, non encore expérimentés, et que par eux Tinférence, jusque-là toujours exacte, devienne fausse, l'attente antérieure ne se vérifiant plus, soit dans quelques cas, soit dans aucun.

Il suit de là que nos inférences auront, en général, une vraisemblance d'autant plus grande que les expériences correspondantes ont eu lieu et ont lieu avec plus de généralité et de fréquence. Il y a des concepts qui se trouvent concorder dans des expériences nombreuses et, de plus, variées : on les appelle des concepts généraux ; aussi dirons-nous que dans les inférences, telles que nous les avons décrites, nous trouverons d'aulanl plus de vraisemblance que les concepts auxquels elles se rapportent sont plus généraux.

Ce fait a une très grande portée, car nous avons le sentiment que certaines inférences très générales devraient toujours, et sans aucune exception, se vérifier; nous disons que leur non-justification est « inconcevable». Une affirmation de ce 2:enre est ce-

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pendatit toujours un appel déguisé à l'expérience. Car, d'après la façon mônic dont la question se i)0sc, puiscpie linférencc pourrait aussi être fausse, il est prouvé que Ton peut concevoir le contraire de l'expérience passée. Affirmer !'« inconcevabililé » d'une idée revient donc à dire simplement que l'esprit ne peut évoquer par souvenir un fait correspondant : c'est que précisément, et par hypothèse, en l'absence de toute expérience, il n'y a pas de souvenir possible. — Mais à l'inverse, comme rien ne peut nous empêcher de penser les liaisons de concepts que nous voulons, il n'y a pas, on le sait, la moindre difficulté à concevoir à volonté « Tabsurde ». Seulement il est impossible de se représenter de telles liaisons, c'est-à-dire de les reproduire d'après les souvenirs.

Il résulte de tout cela que l'inférence scientifique prend d'abord la forme: si A est, B est. Ici, A et B désignent les deux concepts simples qui expérimentalement se présentent ensemble dans le concept composé C. Le mot « est» signifie une réalité quelconque, expérimentalement conforme au concept. — On peut encore donner de l'inférence une expression un peu détaillée, et plus exacte, sous la forme : si Von a expérimenté A, on s'attend à expérimenter également B. L'évocation de la seconde idée, et, par conséquent, le fondement de cette attente est dans le souvenir que nous avons de l'apparition simultanée de deux concepts dans des expériences antérieures ; et si l'on admet cette description du procédé, la vraisemblance dépend du nombre des cas favorables. Cependant, il faut le remarquer, les cas isolés dans lesquels l'attente a été trompée ne nous déterminent pas le plus souvent à tenir l'inférence pour inexacte d'une façon générale : c'est-à-

dire que nous ne renoncerons pas à attendre B de A. Car nous savons que notre expérience est toujours imparfaite, que nous ne remarquons pas le donné sous ses diverses conditions, et [)ar conséquent il peut tenir à des rapports subjectifs que nous ne trouvions plus une relation confirmée, bien qu'elle l'ait été ailleurs. Mais, si des erreurs de ce genre viennent à se renouveler, nous étudions des dépendances plus lointaines entre ces éléments d'expérience et d'autres, — et, par là, nous cherchons plus tard à prévoir même cette espèce de cas, et à les faire rentrer dans le domaine de notre attente.

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