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Les lois

Les relations qu'on vient de décrire ont fréquemment, dans l'enseignement, trouvé leur expression par l'idée des lois de la nature, et l'on se figurait, de même que pour les lois sociales ou politiques données par les hommes, un législateur qui, pour certaines raisons, ou peut-être arbitrairement, aurait établi que les choses devaient se comporter ainsi, et non autrement. L'histoire de la formation mentale des lois nous conduit pourtant à reconnaître qu'il en va là tout autrement. Elles ne décrètent certes pas ce qui doit arriver, mais elles rendent compte de ce qui est arrivé et arrive habituellement. La connaissance que nous en avons permet par suite (comme nous l'avons dit et redit) de prévoir l'avenir dans une certaine mesure, et même, en un sens, de le déterminer. On obtient ce dernier résultat quand on réalise les conditions sous lesquelles se produisent les conclusions souhaitées. S'il n'est pas possible de le faire, soit par ignorance,

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soit parce qiio les conditions dtUermiinanfes sont inaccessibles, nous ne pouvons plus espérer disposer l'avcnii" suivant nos désirs. Plus nous aurons porté loin la connaissance des lois, c'est-à-dire mieux nous saurons la manière dont se comportent effectivement les choses, — plus tôt nous aurons à notre disposition les moyens les plus variés de déterminer l'avenir suivant nos souhaits; aussi, en ce sens, peut-on dire de la science qu'elle enseigne le moyen d'atteindre le bonheur. Car on est heureux quand on peut réaliser ses désirs.

Dans notre conception, les lois représentent les données que l'on rencontre sous forme de concepts simples dans les concepts composés. Le concept composé d'eau implique les notions plus simples de liquide, d'une certaine densité, de transparence, l'idée de Vincolore (1), et beaucoup d'autres. Et si nous considérons les propositions : l'eau est liquide ; l'eau a la densité 1 ; l'eau est transparente ; Feau est incolore, ou relativement bleu pâle, etc., ce sont autant de lois de la nature.

Que nous permettent de prédire les lois ?

Si, au moyen de relations données, nous avons reconnu qu'un corps donné est de l'eau, nous sommes aussitôt autorisés à attendre de ce mémo corps toutes les autres relations que nous connaissons de l'eau. Et, jusqu'à présent, l'expérience a toujours confirmé de telles attentes.

Plus encore : si nous découvrons une relation, jusque-là ignorée, en traitant un échantillon d'eau que nous avons sous la main, nous sommes en droit :d'attendre que nous la retrouverons pour tous les échantillons de ce corps, quand nous n'en

(1) Plus exactement, l'idée d'un bleu très pâle.

aurions pas fait l'épreuve en réalité. On reconnaît immédiatement quelles prodigieuses facilités sont données ainsi au progrès scientifique. Il suffit, en effet, d'établir le nouveau rapport, dans un cas quelconque accessible au chercheur, pour qu'aussitôt l'on puisse énoncer pour tous les autres cas le môme rapport, sans avoir besoin de le soumettre à une nouvelle épreuve pour l'établir. En fait, c'est là le mode général de travail dans la science : aussi est-il possible que, par les efforts des chercheurs les plus différents, travaillant indépendamment les uns des autres, sans rien savoir souvent Tun de l'autre, la science fasse des progrès réguliers et, généralement, de bon aloi.

Naturellement, on ne peut oublier pour cela que les inférences de ce genre sont toujours établies d'après le schéma : jusqu'ici les choses se sont comportées ainsi, c'est pourquoi nous attendons que dans r avenir elles se comportent ainsi. 11 y a donc dans chaque cas une possibilité d'erreur. Mais, jusqu'ici, quand nos attentes ne se sont pas vérifiées, il a presque toujours été possible de trouver une « explication » de l'erreur. On avait établi, entre le cas particulier présent et le concept général, un rapport que l'on a plus tard reconnu inadmissible, et cela, parce que nous n'avions pas à notre disposition tous les caractères du concept particulier : de là venait l'erreur ; — ou bien Ton s'était trompé parce qu'il était besoin d'améliorer la définition du concept admise jusque-là : il fallait soit limiter l'idée, soit l'étendre. Il y avait eu, en d'autres termes, de côté ou d'autre, adaptation insuffisante entre le concept et l'expérience, et il est tôt ou tard devenu possible de viser une adaptation plus parfaite.

Telle est la façon dont se passent, en général,

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les choses : on a fréquemment insisté pour la comprendre comme si cette adaptation devait toujours et sans exception rire menée à bonne fin, — comme si, en d'aulres termes, on devait pouvoir démontrer sans résidu, de chaque partie de l'expérience, qu'elle est conditionnée par une loi de la nature. Evidemment une telle prétention passe do loin ce que l'on peut prouver. Et môme, si nous considérons l'inférence habituelle : « parce que cela a été reconnu évident jusqu'ici, il en sera de môme dans l'avenir », — il faut dire qu'elle ne trouve pas ici à s'appliquer. Car la partie de notre expérience que nous pouvons saisir sous forme de lois est si petite qu'elle s'efface en regard de celle où notre science n'a pas un mot à dire. Je rappelle seulement le peu de certitude qu'il y a encore aujourd'hui dans la détermination anticipée du temps, quand ce ne serait qu'à intervalle d'un jour. Ce sont les problèmes les plus faciles qui naturellement ont été résolus jusqu'ici, parce qu'ils étaient précisément les mieux appropriés à nos ressources : et si l'on veut seulement prêter attention à ce fait, on reconnaîtra que l'expérience ne fournit aucune base à l'inférence dont nous parlons. Ainsi, nous ne pourrions dire : parce que jusqu'ici nous avons interprété toutes les expériences sous forme de lois de la nature, cela sera aussi dans l'avenir ; car nous sommes loin d'avoir pu interpréter toute l'expérience; nous n'avons fait que commencer à en explorer dans son ensemble une très petite partie seulement. Et nous ne pouvons pas dire davantage que nous ayons éclairci tous les problèmes, posés par notre expérience, que nous avons soumis à une recherche scientifique; car, là encore, nous sommes bien éloignés d'un pareil résultat, et

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chaque science — fût-ce la mathématique — fourmille de problèmes non résolus. C'est pourquoi nous devons nous résigner à l'état présent du savoir et du pouvoir humain; et il nous est tout au plus permis, en nous appuyant sur les expériences passées, d'émettre l'espoir que nous pourrons résoudre une quantité toujours plus grande des problèmes en nombre infini que pose Texpérience; et cela, sans nous abandonner à certaines illusions sur la possibilité de parfaire ce travail.

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