Les théories mécanistes
Comme la mécanique s'est développée avant les autres sciences physiques, elle a, en divers sens, servi de modèle pour l'organisation formelle de ces sciences ; il en a été ici comme pour la géométrie; l'antiquité nous l'ayant transmise dans la forme très travaillée que lui avait donnée Eiiclide, elle devint naturellement un modèle de travail scientifique. — Quand on introduit de ces méthodes par analogie, elles sont habituellement très utiles au début d'une science, car elles donnent une direction ; et quand il s'agit de sciences nouvelles, qui nous laissent en présence de possibilités indéfinies, l'analogie nous indique où et comment il faut surtout porter les premiers efforts. Mais habituellement aussi cela devient nuisible, quand on va plus loin. Car toute science nouvelle doit traiter de notions complexes d'un caractère spécial ; elle exige donc des méthodes nouvelles, dont la découverte et l'introduction sont facilement retardées, — et l'ont été souvent en fait, parce que îl'on n'a pas su se libérer au moment voulu du modèle analogique.
C'est en effet une propriété de l'esprit humain de de ne pouvoir admettre ce qui est absolument nouveau : le nouveau doit de façon ou d'autre se lier au connu, sans quoi il ne pourrait s'incorporer à l'organisation d'ensemble des concepts donnés. Aussi, en présence d'expériences ou de pensées nouvelles,
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le premier mouvement de notre esprit est de se tourner, involontairement, du côté oii paraît pouvoir se réaliser cette liaison au connu. Dans le cas de la mécanique, ce besoin de rejoindre les connaissances antérieures a agi sur les esprits pour les faire chercher et chercher encore à comprendre et à représenter tous les phénomènes physiques comme essentiellement mécaniques.
On a été ensuite poussé dans cette voie par les succès extraordinaires que la mécanique a obtenus en cherchant à interpréter dans l'ensemble et à prévoir les mouvemenls des corps célestes. Les noms de Copernic, de Kepler et de Newton marquent les degrés successifs dans l'adaptation de la mécanique à l'astronomie. Ce succès s'explique: caries corps célestes correspondent en fait très approximativement à l'idéal d'une représentation mécanique pure, telle que Ta traitée la science classique. Mais on fut encouragé par là et Ton essaya d'appliquer d'aussi fécondes méthodes à tous les autres phénomènes de la nature. Il y avait une vieille conception, d'après laquelle toutes les choses physiques lieraient composées de corpuscules durs, aussi petits que possible, les atomes : cette théorie allait au-devant des tendances mécanistes, et invitait à essayer de considérer le petit monde de l'atome comme soumis à ces mômes lois que l'on venait d'apprendre à appliquer avec tant de succès au grand monde des constellations.
Ainsi, nous le voyons, cette supposition que tous les phénomènes de la nature se laissent réduire à des éléments mécaniques, — l'hypothèse mécaniste, en un mot, se fait valoir comme quelque chose qui « se comprend de soi », et, dans sa prétention d'être une vue profonde de la nature, elle ne permet pas
— certainement pas — de soulever la question de savoir si elle se justifie. C'est que là sont entrées en jeu de ces influences que nous avons représentées plus haut comme le fait de conclusions analogiques, étendues à l'excès ou acceptées avec trop de foi. Au début, sans doute, l'hypothèse mécaniste, en permettant de poser plus facilement les questions, avait rendu plus fécondes les recherches spéciales :
— on n'a qu'à penser par exemple à l'hypothèse atomique en chimie : — mais plus tard l'hypothèse révéla souvent son insuffisance et comme on voulait y remédier par des suppositions plus lointaines, ces efforts ont fréquemment conduit l'investigation à de pseudo-problèmes, c'est-à-dire à des énoncés qui ne sont des questions que dans le sens de l'hypothèse, et pour lesquels on ne peut démontrer l'existence d'un contenu réel correspondant. La nature de ces énoncés en fait donc des problèmes insolubles, et ils sont une source inépuisable de divergences dans les conceptions scientifiques.
Les conséquences fâcheuses de cette hypothèse se sont manifestées de la façon la plus frappante, lorsqu'on a traité scientifiquement des phénomènes de l'esprit. Si disposé que l'on fût à se représenter comme un jeu extraordinairement compliqué d'atomes tous les phénomènes de la vie, la digestion, l'assimilation ou même la génération et la multiplication des êtres, l'on n'eut pourtant jamais le courage d'aller jusqu'à appliquer cette conception à la vie mentale, pour l'expliquer par là tout entière. C'est, en réalité, sur ce point que les systèmes philosophiques portaient leurs efforts, et cherchaient par les moyens les plus variés à exclure l'idée mécaniste du monde mental. Mais différentes transformations ont maintenu et fait prédominer de notre temps l'hypo-
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thèse que Leibnilz avait proposée sous le nom d'harmonie préétablie^ et que Ton appelle aujourd'hui la théorie du parallélisme psycho-phijsique. Dans cette hypothèse on admet que le monde mental existe à côté du monde mécanique, mais complètement indépendant de lui ; les choses auraient été cependant ordonnées de telle façon que les faits mentaux se dérouleraient simultanément à certains phénomènes mécaniques (d'aucuns disent : à tous ;) et bien que les deux séries n'aient sans doute pas la moindre influence réciproque, elles se correspondraient pourtant constamment, avec la plus grande exactitude. Comment se serait établie une relation de ce genre, comment elle se maintiendrait, on se garde de le dire, ou bien l'on s'en remet aux éclaircissements de l'avenir.
Il suffît de se représenter sans parti pris le contenu de cette hypothèse, pour perdre aussitôt le goût que l'on peut avoir pour elle. En fait, on ne justifie pas son existence autrement qu'en supposant une opposition du monde mental et du monde mécanique. Aussi dès que l'on renonce à affirmer que le monde non mental est exclusivement mécanique, il redevient possible de découvrir un lien continu et régulier pour rattacher la théorie des phénomènes de l'esprit à celle de tous les autres faits, et, plus spécialement des faits vitaux. Ainsi l'on voit que, dans toutes espèces de considérations, au lieu de diriger l'investigation en un seul sens par des hypothèses préconçues comme l'hypothèse mécaniste, et de s'aveugler ou à peu près, en ce qui concerne les faits non concordants, il serait beaucoup plus utile de chercher, comme nous l'avons fait jusqu'ici, à faire rentrer degré par degré dans une vue systématique régulière les nouveaux élé-
ments de complexité qu'il faut considérer dans la construction progressive de la science : c'est à ceuxlà qu'il faudrait se borner strictement en établissant les idées d'ensemble.