‹ Esquisse d'une philosophie (volume 2)Chapitre 84 sur 229 · DES CORPS · texte numérisé non relu

DES CORPS

Voyageurs d^un moment, nous entrons dans une mer immense dont les rivages fuient éternellement. Ponlus uhique, undique pontus. Quels que soient les efforts de la Science, elle s'efface devant la grandeur et la fécondité de la Nature. Perdue, absorbée dans ses merveilles, ce qu'elle en aperçoit n'est rien, près de ce qui se dérobe à ses regards. A chacun de ses pas, elle rencontre les limites de Tétroite enceinte ou la confinent les obstacles sans nombre contre lesquels il faut qu'elle lutte incessamment. En a-t-elle vaincu quelques-uns, de nouveaux se présentent. Si ses liorisons s'élargissent, ce n'est que pour en laisser pressentir au-delà de plus vastes , et derrière ceux-ci d'autres encore, e ainsi toujours. Étrange condition de l'homme î Un ioible crépuscule dissipe à peine Tobscurité qui

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Fenveloppe de toutes paris; et cependant un secret sentiment de lui-même, une sorte d'instinct divin, le pousse, sans qu'il puisse s'en défendre, le pousse sans relâche à sonder les mystères qui inquiètent sa pensée, à chercher à résoudre le problème de la Création. Ce sentiment Tabuseroit-il? Seroit-il trompé par cet instinct? Ne le croyons pas. Ce qu'il ignore! Oui; mais ce qu'il sait! Cet être qui, par sa petitesse, disparoît sur un grain de poussière, qui ne le parcourt qu'avec tant de travail, s'en va, de sphère en sphère, saisir au sein de l'immensité, les mondes errants dans ses profondeurs. Ce qui, pour lui, échappe à la vision des sens, il l'atteint par la vue de l'esprit; il atteint la Cause même immuable, absolue, en qui réside la raison des choses, il pénètre en elle, dans l'Être . infini, en découvre les lois, et, dans ses lois, celles de tout ce qui est. Que chacun donc, suivant ses forces, poursuive avec courage la tâche commune du genre humain. Elle sera longue sans doute, car elle n'a point de terme, et c'est pour cela qu'elle est si grande. Si le progrès de la science s'arrêtoit, se retrouvant, à cette limite fatale, aussi loin du but qu'à son point de départ, elle ne vaudroit pas, suivant l'expression de Pascal, un quart-d'heure de peine.

Après avoir traité des fluides que la physique

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appelle impondérables, ou des énergies essentielles inhérentes à l'éther, Tordre des idées nous conduit à parler des corps, qui, dans leur substance, ne sont que Tétber même, et dans ce qui les constitue distinctivement, le produit de Faction combinée des énergies inséparables de Féther.

Ne perdons pas de vue que tous les corps, même les plus compactes, considérés dans l'ensemble des choses, ont passé pour devenir ce qu'ils sont, par trois états, Tétat fluide, l'état liquide, et enfin Tétat sohde ou concret.

Cette progression représente la marche naturelle des phénomènes, telle que la déterminent les lois générales du monde.

On peut donc se représenter l'Univers comme un laboratoire immense composé de trois divisions dans lesquelles, par une continuelle élaboration des éléments primitifs, s'accomplit l'œuvre progressive de la création des êtres.

Le premier de ces laboratoires est l'espace rempli par Féther, qui, dans son unité substantielle, implique les trois fluides primordiaux de la force, de la forme et de la vie. 11 existe du mouvement dans Féther, puisqu'il y existe de la force, et ce mouvement y développe les formes élémentaires, selon les lois de chacune d'elles, et selon les lois d'après lesquelles elles s'enchaînent l'une à l'autre. Ainsi,

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dans les régions indéfinies de l'espace, il s'opère un travail permanent de formation , et comme une végétation perpétuelle de mondes, soumise à des lois non moins régulières, non moins rigoureuses que la végétation des plantes sur notre planète.

Les atmosphères qui environnent au moins une partie des corps célestes, et qui se composent des fluides secondaires, que leur légèreté spécifique tient suspendus au-dessus du noyau solide, forment le second laboratoire. Tout monde originairement n'a été qu'une atmosphère semblable, c'est-à-dire, qu'un amas de gaz divers dont les combinaisons, sous l'influence des lois universelles, produisent des corps concrets.

Le troisième laboratoire est le noyau solide des mondes ou l'ensemble des corps concrets dont se compose leur masse. Parvenu à cet état, un monde a évidemment atteint un degré de développement plus élevé. Un plus grand nombre de formes, des formes plus complexes y ont apparu, parce que l'évolution préalable des formes inférieures a rendu possible leur propre évolution. De là une immense variété de gaz, de liquides et de solides nouveaux ; de là les phénomènes de la vie végétative et animale, les phénomènes de la sensation et de la pensée même, qui, quoiqu'elles ne

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soient en aucune manière des propriétés physiques des êtres, dépendent néanmoins pour eux de certaines conditions indispensables d'organisation.

En distinguant trois laboratoires, on ne doit pas oublier que les opérations dont ils sont le théâtre, ont une connexion si intime, se lient l'un à l'autre si étroitement, si nécessairement, que cette distinction, fictive en partie, n'est qu'un moyen d'aifler la conception, et qu'il n'existe en réalité qu'un seul laboratoire, le vaste sein de la Nature, où tout s'accomplit, en vertu des relations intimes des choses, dans l'unité la plus parfaite.

Continuons d'étudier les phases de cette magnifique genèse, en unissant toujours, autant que nous le pourrons, les effets à leurs causes essentielles et premières.

Tout corps n'étant qu'une substance limitée et douée des propriétés sans lesquelles la substance ne sauroit être conçue, c'est-à-dire de force, de forme et de vie, il s'ensuit que tout corps homogène peut être considéré comme un assemblage d'une infinité de corps exactement semblables ; car, en le divisant par la pensée, chacune de ses parties n'est que la même substance douée de la même force, de la même forme et de la même vie.

Si l'on suppose cette division poussée jusqu'à son dernier terme, ce dernier terme sera ce qu'on

appelle un atome, et ainsi Tatome théoriquement, est indivisible.

Mais existe-t-il en effet de tels atomes indivisibles? Non; car, dans le monde réel rien de ce qu est ne pouvant être que sous les conditions d'une limite effective, tout ce qui est se compose nécessairement de parties. Purement idéal, l'atome n'est donc que la substance possédant en soi les propriétés qui la déterminent, l'être essentiel conçu avant tout développement. Sitôt qu'il commence d'exister dans Tordre physique, nécessairement il est divisible, parce qu'il est limité nécessairement.

Cependant il faut bien comprendre que la divisibilité n'est relative qu'à la limite, qu'elle n'affecte en aucune façon Têtre essentiel qui demeure toujours rigoureusement un. Son développement s'accomplit dans l'espace, selon les lois de l'étendue nécessairement composée de parties ; mais, en chacune de ces parties, l'être existe tout entier, parce qu'il n'est pas lui-même étendu dans ce qu'il a de positif, dans ce qui fait son essence. En un mot, ce qui est divisible c'est l'étendue, et non l'être qui existe dans l'étendue, et subsiste encore idéalement, mais intégralement, selon tout ce qu'il est, Tétendue détruite. Que les parties soient contiguës, ou qu'elles ne le soient pas, peu importe ; elles ne sont jamais que le même être indéfiniment multiplié dans

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l'espace, comme la parole y multiplie indéfiniment la même pensée.

Toutefois, quoique le type primitif, Têtre essentiel soit un, de la même manière que la pensée est une, sitôt que de l'état idéal il passe à l'état réel, individualisé parla limite qui le circonscrit, il passe en même temps sous les lois du nombre ; mais son unité radicale n'en demeure pas moins inaltérable, puisque tout ce qui le constitue essentiellement existe dans chaque molécule du corps, qu'on peut à Yolonté grossir ou diminuer, ce qui n'est autre chose que changer localement les rapports de l'être avec l'espace sans l'altérer en soi, et la pensée le retrouve complet dans la dernière molécule qu'elle puisse saisir, comme dans la plus vaste collection de ces mêmes molécules.

L'atome n'est donc que le type premier, le corps idéal, essentiel, non limité, non divisible, et par conséquent il échappe à tous les moyens physiques d'investigation. En lui seul néanmoins résident les propriétés réelles du corps. Et comme la force et la vie ou le principe d'union sont respectivement toujours identiques, ne se conçoivent l'une et l'autre que sous une notion radicalement simple, homogène, pour ainsi parler, nul atome ne peut différer d'un autre atome que par la forme. Les essences diverses ne sont que les formes diverses actuelle-

ment inhérentes à la substance qu'elles déterminent, et autant il existe de formes primitivement différentes, autant il existe d'atomes différents. Leurs combinaisons, qui s'opèrent selon les lois de l'affinité, lesquelles ne sont que les. lois générales de la forme même, produisent la variété qu'on observe dans les corps.

L'idée d'atome impliquant celle de substance, et la substance étant distincte de ses propriétés, les propriétés de Fêtre, abstractivement considérées en soi, excluent Tidée d'atome. On ne sauroit comprendre un atome de force, un atome de forme, un atome de vie. Cependant les propriétés sont communicables. On donne et on reçoit de la force et de

la vie, et la forme aussi se reçoit et se donne.

Ici l'on doit distinguer deux choses : ce qu'il y a d'essentiel et de positif dans chaque propriété, ou d'indépendant de la limite ; les conditions nouvelles que la limite apporte à ces mêmes propriétés, sous le rapport de leur mode d'existence et d'action.

La force, la forme, la vie, inétendues en soi, n'ont aucune relation naturelle avec l'espace, ni par conséquent avec le temps. Elles ne sont qu'accidentellement soumises aux conditions du temps et de l'espace, mais jamais elles n'en sont affectées radicalement : et la raison en est que par elles-mêmes elles

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