LIVRE XI^ — CHAPITRE ler
sont nécessaires, absolues, tandis que Tespace déterminé ou retendue est, ainsi que le temps, purement relatif et phénoménal. Ce que nous appelons distance est donc étranger à ce qui constitue intimement la force, la forme, la vie; et si leur action dans rUnivers est modifiée par la distance, ces modifications dépendent non des propriétés mêmes, mais de leur limite.
En effet, sitôt qu'on suppose des existences réelles, finies et contingentes, un monde extérieur à Dieu, on suppose des êtres limités. Ces êtres composés de substance et des propriétés inséparables de la substance, subissent nécessairement les conditions du temps et de l'espace, et leurs propriétés dès-lors, sans cesser d'agir selon leurs lois propres, sont assujetties d^ns leur action aux mêmes conditions nécessaires. Elles tombent dans le domaine physique, c'est-à-dire qu'elles se manifestent dans leurs rapports avec la limite ou avec retendue et la durée finie.
La divisibilité des corps dont nous nous occuperons bientôt, nous fournira l'occasion de completter ce que nous avions à dire des atomes. On voit déjà qu'on ne sauroit admettre, en un sens absolu, de vrais atomes, et que, suivant Texpression d'un chimiste éminent, le mot atome, qu'il voudroit, dit-il, effacer de la langue de la science, va plus loin que
172 Il« PARTIE. — DE L'HOMME.
Vexpènence * ; ce qui signifie que l'expérience, forcément renfermée dans les bornes des sens, nesauroit atteindre ce que l'esprit conçoit comme Télé-
* Leçons de philosophie chimique, par M. Dumas, VI^ leçon, p. 290. — La philosophie atomistique paroît tenir à quehjue nécessité des choses, puisqu'on la voit se reproduire, quel que soit l'état des sciences naturelles, à des époques séparées par de longs intervalles. Elle a régné dans l'Inde, dans la Grèce; Newton lui a redonné une nouvelle naissance ; elle forme aujourd'hui la base de la chimie systématique. Et néanmoins elle n'a jamais satisfait l'esprit humain : en elle ne se trouve point la solution des problèmes qui le préoccupent depuis qu'il s'est ap|)liqué à la recherche des causes premières.
Deux choses conduisent à l'hypotiièse philosophique des atomes. Premièrement, la notion de la matière dont la divisibilité, que la pensée peut poursuivre indéfiniment, implique une série de termes continus, qui semblent en appeler nécessairement un premier. Secondement, lorsqu'on cherche la raison des phénomènes qui se manifestent dans les corps, on voit bientôt que, cachée sous ce qui apparoît aux sens, elle est, dans son essence, indépendante des proportions relatives des corps observés. La raison d une montagne de carbonate de chaux, en ce qui tient aux causes spécifiques et primitives desquelles a dépendu sa formation, est la même que la raison d'une des molécules dont elle se compose. D'une part donc , on est forcément induit à éliminer du problème les dimensions matérielles du corps ; mais, d'une autre part, si l'on veut exprimer la solution par une formule numérique, on ne sauroit les en éliminer entièrement, parce que l'ordre de relations qui en dérive, est le seul qui soit numériquement exprimable. Ainsi on est contraint de s'arrêter au point où le corps lui-même s'évanouiroit avec les conditions essentielles de la matière; et ce point, le dernier où on arrive, on l'appelle atome. L'atome, sous ce rapport, n'est donc qu'une fiction, une sorte de leurre offert à l'esprit, qui suppose l'absence de dimensions là où elles cessent d'être appréciables. Et voilà pourquoi aussi aucune philosophie atomistique ne sauroit satisfaire l'esprit humain. Nécessairement mathématique, comme toute mathématique est nécessairement atomistique, elle ne peut jamais, en toutes choses, considérer que la limite; elle serpente sur les surfaces et ne pénètre point au fond. La