‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 119 sur 247 · LIVRE VIIIe.— CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE VIIIe.— CHAPITRE V

La couleur, en effet , n'est que la lumière ellemême, la lumière primitive décomposée, réduite à quelques-uns de ses éléments séparés des autres; et le dessin c'est l'ombre ou une simple négation, négation qui a néanmoins indirectement, dans la pensée de l'artiste, une valeur positive, puisqu'elle correspond à ce qui détermine en lui le modèle idéal de la forme qu'il veut exprimer, ou à celte forme même, en tant que distincte de toute autre forme. Considéré comme une simple détermination des contours, le dessin n'a donc qu'une fonction négative; mais considéré comme le moyen par lequel l'artiste manifeste la forme qui est l'objet de sa vision interne, il a une fonction positive; car sans lui la forme, positive essentiellement, resteroit inapercevable. Il est, nous le répétons, à la couleur ce que la consonne est à la voyelle; il la détermine en la limitant. Elle ressembloit au vague langage des sons, qui ne parlent qu'aux sens et à ce qui en nous correspond directement aux sens : il en fait une langue articulée qui parle à l'esprit. La manifestation du Beau infini ou de l'Être absolu est infinie comme lui, sans quoi, n'en étant pas la réelle manifestation • le Beau infini ou rÉtre absolu, éternellement plongé dans des ténèbres impénétrables, seroit éternellement invisible, inintelligible. La lumière essentielle, indivisible, sans

234 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

parties et sans bornes , est le moyen par lequel il est manifesté, et cette lumière est une avec ce qu'elle manifeste.

Ainsi le Verbe est lumière, et la lumière incréée, éternelle , est tout ensemble la splendeur du Beau et le Beau même. Mais , pour manifester le Beau fini, la même lumière doit être finie, limitée comme lui, et cette limite qui spécifie en la déterminant extérieurement chaque forme distincte , est rigoureusement nécessaire pour sa manifestation, impossible sans elle et contradictoire.

Aussi le dessin, expression de la limite, et fondement dès-lors de tous les arts qui ont pour objet la manifestation de la forme dans ses rapports avec le sens de la vue, est-il commun à la sculpture et à la peinture. Et puisque la sculpture reproduit le type idéal , le Beau spirituel qui reluit à travers l'enveloppe corporelle , non moins parfaitement que la peinture, on voit déjà que cette haute partie de Fart, après laquelle tout est secondaire, dépend entièrement du dessin; d'où la dénomination d'arts du dessin , pour désigner ceux qui, par quelque procédés que ce soit, représentent à l'œil les formes sensibles.

La différence fondamentale de la sculpture et de la peinture consiste en ce que Tune dessine en relief son modèle dans une masse solide, et que l'autre

Page 1