LIVRE VIIIe. — CHAPITRE VI
enclins à ramener l'Art à la pure sensation, jusqu'à ce qu'enfin, privé de l'esprit qui l'animoit, il s'ensevelisse dans la matière inerte et ténébreuse. Les croyances, les mœurs des peuples enfants, leurs passions, quelles qu'elles soient, s'expriment par des mouvements rbythmés. Ils ont des danses guerrières, des danses funéraires, des danses qui représentent toutes les scènes de la vie, et où se révèle distinctement le caractère de chacun d'eux. Autres sont celles des nègres sous leur ciel brûlant, des races ardentes ou molles des contrées voluptueuses, des régions embrasées; autres celles des rudes habitants des zones septentrionales.
A mesure que , la civilisation se perfectionnant , le sentiment du Beau se développe, la danse, comme tous les arts, se développe également. Instinctive d'abord, spontanément inspirée par la nature, la symétrie, la mesure, le rhythme, s'y marquent de plus en plus : elle croît à la fois en variété, en unité, elle aspire à réaliser un type idéal ou le Beau dans ses rapports avec les poses, les attitudes, les mouvements de l'homme; et, de cette beauté purement extérieure, elle s'élève par le geste, par l'expression des traits, jusqu'à la beauté que l'esprit seul contemple, unissant ainsi aux arts qui ont pour objet immédiat la manifestation des formes sensibles, ceux dont l'objet direct est de manifester les
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sentiments, les passions et les idées mêmes. Et comme, en outre, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, elle se lie d'une manière intime à la musique, et aussi aux arts dramatique et oratoire, on voit qu'aucun art n'offre une si grande complexité que la danse. Elle a pourtant ses limites propres, au-delà desquelles, passant dans un domaine qui n'est pas le sien, elle tendroit à confondre, au détriment de l'art véritable, ce qui naturellement est distinct. Les exemples n'en sont pas rares dans les siècles de matérialisme. La mimique et la pantomime, pour lesquelles quelques anciens peuples se passionnèrent si vivement, étoient une sorte de danse. Les Grecs l'appeloient orchèse, les Latins sallatio. Renfermée dans ses justes bornes, cette danse expressive , qui forme encore un des éléments de la nôtre, est un des anneaux de la chaîne magnifique dont se compose l'Art entier, mais elle ne sauroit suppléer aucun des autres anneaux entre lesquels elle établit une liaison harmonique. On l'a néanmoins essayé en certains âges où la vraie notion et le sentiment délicat de l'art s'étoient perdus presque totalement. Lors du déclin de l'empire, les Romains, dépravés par les jouissances des sens, réduisirent à une pure pantomime l'art dramatique, dénaturé dès-lors complètement. Au quatrième siècle, on ne jouoit plus la tragédie, on la dansoit.