‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 180 sur 247 · LIVRE IX0. — CHAPITRE II. S · texte numérisé non relu

LIVRE IX0. — CHAPITRE II. S

reflètent partiellement et, sous les conditions matérielles de toute existence finie, en offrent l'imparfaite et obscure image. La poésie, ce n'est donc pas Dieu abstraitement conçu par l'esprit, mais la manifestation extérieure de Dieu, l'univers qu'il pénètre et anime de sa vie, qui, dans l'espace illimité, en est comme l'ombre immense et magnifique ; la poésie, c'est tout ce que ce grand et ravissant spectacle, contemplé par l'homme, fait naître en lui de pensées, de sentiments, d'aspirations inénarrables, d'admiration, d'amour; c'est enfin l'homme même se reproduisant au-dehors , manifestant sa propre nature dans ses rapports avec les choses et l'Auteur des choses : c'est l'incarnation du Verbe invisible , irradiation interne de son intelligence, de sa forme, par lequel, comme l'Etre infini, Use dit à lui-même tout ce qu'il est.

Ainsi la poésie n'est pas l'expression immédiate du Vrai , mais l'expression du Beau ; elle joint à l'idée pure l'image qui lui donne un corps, et les sentiments qu'elle excite naturellement en nous. Pour réveiller ces sentiments, pour peindre cette image, il faut dès-lors qu'elle cherche ses moyens dans les éléments physiques et physiologiques du langage, dans le son expressif, dans le rhythme, le mouvement, la cadence, la mesure. Par là elle se lie à la musique; et, en effet, issue de la même racine, elle

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en est le développement, un développement correspondant à celui qui s'opère dans Thomme, lorsque, sans cesser de sentir, il commence à penser. Voilà pourquoi originairement la poésie et la musique étoient inséparables. Elles se complétoient Tune l'autre ; unies intimement, elles formoient comme une indivisible manifestation de l'homme tout entier; et, en se séparant plus tard, elles ont conservé une mutuelle attraction, une affinité réciproque qui rappelle encore leur primitive union1. La poésie a pareillement de nombreuses relations, quoique moins directes , avec les autres arts. Elle reproduit les formes corporelles, animées et inanimées , elle les rend présentes , elle pétrit la matière inerte, elle cizèle des reliefs, elle grave, dessine, colore , elle déploie devant l'œil interne toutes les richesses de la Création.

On ne doit pas confondre la poésie avec le vêtement de la poésie, ses formes matérielles. Le vers est une de ces formes, et la plus générale, mais il n'est pas la seule, il n'appartient pas rigoureusement à l'essence de l'art. 11 peut y avoir de la poésie sans vers, c'est-à-dire sans un certain mètre symétrique, comme il y a des vers sans poésie. Rien de plus variable, d'ailleurs, que la forme poétique

* Le poète ne parle pas, il chante : cette expression est de toutes les langues.

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