‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 181 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE II. 3Sf · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE II. 3Sf

du langage chez les peuples divers. Dépendante du génie de chaque langue, de sa constitution logique et prosodique, de son accent propre, elle offre des différences telles que Ton ignore même ce qui la caractérisoit dans quelques langues anciennes, dans Thébreu , par exemple , quoique la sublime poésie de la Bible nous ravisse encore d'une admiration que tant de siècles n'ont point affoiblie. Quelles que soient, au reste, ses innombrables modifications, elle implique toujours un élément harmonique plus ou moins apparent, plus ou moins voilé, un choix, une combinaison, un enchaînement de sons expressifs, avec un rhythme ou une suite de rhythmes analogues à la pensée, au sentiment que la parole exprime, et qui concourent à le produire par leur impression sur les sens. Mais ces rhythmes peuvent être ou ne pas être réguliers , symétriques. Symétriques, ils constituent le vers; dépourvus de symétrie, ils deviennent ce qu'on appelle la prose.

Ces deux ordres de rhythmes ont une liaison également intime avec l'art musical, mais avec des systèmes de musique différents. La prose correspond à la musique fondée sur la tonalité grégorienne ou ecclésiastique. Privée comme elle de mesure rigoureuse, comme elle aussi elle varie les rhythmes et les enchaîne à son gré, plus près, sous

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ce rapport, de la nature dont elle suit librement les inspirations. Le vers correspond à la musique assujettie aux règles sévères de notre tonalité moderne. Il est restreint à des conditions déterminées de rhythme et de mesure : d'où résulte, à raison des retours périodiques, de la cadence obligée, du mètre uniforme, une impression plus vive d'harmonie, mais d'une harmonie matérielle qui, seule, n'exprime rien, quoiqu'elle se prête à tout exprimer par des combinaisons, je dirois presque des altérations chromatiques, dont un des effets est de voiler la symétrie même qui distingue le vers de la prose, d'en atténuer la monotonie.

Ainsi l'harmonie exclusivement propre au vers, a un rapport direct au sens. L'harmonie du langage affranchi des entraves d'une mesure symétrique, s'identifiant avec le son et l'accent expressifs, a un rapport direct au sentiment ou à l'esprit. Il est clair qu'ici nous ne parlons que des caractères distinctifs de ces deux ordres d'harmonie, qui ont, en outre, de nombreux caractères communs. A l'origine, ils se confondoient, ainsi que nous l'avons plusieurs fois remarqué. Lorsqu'ensuite ils se divisèrent, lorsqu'il exista deux sortes de discours, le discours libre et le discours mesuré, la prose et le vers, le vers, par ce qu'il a d'artificiel, d'éloigné en ce sens du langage ordinaire, dut mieux convenir dans la

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