‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 189 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE II

dans l'art, implique à la fois les deux éléments de la poésie antérieure, l'élément divin et l'élément humain , combinés en lui comme ils se combinent dans Thomme. Point de drame, en effet, sans combat , et point de combat interne qui ne soit le conflit de deux impulsions opposées. La passion pousse l'individu en une direction déterminée par l'amour de soi : le sentiment du devoir lui imprime une direction contraire , déterminée par l'amour supérieur, d'où naît, avec le sacrifice, l'ordre conservateur du tout. Le drame est, dans le développement d'une action particulière, la vive peinture de la guerre toujours subsistante de ces deux principes qui se disputent l'homme , le déchirent , l'ensanglantent ; et l'intérêt du drame, qui , à travers les incidents variés, les alternatives de la lutte , doit entraîner haletant, éperdu, le spectateur jusqu'au dénouement, résulte tout ensemble et de la vérité de cette peinture même , qui est celle de la vie humaine, et du désir invincible, ardent, plein d'une anxiété douloureuse, de connoître auquel des deux principes ennemis la victoire restera ; c'est-à-dire, de la solution, en un point du temps et de l'espace, du grand problème qui préoccupe incessamment l'humanité depuis son origine , du problème fondamental de la Création. D'où il suit que l'élément divin, condition nécessaire de la liberté, du combat

moral, est une condition également nécessaire du drame, et que, dès-lors, quand cet élément s'affoiblit chez un peuple, et tend à s'éteindre, le drame aussi languit et s'éteint, ou dégénère en quelque chose d'informe et de monstrueux, en cette autre espèce de combat qu'engendre l'opposition des purs instincts brutaux, ou en celui plus infime encore des molécules aveugles et sourdes d'un cadavre en dissolution.

Le drame se divise en deux genres distincts , la tragédie et la comédie. La tragédie peint une action sérieuse, solennelle, pathétique, les passions profondes et violentes, des personnages à qui le prestige de l'imagination prête une plus imposante majesté, un caractère plus poétique. La comédie peint l'homme et les ressorts qui le meuvent dans une sphère moins haute, les scènes ordinaires de la vie, les mœurs privées, les ridicules, les vices, le mouvement des passions vulgaires. La tragédie, en nous transportant dans un monde idéal, nous élève audessus de nous-mêmes; elle émeut ce que notre nature renferme de plus noble et de plus grand, les instincts sympathiques. La comédie nous montre, au contraire, le monde tel qu'il est, dans sa vérité mesquine et triviale, et flatte secrètement le principe mauvais de l'individualité égoïste. En un mot, selon les anciens, la tragédie produit la terreur et la pitié, la comédie excite le rire.

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