‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 188 sur 247 · LIVRE IXe.— CHAPITRE II. SG · texte numérisé non relu

LIVRE IXe.— CHAPITRE II. SG

Toutefois, si le drame en ce sens dérive de l'épopée, en est le développement nécessaire, comme le développement de l'individu est une suite nécessaire de l'évolution progressive de la nature humaine , le drame, en un autre sens, dérive aussi de la poésie théologique et sacerdotale. «Platon nous apprend i que la tragédie avoit une origine trèsantérieure au temps de Thespis et de Phrynique, antérieure même à la fondation d'Athènes. Cette antique tragédie, expression des croyances religieuses, les mettoit en action ; elle présentoit aux yeux les mystères invisibles de Dieu et de la Nature, les secrètes énergies de l'univers , les Puissances célestes, terrestres, infernales, personnifiées, revêtues d'un corps, parlant la langue de l'homme et gouvernant ses destinées. Elle le montroit en lutte avec ces Puissances terribles, inexorables, dont il devoit enfin triompher, de celles du moins qui le courboient sous la main de fer d'une nécessité fatale. Le Prométhée d'Eschyle est pour nous le type de ce drame sombre, d'une grandeur gigantesque, d'une poésie semblable à ces mouvements profonds qui remuent l'océan jusqu'en ses plus ténébreux abîmes. On aperçoit dans Sophocle même de frappants vestiges de cette poésie primordiale. Sa trilogie d'OEdipe offre une parenté manifeste 1 Minos, finem vers.

avec le drame des âges précédents , quoique le sien tienne de plus près par le caractère historique, par la peinture des événements et des passions réelles, à l'épopée d'Homère. Il y a sa racine principale, et ce qui l'en distingue, c'est que l'épopée, comme nous l'avons dit, représente dans une narration étendue et complexe une race entière, un peuple, et l'ensemble des choses dont se compose sa vie commune ; sa religion , ses lois , ses opinions , ses mœurs ; tandis que, dans un fait unique, reproduit avec l'illusion de la réalité, la voix, l'accent, le geste, le drame représente l'homme individuel , sa vie distincte et propre. Dans révolution de la poésie, pareille de tout point à l'évolution de l'humanité même , il est une des expressions du changement qui s'opéra en elle et se refléta dans l'Art, lorsque l'hymne devint l'ode , lorsqu'aux poètes théologiques, interprètes du dogme et de la loi morale, Orphée, Musée, et tout ce cycle primitif des chanteurs divins, succédèrent les poètes interprètes de l'homme et de sa nature intime, Tyrthée, Alcée, Simonide, Pindare, Sapho, Anacréon, et la foule des lyriques, échos de ce monde qui soupire, gémit, gronde, s'irrite au-dedans de nous, vibre et tressaille à tous les souffles comme une harpe éolienne.

Le drame étant l'introduction de la liberté morale

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