‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 191 sur 247 · LIVRE IX8. m CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IX8. m CHAPITRE II

qu'alors le moi qui découvre le ridicule en quelqu'une des régions inférieures de l'être, se sépare de ce dont il rit, s'en dislingue, et jouit intérieurement d'une sagacité qui l'élève dans sa propre estime. Ainsi l'orgueil se nourrit de la vue même de certaines foiblesses cachées dans les replis du cœur, et qu'il a su y discerner. On n'est pas dupe de soi, comme on le dit, et on s'admire en cela même.

Jamais le rire ne donne à la physionomie une expression de sympathie et de bienveillance : tout au contraire, il l'ait grimacer les visages les plus harmonieux, il efface la beauté 1, il est une des images du mal, non qu'il l'exprime directement, mais il en indique le siège. Aussi est-il incompatible avec l'idée qu'on se fait des personnages qui ont offert les types les plus parfaits de la grandeur morale , de l'amour pur, universel. Qui pourroit se figurer le Christ riant? Le sourire même ne commence à poindre qu'à une moins haute élévation , car il se lie également , dans son origine, au sentiment de l'individualité. Cependant, s'il n'est

1 La perfection de la beauté physique se proportionne toujours, dans l'art, à celle de la beauté morale. Plus les seutimenls qu'exprime le visage sont généreux, élevés, sympathiques, éloignés de l'amour de soi, plus est grande l'harmonie des traits, plus l'idéale beauté y resplendit avec tout ce qui ravit en elle; et la beauté suprême n'est que le suprême sacrifice manifesté dans l'expression de l'amour qui le produit*

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quelquefois qu'un rire naissant , un rire contenu , quelquefois aussi il exprime une tendance opposée au mouvement vers soi qui caractérise le rire , une tendance vers autrui. C'est pourquoi il y a un sourire de bonté , un sourire de tendressse , et ceux-ci, au lieu d'enlaidir > prêtent au visage une expression attirante et douce, une grâce singulière, un charme céleste ; comme dans la Vierge-Mère souriant à l'enfant divin.

Entre la tragédie et la comédie il y a donc cette différence fondamentale , que l'une a sa racine dans les instincts, les puissances sympathiques qui portent l'homme vers les autres hommes, et tendent à l'unir à eux par l'universel lien de l'amour supérieur; et que l'autre, au contraire, directement relative au sentiment de l'individualité, a son principe dans l'amour de soi , et tend à développer les instincts égoïstes. La tragédie émeut , attache en donnant à l'homme la conscience de ce qu'il a de plus élevé, de plus grand, et la conscience de l'ordre par lequel tout subsiste dans l'immense unité dont l'Etre infini est la source et le centre éternel. La comédie attache et plaît , en donnant à l'homme la conscience de sa supériorité personnelle , en mettant sous ses yeux le vivant tableau d'infirmités morales dont il se croit exempt ; elle flatte l'amour propre , elle nourrit la satisfaction intime de soi-

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