LIVRE IXe — i CHAPITRE II
Là où le peuple n'étoit rien, où la vie nationale s'absorboit en un seul , que pouvoit faire le poète? Saisir ce qui, dans l'homme, est . indépendant de l'état social, de la constitution politique, et le reproduire à la fois dans sa vérité générale, et avec les nuances relatives au caractère spécial de la civilisation du temps. C'est là ce que fit, en effet, Racine. Il peignit la nature bumaine, immuable en soi, variable, selon les époques et les lieux , dans ses manifestations. Il dut se conformer, sous ce dernier rapport, aux habitudes, aux exigences du monde au milieu duquel il vivoit. De là vient que ses personnages en parlent tous plus ou moins le langage. Dans son plus extrême abandon, dans sa plus grande violence, la passion chez eux conserve toujours une certaine retenue, une certaine bienséance que les mœurs alors commandoient, et Ton y discerne surtout une influence de l'esprit chrétien, très-sensible aussi dans Corneille; car le poète luimême est toujours individuellement un reflet de son siècle. Celui que Racine illustra , imposoit à l'art des conditions particulières dont il lui étoit impossible de s'affranchir. La tragédie , sous Louis XIV, ne pouvoit pas plus être la tragédie antique, ou le drame de Shakespeare, que l'épopée n'auroit pu être l'épopée d'Homère ou de Milton. A ce point de vue , comme aussi par la nature de leur
génie , Virgile et Racine offrent une ressemblance singulière. Enclins tous deux à une tristesse douce, à une rêveuse mélancolie, tous deux ont excellé dans la peinture des sentiments passionnés et tendres, tous deux ont également atteint la perfection de la forme. Les lignes de leur style ondulent avec la même pureté , la même finesse , la même grâce exquise, que celles des plus belles statues grecques. Le travail, l'effort ne se sent nulle part dans ce vers si savant, où Fart, porté à son dernier terme, redevient la nature, la nature idéale que l'esprit contemple avec ravissement. Et quel regard jeté dans les abîmes du cœurl Comme il en pénètre les mystères, en démêle les contradictions, les ruses secrètes, les mouvements variés, les soudains élans et les brusques retours 1 Puis, de ce cœur si mobile, si caché à luimême, sort tout-à-coup un de ces mots simples où se révèle la mère , l'épouse, l'amante, un de ces accents que l'on prendroit pour le son même de l'âme. Racine est le Raphaël du drame. Expression, dessin, couleur à la fois brillante et sobre, il réunit toutes les qualités distinctives de ce grand maître, en qui le sentiment du beau antique se mêloit au génie chrétien, affoibli cependant et moins naïf que dans le moyen-âge. Après eux le souffle divin peu à peu se retire de l'art, et de tous côtés apparoissent les signes de la décadence.