LIVRE IXe. — CHAPITRE III
les rhéteurs à des formes matérielles , il manquoit de vie interne, de spontanéité, de ce qui sort de Târne par un soudain et naturel mouvement. Ce n'étoit plus qu'un arrangement artificiel de phrases, un assemblage de lieux communs disposés selon des règles fondées en partie sur l'observation , mais qui tendoient à substituer à l'inspiration créatrice de simples procédés techniques. On put dès-lors ouvrir des écoles où l'éloquence étoit enseignée comme on enseigne la géométrie, la grammaire, le dessin, la danse. Vers les derniers temps de la république, les jeunes Romains alloient en foule recueillir les leçons des maîtres célèbres, pour se préparer aux fonctions publiques, liées presque toutes à l'exercice de la parole. La grandeur des questions traitées dans le Sénat ou en présence du peuple , et les passions qu'elles suscitèrent, empêchèrent, malgré les rhéteurs et leurs stériles préceptes, la véritable éloquence de se perdre, aussi long-temps que la liberté subsista. Cependant on ne laisse pas d'apercevoir dans les monuments de cet âge et dans Cicéron même , des traces de l'art factice né chez les Grecs à une époque de décadence. Jamais ce grand orateur ne s'oublie luimême , ne s'efface ; jamais il n'est pleinement absorbé par son sujet. Il ne veut pas seulement entraîner, convaincre, il veut encore plaire et briller.
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Même lorsqu'il se passionne , lorsque les flots de sa parole débordent et se précipitent avec le plus d'impétuosité, on y sent quelque chose d'arrangé pour l'effet. Moins nerveux qu'élégant, et toujours maître de soi, il ne s'abandonne qu'avec réserve dans la mesure qu'il a résolue. Ne cherchez en lui ni la mâle simplicité de Démosthènes, ni sa logique rapide, ni son énergie concentrée. Il lui faut plus d'espace , plus d'intermédiaires , plus de préparations. Sa période se développe avec majesté, mais souvent aussi avec une abondance trop verbeuse. Son discours a de l'ampleur et de l'éclat ; on aimeroit que le tissu en fût plus serré. Toutefois, quoique Ton puisse désirer en lui , Cicéron eut le génie de l'éloquence. Il persuade, touche, émeut; il a des accents pathétiques, il sait exciter la pitié, soulever l'indignation. Admiré de ses contemporains, leur jugement unanime, confirmé par celui de la postérité, le place au premier rang des orateurs romains, et assure à son nom une gloire immortelle.
A partir des empereurs, il faut traverser bien des siècles avant que l'éloquence politique et civile qui s'éteignit sous le gouvernement absolu d'un seul, reparoisse. Dégradé de ses hautes fonctions, l'art oratoire avoit dégénéré en déclamations vaines, ou s'étoit prostitué à deserviles flatteries. Des rhéteurs