‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 223 sur 247 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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Ainsi l'éloquence politique, instrument du bien ou du mal, suivant les Gns que se propose l'orateur, trop souvent inspiré par des vues personnelles, ne tend point d'elle-même et d'une manière directe au perfectionnement moral des hommes. Elle a d'ailleurs bien plus pour objet les intérêts que les devoirs, quoiqu'elle puisse quelquefois s'élever jusqu'à une sorte de sacerdoce , soit qu'elle se fasse le soutien du foible et le défenseur des droits outragés, soit que , réveillant au fond des âmes l'amour de la patrie , elle y ranime le dévouement qui enfante les actions sublimes, ou quelle oppose à l'emportement des passions aveugles les saintes lois de la justice et de l'humanité.

Demosthènes semble avoir posé, dans la Grèce encore libre, les bornes de l'art. Ce n'est pas que d'autres n'aient eu des qualités qui lui manquaient; mais les plus éminentes il les possédoit toutes , et toutes à un degré qu'on n'a point égalé. Quel que soit son sujet , il l'agrandit naturellement et sans effort. A mesure qu'il se dessine, vous y voyez l'empreinte d'une puissance extraordinaire : on diroit le torse d'Hercule. Dans tous les membres de ce corps on sent couler une vie énergique. Sesmuscles tendus se gonflent et palpitent; un souffle plus qu'humain bruit profondément dans sa large poitrine. Le colosse se meut , lève le bras , et avant

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même qu'il ait frappé, nul ne doute un instant que la victoire puisse être indécise. Ce qui domine dans Démosthènes, c'est une logique sévère , une dialectique vigoureuse, serrée, un étroit enchaînement d'où résulte un tout compact et indissoluble. Ne cherchez point en lui la souplesse élégante, la grâce flexible et molle , l'insinuation craintive , la ruse qui s'enveloppe et fuit pour revenir; il va droit à son but , renversant , brisant de son seul poids tous les obstacles. Sa diction est nerveuse, concise, et cependant périodique. Pas une phrase oiseuse dans le discours ; pas un mot oiseux dans la phrase. Il force la conviction , il entraîne à sa suite l'auditeur maîtrisé, et s'il hésite, ouvrant une soudaine issue à la tempête qu'il retenoit en soi, il l'emporte comme les vents emportent une feuille sèche. Les délibérations du Sénat et les discussions du Forum, les causes de toute espèce soumises au jugement soit des magistrats, soit du peuple, obligèrent de bonne heure les Romains à cultiver l'art oratoire. Quiconque aspiroit à prendre part aux affaires de l'État, devoit s'exercer à la parole; elle décidoit de tout , et voilà pourquoi les harangues tiennent tant de place dans l'histoire de la république. Elles n'y sont pas un simple ornement; elles sont, au contraire , la raison des faits, et dèslors le fait principal. Long-temps elles eurent un

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caractère de simplicité grave , en harmonie avec celle des mœurs. Toutefois les orateurs , après l'institution du tribunat, durent user de plus d'adresse , devenir plus passionnés , afin d'agir sur la multitude et de la passionner elle-même. Certes il est peu de questions plus grandes que celles agitées alors dans le Forum. Une race dominatrice y combattoit une race asservie, et réduite à un tel abaissement que, pour posséder les droits de citoyen, il lui fallut d'abord conquérir les droits d'homme. La lutte dura des siècles, et le monde Ta vue depuis se renouveler plus d'une fois. Sous d'autres noms et d'autres, formes , elle existe encore parmi nous, car c'est l'éternelle lutte de la justice contre l'usurpation, de la liberté contre la tyrannie. Dans la cité de Romulus, le peuple vainquit par sa persévérance, il vainquit parce que finalement le droit triomphe toujours. Que son exemple instruise ceux qui défendent aujourd'hui la même cause, et les anime à ce saint combat. Si Dieu a permis que des chaînes pussent être imposées à sa plus noble créature , c'est qu'elle les peut rompre sitôt qu'elle le veut fortement.

L'éloquence ne fut guère à Rome, quand le goût des lettres y pénétra , qu'une imitation de celle des Grecs. Mais, en Grèce même, l'art oratoire avait dégénéré, comme tous les autres arts. Réduit par

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