‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 237 sur 247 · LIVRE IXe. — CHAPITRE IV. 46iî · texte numérisé non relu

LIVRE IXe. — CHAPITRE IV. 46iî

ne plus chercher que la simple forme. On lui demande le Beau qui n'est point en elle, qu'elle reflète seulement comme les traits reflètent l'âme j et cette forme morte ne répondant jamais aux aspirations de l'artiste, il la tourmente de mille façons, il pétrit bizarrement le cadavre, et ne parvient qu'à le rendre plus hideux. Alors aussi la langue se dégrade; elle perd sa clarté, sa pureté, son naturel, sa grâce; elle devient une espèce d'idiome bâtard, de jargon informe et quelquefois monstrueux.

Ce qu'on vient de dire s'applique également au vers et à la prose , car le vers ne se distingue de la prose que par une mesure et un rhythnie obligés, quelquefois aussi par le retour périodique de certaines consonnances l Nous avons indiqué ailleurs les caractères propres et les avantages respectifs de ces deux formes du langage. Ici nous ajouterons que toutes

1 La rime sous ses formes diverses, test de tous les pays et de toutes les poésies ; ou en trouve des exemples dans les langues orientales, chez les Grecs, notamment dans l'Œdipe à Colonne et les Trachiuiennes de Sophocles , chez les Romains dans Virgile même , dans les compositions gaéliques et kimriques, et dans tous les idiomes modernes. Mais elle n'est de règle absolue que dans les langues peu prosodiques. Le plaisir équivoque que procure à l'oreille le même son revenant à des intervalles réguliers, n'est pas ce qui l'y rend nécessaire; le plus souvent il n'en résulte qu'une fatigante monotonie. Elle sert, et c'est là sa vraie fonction, à marquer le rhythine que sans elle on saisiroit dulicileinent : elle bat la mesure, pour ainsi parler.

tomb m, 30

les langues sont loin de se prêter au même degré à chacune d'elles. Le vers demande une grande liberté dans l'arrangement des mots et des membres de la phrase, et à cet égard, aucune langue moderne n'est comparable aux langues classiques K 11 demande encore que ces mêmes mots offrent , dans leurs syllabes longues et brèves, des valeurs appréciables nettement déterminées, et qu'en outre ils soient affectés d'un accent prosodique, analogue au temps fort dans le rhythme musical. La langue française manque plus qu'aucune autre de toutes ces conditions. Assujettie , dans la construction de la

1 II n'est pas sans intérêt d'observer que l'évolution des langues s'opère exactement comme révolution de l'art et de la science, •omme l'évolution même de chaque être et de l'ensemble des êtres ou de la Création; c'est-à-dire, par l'individualisation progressive de ce qui, originairement enveloppé dans le tout, y subsistoit d'une manière plus ou moins latente , plus ou moins distincte. Les langues primitives , en effet , offrent , ainsi que les idiomes de la plupart des peuples sauvages , un mode de construction compacte , dans laquelle les modifications relatives anx personnes, au temps, aux qualités mêmes des objets, s'expriment par de simples annexes, lesquelles, jointes , au mot principal , font corps avec lui. Peu à peu ces annexes s'en détachent, et prennent en quelque sorte une existence à part, individuelle et indépendante. Ce progrès apparoît clairement dans les langues que nous nommons classiques , dans le grec et le latin. Il l'est plus encore dans les langues modernes ; et , ce qui mérite d'être remarqué , il s'y caractérise surtout par le développement de la personnalité, auparavant absorbée dans le verbe; elle se spécifie, s'individualise en des mots séparés qui la font ressortir , et dont l'emploi , qui ôte au discours quelque chose de sa concision , devient rigoureusement nécessaire.

Page 1