LIVRE IXe. — CHAPITRE IV
rapports souvent si déliés, si compliques des formes, des images, des expressions, entre elles et avec l'objet qu'elles sont destinées à manifester. Toutefois, en ce qui touche les rapports de l'expression et de l'objet , la vérité n'est pas dans l'Art l'exacte imitation de la Nature, mais la reproduction du type idéal que l'esprit seul découvre, et qui, en s'incarnant dans la Nature, y reste inaccessible aux sens, lesquels n'en perçoivent que l'inerte enveloppe : d'où deux procédés très-divers pour peindre la Nature même. Les anciens étoient admirables en ce point. Ils avoient d'abord merveilleusement compris que le Beau, ayant une relation nécessaire à l'intelligence, n'étoit pas, quant à nous, dans les choses mêmes, mais dans les impressions que nous en recevons, dans les pensées et les sentiments qu'elles font naitre en nous. C'est pourquoi jamais ils ne décrivoient simplement pour décrire, jamais ils ne manquoient de joindre à la peinture des objets extérieurs un sentiment, une idée morale, qui reportoient immédiatement le regard interne vers le piincipe éternel du Beau, Par un motif semblable, au lieu de s'étendre sur les détails, ils peignoient l'ensemble, choisissant le trait le plus frappant , et laissant après l'imagination achever le tableau ; car ils savoient qu'ainsi ils l'agrandissoient indéfiniment, et l'embellissoient de toutes
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les créations dont la pensée et la rêverie peuvent animer une perspective sans limites.
En d'autres temps, on s'est, au contraire, appli que à décrire uniquement la nature, la nature telle qu'elle est, telle que la perçoivent les sens, et dèslors on s'est jeté dans une stérile profusion de détails qui éblouissent et où la vue s'égare. Pas une nuance de forme, de couleur, de son, pas un accident de lumière et de mouvement qui ne soit rendu à l'aide de métaphores et de comparaisons accumulées, dont chacune prise à part peut avoir sa beauté, mais qui se mêlent et se confondent tellement, qu'incapable de les démêler, de les ramener à un tout que l'esprit saisisse, l'attention succombe épuisée de fatigue, et que de tant de richesses qui ont rapidement passé sous les yeux, il ne résulte qu'une sorte de vertige *-. Cette manière dépeindre appartient à la décadence de l'art. Elle l'envahit d'ordinaire aux époques où régnent dans la société d'abjectes doctrines de matérialisme et des philosophies sensuelles. Mais on ne s'arrête pas là : il faut descendre la pente jusqu'au bas. L'art se corrompt toujours davantage. On en vient à ne plus voir , à
1 Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Boileau.
Jamais la raison n'a rien dit de plus vrai. On dédaigne beaucoup trop aujourd'hui les vieux préceptes de l'art et les maximes traditionnelles du bon sens.