LIVRE VIIe. — CHAPITRE V
La parole coexiste avec la pensée, elle en est le rayonnement, la splendeur; et la pensée, la vision du Vrai étant naturelle à l'homme, la parole lui est naturellle aussi. Il voit Dieu et le vrai en Dieu, comme il voit l'univers et les phénomènes de l'univers, en vertu des lois de sa nature ; et comme l'expression du Vrai n'est pas moins nécessairement liée à la perception du Vrai, que l'expression du réel à la vision du réel, la parole, le langage articulé n'est pas moins naturel à l'être intelligent, que la voix à l'être doué seulement de sensibilité et d'instinct. L'exemple du sourd-muet ne prouve rien contre l'origine naturelle du langage. La faculté d'où naît le langage demeure chez lui à l'état virtuel; elle ne se développe pas, parce qu'elle manque de quelques-unes des conditions organiques de son développement.
Toutefois, cet exemple du sourd-muet se lie à un fait plus général et qui doit être attentivement examiné. En tant qu'expression de la pensée, les langues s'enseignent, se transmettent par l'éducation : on ne sait que les langues apprises. D'où vient cela?
On a vu que le langage correspondant à la nature non intelligente, étoit l'expression directe, nécessaire de tout ce qu'il manifeste, car ce qu'il manifeste, la sensation, l'instinct, est individuellement
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propre à l'être; tandis que le langage correspondant à la nature intelligente n'exprime qu'indirectement ce qu'il manifeste ; en d'autres termes , il exprime, non le Vrai en soi, dans sa pure essence, mais le Vrai dans ses rapports avec l'être organique, rapports en partie communs à l'espèce, et divers en partie dans chaque individu, suivant les différences d'organisation soit natives, soit accidentelles. Ce que ces rapports ont de commun fait que tout homme peut apprendre toute langue. Ce qu'ils ont de divers fait que chaque langue doit être apprise, parce qu'elle n'exprime pas le rapport du Vrai avec l'organisation particulière de chaque individu ; mais il aura besoin d'autant moins d'efforts pour l'apprendre, qu'elle sera plus près d'exprimer exactement ce rapport : c'est pourquoi certaines races apprennent plus facilement certaines langues.
D'ailleurs les conditions organiques de la perception du Vrai , conditions d'où résulte le langage en ce qu'il a de sensible, ne sont pas, nous le répétons, directement représentatives du Vrai ; le langage non plus n'en est donc pas directement représentatif. Sa liaison avec le Vrai , dans chaque langue existante , dépend donc d'un fait primitif en partie nécessaire, contingent en partie, nécessaire dans sa généralité , contingent dans sa spécification ; car la nature humaine étant donnée, il a dû infailliblement