LIVRE VIIe. — CHAPITRE VI
dantes à ses besoins qui ne sont eux-mêmes que l'expression de sa nature, ont, en déterminant son action sur le monde extérieur, réalisé les conditions de sa vie progressive, de sa conservation et de son développement. De là les premières inventions, les rudiments premiers des arts indispensables, l'origine même de certaines sciences d'abord purement pratiques, de la médecine par exemple. Nu, exposé aux injures de l'air, au froid, au chaud, à la pluie, aux vents, il s'est fabriqué des vêtements, construit des abris. 11 a tourné à son usage des objets de plus en plus nombreux. Dépourvu d'armes pour attaquer et pour se défendre, il s'en est fait d'artificielles. Jusque-là cependant, rien qui lui soit exclusivement propre1. Ces industries lui sont communes avec les animaux. Mais d'autres instincts relatifs à ses besoins plus multipliés, plus variés, et spécialement à ceux qui procèdent de sa nature sociale, se manifestent bientôt en lui. Ainsi, seul entre les êtres, il sait tirer du feu des services de toute sorte et d'où dépendoient originairement ses progrès ultérieurs ; il le convertit en un instrument dont nul autre ne pourroit suppléer la puissance. Comment, sans le feu, auroit-il vécu dans tous les climats? Comment se seroit-il assujetti la Nature? Or ce n'est pas l'ex-
i Quelques singes se servent de branches d'arbres pour leur déense.
108 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.
périence qui lui en apprit l'usage, car l'expérience évidemment n'a pu naître que de l'usage même. Tel qu'il s'offroit à lui dans les rares phénomènes d'ignition fortuite, le feu ne lui fut d'abord connu que par ses qualités destructives. D'où l'idée des autres lui seroit-elle venue? Semblablement , lorsqu'il commença , pour une fin de conservation , à travailler le bois, la pierre, les métaux, lorsqu'il tenta des essais de culture, ce fut par une impulsion native, interne, spontanée, et il n'est pas une invention, de quelque ordre qu'elle soit, nécessaire à l'espèce, qui n'ait sa racine dans l'instinct. Plus les hommes ont été voisins des premiers temps, mieux ils ont senti l'impossibilité de voir en elles des produits contingents de la raison et de la science ; et c'est pourquoi, dans leur ignorance de la cause naturelle, ils leur ont donné pour origine une révélation divine immédiate, explication sans doute inadmissible et fausse , comme nous l'avons prouvé , mais cependant moins absurde que l'opinion de ceux qui attribuent cette origine à des hasards heureux, d'où il faudroit conclure que l'homme, jeté sur la terre sans avoir en soi aucune des conditions de sa vie, a subsisté, s'est conservé et s'est développé par un pur hasard.
Ce qui voile à nos yeux l'origine réelle des primitives manifestations de son activité , c'est, d'une
part, que l'instinct est progressif comme lui, parce que, exprimant ses rapports avec les êtres extérieurs à lui, et ces rapports se multipliant à mesure que se développent et l'individu et l'espèce , il se développe lui-même suivant la même loi , chaque degré de développement engendrant un besoin nouveau auquel il doit satisfaire. Ainsi, à quelque objet, que, dans ses progrès incessants, l'homme applique son activité, l'instinct en est toujours radicalement le principe directeur ; car, pour que l'homme agisse, il faut qu'il agisse en vertu de sa nature, selon sa nature, et l'instinct n'est que cette action même naturelle et primordiale.
Mais, d'une autre part, l'instinct se complique d'un autre élément, d'une puissance nouvelle, qui, à son tour, féconde et développe ses produits. L'homme, en effet, n'est pas un être simplement instinctif, il est encore un être pensant, intelligent. L'intelligence vient donc, à un certain moment, se mêler à l'instinct, perfectionner, étendre ce qui procède directement de lui; et comme, dans l'effet composé auquel ont concouru ces deux causes, on discerne mieux ce qui émane de l'intelligence, que son domaine s'accroît sans cesse, qu'elle exerce sur le progrès de l'humanité une action de plus en plus grande, on oublie celle qui appartient incontestablement à l'instinct , et le germe primitif disparoit
à nos yeux sous la richesse de cette végétation puissante.
Nous l'avons dit bien des fois déjà, être intelligent c'est connoitre le Vrai. Or, essentiellement immuable, le Vrai est rigoureusement le même pour tous les êtres qui le perçoivent ; il ne dépend à aucun égard de leur nature particulière. Identique dès-lors en tous ceux à qui elle a été départie, l'intelligence n'en spécifie par elle-même aucun ; et conséquemment, étrangère à ce qui les constitue différentiellement ce qu'ils sont, elle ne peut les instruire de leurs rapports avec le monde externe qui agit sur eux, et sur lequel ils doivent réagir, car ces rapports dérivent de leur nature spéciale. Quelque chose en eux doit donc déterminer l'emploi de l'intelligence, son application à des fins immédiatement relatives à l'être qui la possède ; et ce quelque chose qui implique dans l'être la conscience de ce qu'il est distinctivement, la conscience de sa propre nature et des relations de sa nature avec les objets extérieurs, en est par là-même nécessairement une manifestation interne. Or, cette manifestation interne de la nature spécifique de l'être et de ses rapports avec ce qui subsiste hors de lui, on ne sauroit se la représenter que comme une impulsion qui le porte à accomplir certains actes en certaines circonstances , impulsion qui varie selon la va-