‹ Esquisse d'une philosophie (volume 3)Chapitre 53 sur 247 · LIVRE VIIe. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VIIe. — CHAPITRE VI

la maladie , et lui en suggère le remède. Tous se perpétuent par l'instinct de la propagation, lié à celui de l'éducation des petits. Quoi de plus merveilleux et de plus spontané que les moyens employés par eux, soit pour l'attaque, soit pour la défense, que leurs industries si variées, depuis les travaux souterrains de la taupe et du campagnol, le cône du formica-leo , la toile de l'araignée, jusqu'à la construction du nid de certains oiseaux ! Plusieurs savent se faire des vêtements, se créer des abris, se bâtir des demeures, y rassembler des provisions pour la saison mauvaise, avec une prévoyance 1 et un art qu'on ne se lasse point d'admirer. D'autres espèces, douées d'un instinct social, forment de vraies communautés dans lesquelles des fonctions diverses sont assignées aux divers membres, qui accomplissent ainsi des œuvres au-dessus de la puissance de chacun d'eux. Et la régularité même de ces œuvres, l'aptitude innée de tous les individus à exécuter les mêmes actes avec la même perfection, l'immutabilité de la cause visible dans celle de l'effet, l'absence de tout progrès dans l'espèce, prouvent assez que ces merveilles ne sont que le produit fatal d'une impulsion nécessitante, le résultat de l'efficace propre de chaque nature ou de chaque forme

1 Haud ignara ac non incauta fnturi (formica).

Virgil.

104 IIe PARTIE. — . DE L'HOMME.

déterminée dans ses rapports avec le monde au sein duquel elle vit et se déyeloppe.

On ne doit pas oublier cependant que , chez les animaux, outre les actes qui dérivent immédiatement de l'instinct, il en est dont l'origine doit être rapportée directement, soit à la sensation, et ceuxci sont communs à toutes les espèces, parce que la sensation se résout dans le plaisir et la douleur,, et que le plaisir et la douleur, invariables par leur nature , sont indépendants sous ce rapport des spécifications de la forme ; soit à la faculté de combiner les perceptions des phénomènes, faculté distincte de l'intelligence, et que les animaux possèdent, quoique à des degrés très-divers selon la diversité des espèces. Toute opération qui n'implique point la connoissance du vrai , la vision de l'idée pure , nécessaire, immuable , leur est possible en soi , ne s'élève point au-dessus de leur sphère ; et de l'aptitude plus ou moins grande à effectuer ces opérations résultent les supériorités individuelles dans la même espèce.

Que d'ailleurs l'instinct soit inné, primitif, inhérent à l'être par cela seul qu'il est, cela se voit clairement dans quelques-uns de ses effets, par exemple, dans les migrations périodiques de certaines tribus de poissons, d'oiseaux, de mammifères, d'insectes. Une secrète impulsion les porte à quitter la région

qu'ils habitent aux approches du temps où ils cesseroient d'y pouvoir vivre, à s'assembler, à se concerter pour entreprendre de longs voyages qu'aucun d'eux ne pourroit accomplir isolément. Cette impulsion commune à tous les individus n'est-elle pas native, exclusivement interne? N'est-elle pas, dans chaque espèce , l'action même de la nature intime qui la spécifie, la caractérise? Cherchez quelque autre part la cause en vertu de laquelle ces familles voyageuses se dirigent, avec une merveilleuse précision , vers certains points déterminés , à des distances énormes; ce qui, d'un autre continent, ramène dans nos climats, après l'hiver, l'hirondelle et la cigogne à leur nid du dernier printemps, et, des lieux où il fut apporté dans une corbeille close, guide, au travers des airs, le pigeon à son gîte natal ; certes, vous ne le trouverez ni dans la sensation, ni dans la perception, ni dans aucunes circonstances externes. Quelque chose d'inhérent à l'être et de primitif en lui explique seul cet ordre de faits, d'où il résulte en outre qu'il peut exister des modes de relation avec l'espace différents de ceux dont nous avons la conscience en nous; car cette faculté, indépendante des sens et du raisonnement, de se diriger vers un terme lointain aussi sûrement que nous le faisons à l'aide de notre science acquise, nous manque complètement, non cependant qu'elle soit étran-

106 IIe PARTIE. — DE L'HOMME.

gère à notre nature1, mais parce qu'elle s'est comme endormie , faute d'exercice , pendant une longue suite de générations.

L'instinct, comme nous croyons l'avoir établi clairement, n'étant chez les êtres organisés que ce qu'est l'affinité dans les êtres inorganiques, l'efficace propre de la forme, l'action interne de chaque nature dans ses rapports avec le milieu où elle est plongée, l'énergie spécifique au moyen de laquelle l'être se conserve et se développe selon ses lois, il s'ensuit que tout être organique est doué d'instinct et d'un instinct spécial, d'autant plus complexe et plus élevé que l'être est lui-même plus élevé, plus complexe. L'homme a donc aussi ses facultés instinctives, et ces facultés nécessairement correspon-

1 « Au milieu de cette pénurie de ressources chez les peuples les plus éloignés de notre civilisation, on remarque des traits de lumière qui éblouissent , et une sorte d'instinct qui supplée à la science. Il est certain qu'il y a telle circonstance où l'européen le plus instruit pâliroit devant la nécessité d'exécuter ce que fait le sauvage , avec les moyens simples qui sont à sa disposition. A l'appui de ce que j'avance, je citerai les pilotes carolinois, conduisant leurs barques avec intelligence et une singulière précision, durant des trajets immenses , sans autre instrument que leurs yeux nus , et une sagacité et une finesse d'observation qui nous échappe. Je nommerai encore le farouche habitant de la Nouvelle-Hollande, qui, semblable au pigeon voyageur, se dirige sans hésiter au milieu des forêts qui l'entourent , et arrive par le plus court chemin au point le plus éloigné où il veut se rendre, tandis qu'un européen s'y égareroit cent fois. » Notice sur Vhist. du voyage de l'Uranie , par M. Louis de Freycinet. Comptes rendus des séances de Vacad. des sciences, 8 juin 1840.

Page 1