LIVRE IIIe. •— CHAPITRE Vî
vient que plus l'être est limité , plus l'amour apparoit en lui spécialement comme principe d'union , et moins au contraire il est limité , plus il apparoît comme principe de vie. Fixons d'abord nos regards sur les êtres les plus limités , ou sur le monde qu'on appelle physique.
Il est évident que , pour qu'il subsiste , il est nécessaire que quelque chose en unisse les parties. Ce quelque chose n'est pas la force essentiellement expansive. Ce n'est pas non plus l'intelligence qui marque seulement l'ordre des parties et en détermine la nature. Il faut donc qu'il existe , outre la force et l'intelligence , un principe spécial d'union ? qui , en rapprochant ces mêmes parties , en leur imprimant une tendance l'une vers l'autre , termine l'acte de la création et achève l'univers. Et puisque ce principe essentiel de l'être réside dans chacune des parties , elles ont toutes la même tendance à se rapprocher , à s'unir ; toutes sont attirées , toutes s'attirent mutuellement , ou , en d'autres termes , le phénomène général de l'union des parties et de leurs éléments s'opère comme si ces parties étoient soumises à une attraction commune.
Mais , quelle que soit , dans le monde physique, la forme intrinsèque et propre des corps , cette forme ne constitue aucun être individuel circonscrit dans l'unité -, et l'union dès-lors ne peut être
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qu'un simple rapprochement dans l'espace, chaque partie n'étant qu'une portion d'étendue» Au-dessus du monde purement physique, le principe d'union moins limité apparoît sous un nouveau mode et produit l'unité individuelle , qui ne consiste point dans le rapprochement matériel des parties de l'étendue , et n'a par conséquent aucune relation directe à l'espace. Dans un ordre plus élevé , il produit en outre l'unité intellectuelle et l'unité sociale. Comme l'amour aveugle relatif à la sensation , attire les uns vers les autres et unit les êtres purement sensitifs , l'amour proprement dit relatif à l'intelligence , attire les uns vers les autres et unit les êtres capables de connoitre et de vouloir. Et tout cela n'est qu'une participation de l'unité divine , participation moindre dans les corps , plus grande dans les êtres individuels , plus grande encore dans les êtres intelligents et libres.
La vie , que nous concevons comme inhérente au fond intime de l'être , indépendamment d'aucun rapport immédiat à sa limite , n'est non plus , à quelque état et sous quelque mode qu'elle apparoisse dans l'univers , qu'une participation de la vie divine. Inséparable de la forme , elle est partout , sans être partout également visible. Dans les corps , qui ne se révèlent à nous que sous les conditions de l'étendue ou de la limite , tandis que
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l'être intime et réel se dérobe éternellement à notre investigation , la vie nous échappe en quelque sorte , elle est pour nous à l'état latent , ou du moins , ne pouvant la saisir dans aucune existence individuelle là où n'existe aucune individualité , elle ne nous est apercevable que dans ses phénomènes généraux.
Unie à des formes plus parfaites , elle se développe comme l'être lui-même et passe à un autre état, en se spécifiant dans l'unité individuelle. Ainsi les animaux et les plantes même ont leur vie propre , susceptible d'accroissement et de diminution ou d'une énergie plus ou moins grande , mais toujours indivisiblement une : c'est-à-dire , que ramenant à l'unité de la forme principale constitutive de l'être les formes élémentaires qu'implique sa notion, elle les anime d'un principe commun, qui, sans relation directe à l'étendue , est un comme la conscience même que l'être a de soi.
De même que l'amour , sous son second mode , ramène les éléments de l'être à l'unité individuelle ; ainsi, sous son troisième mode, il ramène les individus eux-mêmes à une unité plus élevée ou à l'unité sociale, dans laquelle et par laquelle chaque être intelligent participe, suivant une mesure qui peut croître indéfiniment, à une vie sans limites, parce qu'elle est une communication immédiate de la vie pure de Dieu .