‹ Esquisse d'une philosophieChapitre 200 sur 245 · LIVRE Ve. — CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE Ve. — CHAPITRE XII

intelligences libres ; car l'intelligence aussi se révèle , bien que confusément , par le jeu de la physionomie et par ce que nous avons appelé le geste ou le mouvement expressif , toutes choses qui peuvent être écrites ou représentées à l'œil. Mais l'écriture est artificielle , elle n'est pas vivante , et de là son infériorité. Rien d'immédiat, de spontané en elle. Pâle reflet de la réalité , elle ne manifeste , en quelque sorte, que des manifestations.

L'écriture que ce nom désigne plus spécialement, et qui a pour but de manifester une suite de pensées distinctes et précises plus ou moins liées entre elles, est ou hiéroglyphique, ou alphabétique. Le simple hiéroglyphe n'est que la représentation graphique de l'objet dont on veut donner la notion ou réveiller le souvenir. Il se modifie pour exprimer ou les idées purement spirituelles, ou le son qui ne sauroit être rendu sensible à la vue. Alors il procède par analogie. Ainsi le ciel matériel, figuré par un cercle , représentera l'Etre infini , auteur de l'univers ; l'œil qui reçoit la lumière physique représentera l'intelligence ou l'œil interne qui perçoit ce qui n'a rien de corporel. Mais l'analogie devenant elle-même de plus en plus lointaine et obscure , l'hiéroglyphe devient, dans la même proportion, un signe arbitraire et conventionnel , représentatif soit de l'içlée , soit du son qui l'exprime dans le langage parlé;

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et telle est l'origine de l'écriture alphabétique, origine dont les faits recueillis par la science fournissent la preuve incontestable *.

Pour comprendre maintenant ce que l'écriture est à la parole , comment et à quel degré elle la supplée , il faut considérer dans la parole même deux choses qui y subsistent à la fois distinctement , le Verbe et sa limite. Le Verbe seul est efficace, seul il est lumière, seul il agit sur l'être intelligent pour lui manifester l'idée. Mais la parole a pour tous les êtres qui ne sont pas infinis, et pour l'homme en particulier, des conditions matérielles, ou , en d'autres termes, dépendantes de la limite. Ainsi, l'on a vu que le son, dans le monde inorganique, étoit une des expressions de la forme à son premier état : le son par lui-même , si rien ne s'y surajoute et ne le modifie, ne sauroit donc manifester les formes plus élevées. Il est donc dans la parole comme l'enveloppe, la limite du Verbe, de même que le corps est l'enveloppe , la limite de ce qui constitue le véritable être humain. Or, ainsi qu'il existe une correspondance, des rapports entre le corps et l'essence spirituelle qu'il limite, il existe également une correspondance , des rapports entre le son et le Verbe qu'il limite. L'écriture est l'expression de ces

* Voyez les Recherches sur les langues tartaresy par M. AbeJ Rémusat,

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rapports; car le son, relatif à la forme en tant que figurée, peut être, selon des lois qui ont leur fondement dans la nature des êtres , indirectement représenté par des figures , et les figures qui rappellent le son rappellent par là-même à l'entendement les idées précédemment révélées par le Verbe uni au son et limité par lui.

Ainsi l'écriture , image de la parole, n'est point efficace comme elle , et ne la supplée que pour ceux à qui déjà Ton a parlé ; car le Verbe n'est point dans Técriture, elle ne le contient pas ; elle marque seulement les rapports, naturels à la fois et conventionnels , de la forme au son , et le son , suivant ses modifications diverses, rappelle comme limite le Verbe qu'il limitoit, de la même manière qu'une ligne qui marque des contours rappelle un être antérieurement connu , en déterminant pour la vue sa limite.

Du reste , la difficulté de suppléer la parole et l'impossibilité de la suppléer jamais parfaitement , se montrent tout entière en ceux que la privation native de l'ouïe réduit aux moyens de perception en rapport avec la vue seule. La physionomie, le geste et toutes les autres révélations extérieures résultant de l'ensemble des actes dirigés par la pensée, éveillent en eux le sens intellectuel interne , qui , sous l'influence de l'éducation la plus attentive et la plus

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savante , ne se développe néanmoins qu'incomplètement. L'ordre moral , et par conséquent les idées qui en sont la base, leur est toujours en partie voilé ; ils n'en ont guères qu'un vague sentiment : et l'écriture ne fait non plus que réveiller en eux les notions acquises antécédemment par une manifestation immédiate , quoique imparfaite. Elle ne crée point leur intelligence , elle agit sur elle , selon la mesure de son progrès accompli par une autre voie.

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