‹ Esquisse d'une philosophieChapitre 45 sur 245 · LIVRE Ier. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE Ier. — CHAPITRE IV

écueils. Comment l'esprit, sollicité sans cesse à reculer les bornes du savoir , à s'enfoncer en des routes nouvelles , ne se seroit-il pas quelquefois égaré? Mais qui, sur ces tristes déviations, condamneroit la philosophie d'une manière absolue, tomberoit à son tour dans une étrange erreur. Car ce seroit condamner la raison humaine , et avec elle le principe de tout progrès , la pensée , la science , pour réduire l'homme à l'état de pure machine croyante et obéissante : et encore la croyance implique-t-elle la pensée , comme l'obéissance suppose l'ordre, des lois connues de celui qui obéit aussi bien que de celui qui commande , une volonté éclairée et libre ; et, si peu qu'on descende plus bas, l'on entre dans les régions de la nécessité , muet empire de la brute où domine seul l'irrésistible instinct , monde sans soleil , peuplé de fugitives ombres et enveloppé d'un vague crépuscule qui n'est point la nuit , qui ne devient jamais le jour.

Du moment où l'homme réfléchit sur les notions qu'il trouvoit en soi , observa ce qui l'environnoit , appliqua son intelligence à le faire servir à ses besoins, découvrit les métiers, les arts, interrogea la Nature, lui demanda le secret de ses opérations et de ses lois , rechercha les siennes propres , en un mot développa , à un degré quelconque , ses puissances actives, la philosophie exista. Insépa- Tome i. 3

34 Ire PARTIE. — DE DIEU ET DE L*CNIVERS.

rable de la vie et se manifestant avec elle, identique à la pensée même , elle est dans le monde des esprits ce qu'est le mouvement dans le monde des corps. Quel que soit donc l'abus qu'on en ait fait et qu'on en peut faire , elle n'en demeure ni moins nécessaire , ni moins auguste en soi , car la philosophie, c'est l'homme dans ce qu'il a de plus grand, dans ce qui l'associe à l'action et à la liberté du souverain Etre. Ceux qui, frappés surtout de ses défaillances momentanées et fermant les yeux à ses innombrables bienfaits, se plaisent à déclamer contre elle , lui rendent par cela même , quoiqu'ils en aient, un hommage d'autant plus marqué, qu'il est moins volontaire ; car attaquer la philosophie , c'est encore philosopher.

Le genre humain lui doit cette énorme masse de travaux , qui successivement ont amélioré sa condition terrestre ; et quelle infinie distance , sous ce rapport , des premières agrégations d'hommes dont l'histoire fasse mention , aux sociétés présentes î Nous savons que ce progrès a en Dieu sa cause originaire , qu'il n'a pu s'opérer sans un don primitif et sans le concours permanent de l'éternel auteur de ce don ; mais nous savons aussi que l'humanité n'a point été passive dans son propre développement, si divers de peuple à peuple, selon les efforts de chacun. La science est sa création, le

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