‹ Esquisse d'une philosophieChapitre 46 sur 245 · LIVRE Ier. — CHAPITRE IV. 3S · texte numérisé non relu

LIVRE Ier. — CHAPITRE IV. 3S

fruit de ses fécondes douleurs, et c'est parla science qu'elle a dompté les forces brutes de la nature , et que, les soumettant à ses ordres, elle parle à ce qui n'entend pas et en est obéie. Merveilleuse puissance qui étend ses conquêtes à travers l'espace sans limites, jusque dans les profondeurs les plus reculées de l'univers!

Quand on vient à se représenter ce que suppose de connoissances acquises, d'expérience, d'invention , les seuls procédés des arts nécessaires à la vie commune chez une nation civilisée , on reste confondu d'étonnement et d'admiration. Qu'est-ce donc, si l'on joint à cela les prodiges d'une industrie plus avancée ; et , dans une sphère supérieure encore , les productions variées et toutes les œuvres du génie de l'homme? Or, parmi ces choses, il n'en est aucune qui ne soit le résultat de son activité intellectuelle , qui ne relève dès-lors de la philosophie comme de son principe immédiat.

Présidant à la fois aux divers ordres de progrès , elle développe peu à peu les vérités premières traditionnellement conservées sous des formules générales , symboliques et indéfinies , en ce sens que , complètes en soi et à l'égard de la croyance qui s'y attache, elles ne sont néanmoins, pour la raison qui aspire à concevoir, qu'une sorte de germe que féconde incessamment la contemplation. Aussi les

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plus fortes têtes du christianisme à son origine, liant, sous ce point de vue , son apparition au développement de l'esprit humain, n'hésitèrent-ils pas à reconnoilre dans la philosophie grecque, dont mieux que personne ils connoissoient les égarements, une véritable préparation évangèlique.

On ne sauroit non plus contester à la philosophie son immense influence sur le progrès du droit, de la notion de la justice, du sentiment de l'humanité. Ses erreurs, à cet égard, ont été passagères, bornées quant au temps et aux lieux , tandis que l'on observe, dans la généralité des peuples, un perfectionnement non interrompu. L'homme élevé à ses propres yeux, devient de jour en jour plus sacré pour l'homme. Nul sans doute ne cherchera hors de la religion la source primitive de ce perfectionnement. Mais la religion n'a pas tout fait, et n'explique pas tout; car, en ce qui la constitue radicalement, elle a été d'abord ce qu'elle est aujourd'hui : pendant le cours de sa durée , elle n'a subi en ellemême aucun changement. On voit au contraire le progrès social croître sans s'arrêter jamais, et suivre constamment le progrès de l'intelligence. D'âge en âge, on a mieux compris la vérité fondamentale et ses applications. De là peu à peu la réforme des lois, l'adoucissement des mœurs, l'impossibilité de certains crimes politiques , de certaines oppressions

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énormes , qui disparoissent partout devant les lumières que ne cesse de répandre la vraie philosophie. Quel homme digne de ce nom ne béniroit la Providence de l'avoir fait naître à cette époque du temps, plutôt qu'à toute autre époque précédente? Qui volontairement choisiroit sa place au sein des ténèbres et de la barbarie des siècles passés? C'étaient, dit-on, des siècles poétiques. Oui, surtout dans le lointain où nous les apercevons ; et ce qu'après tout il y a de plus poétique , c'est le demi-jour pour l'esprit et la souffrance pour l'âme. La poésie est comme la longue plainte de l'humanité exilée : ne craignons pas que jamais elle s'éteigne sur la terre.

Il suit de ce que nous venons de dire, que ce qu'on appelle civilisation , tous les biens compris sous cette dénomination commune, sont dus immédiatement à la philosophie.Elleestla lutte perpétuelle de l'homme contre l'ignorance, l'injustice , l'erreur, contre le désordro et le mal, ou, en d'autres termes, l'effort continu du genre humain pour arriver à un état meilleur en se développant selon sa nature , sa coopération libre à l'action par laquelle Dieu le prépare au futur accomplissement de ses destinées. Il existe donc , pour user de ce mot , un devoir philosophique, comme il existe un devoir religieux. L'esprit n'est pas créé seulement pour obéir et croire ,

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mais encore pour agir, pour féconder, à force de travail , les croyances qui forment le patrimoine inaliénable de la famille humaine , pour faire sortir de ce germe le grain qui nourrira les générations successives : car le pain de l'intelligence doit être gagné aussi , et plus que celui du corps , au prix de la fatigue et à la sueur du front. Ne séparons donc point ce qu'a uni la suprême Sagesse. Posons-nous fermement sur la base de la foi ; mais gardons-nous d'y demeurer immobiles et oisifs. Nous avons une œuvre à achever , l'immense œuvre qui lie notre existence présente à notre existence à venir. Nous devrons compte à nos descendants des jours qui nous sont accordés. Lorsqu'ils demanderont quel emploi nous en avons fait relativement au but général de la vie humaine , répondra-t-on que , chargés de concourir pour notre part au développement des dons magnifiques du Créateur, nous nous sommes défiés de ces dons mêmes , nous avons eu peur de la raison , ou désespéré d'elle? Qu'aurions-nous alors à attendre que le mépris de nos neveux , ou leurs justes malédictions? Car celui-là est maudit qui , désertant sa tache, enfouit le talent que la Providence lui a confié pour le faire valoir. Le plus pauvre possède quelque chose , et ce peu , quel qu'il soit, ne lui est donné que pour servir à tous. Profondément empreinte dans notre âme , cette pensée de devoir est

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