DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
Au-dessus ou à côté de ces sciences descriptives particulières, se placent des sciences descriptives synthétiques qui, au lieu d’envisager certaines activités déterminées des hommes, considèrent l’ensemble de ces activités, dans le temps — l’histoire, ou dans l’espace — l’ethnographie, qu’il n’existe aucune raison de reléguer dans l’étude des peuples non civilisés. L’histoire et l’ethnographie sont ce que les Allemands appellent des « Complexe vieler Wissenschaften », des amalgames d’autres sciences, lesquelles deviennent à leur égard des sciences auxiliaires (« Hilfswissenschaften »). On ne saurait mieux les comparer qu’à la géographie telle qu’elle est aujourd’hui comprise ; le géographe entreprend de décrire toute la surface terrestre ou un de ses fragments : il a besoin, pour cela, du concours de l’astronomie, de la géologie, de la botanique, de la zoologie, de l’anthropologie, voire des sciences humaines descriptives.
De même, l’historien et l’ethnographe, pour reconstituer un peuple dans une période de l’histoire ou sur un coin de la terre, doivent recourir à l’anthropologie, notamment à la psychologie et à la sociologie humaines, et aux sciences humaines descriptives.
Par là, les descriptions qu’ils font sont plus précises, et leurs démonstrations plus vivantes; par là, en somme, la part fatale des conjectures se réduit toujours davantage. Mais la nature de la science historique et de la science ethnographique ne s’en trouve pas modifiée : les perfectionnements sont , en un mot, quantitatifs, non qualitatifs.
Enfin, le dernier degré des sciences humaines descriptives est celui auquel la philosophie les élève, en y introduisant, par l’hypothèse et l’abstraction, des vues de coordination et de synthèse, qui donnent à leur ensemble, et à chacune d’elles en particulier, l’aspect d’un système cohérent.
Il y ainsi une philosophie des activités humaines en général, une philosophie du droit, une philosophie de l’économie politique et aussi une philosophie de l’histoire.
On voit combien, dans cet édifice qui repose sur l’étude positive — c’està-dire vérifiable expérimentalement — des phénomènes de la vie chez les hommes, la sociologie constitue une pierre peu saillante : c’est, dans l’architecture aussi, le rôle des pierres d’assise de n’être point visibles de l’extérieur.
Chap. VIII.
Les synergies sooiales.
§ 45. — Vue d'ensemble.
Chap. VIII.
Les synergies sociales.
Il n’est peut-être pas de plus sûr moyen de vérifier l’exactitude d’un point de vue scientifique que de le soumettre à l’épreuve de l’appli-
§ 45. — Vue cation.
d’onsembic.
Cela peut d’ailleurs ne pas être sans influence sur le développement de la science intéressée, car il est constant qu’une science « qui ne sert à rien » ne peut compter que sur un nombre limité de fervents.
Or, les vues qui ont inspiré tout ce travail sont-elles de nature à conduire à des applications quelconques ?
Il suffit de se rappeler les phases successives de l’analyse sociologique, pour apercevoir les concours variés et essentiels que la sociologie peut apporter, surtout à une époque qui, en raison des découvertes techniques du xvme et du xixe siècle, a vu surgir d’une part, les synergies des grandes masses d’individus, d’autre part, l’extension quasiillimitée de ce que j’ai nommé la zone de discrimination sociale (voir page 145).
Je ne veux insister ici, à titre exemplatif, que sur trois faits tout récents, qui mettent ce point en pleine lumière.
Depuis quelques années, d’abord aux États-Unis, puis en Allemagne et en Angleterre, la technique des affaires commerciales se trouve complètement rénovée : on tend à sortir de l’empirisme et à donner aux activités économiques une orientation réfléchie.
Or, autour de quoi pivote toute cette réforme des idées et des habitudes? Précisément autour de la notion de 1’ « organisation sociale ». La revue américaine System (avec cette devise : la systématisation est l’axe du monde des affaires), la revue allemande Organization (spécialement destinée aux « conducteurs » d’affaires), la revue anglaise Method, consacrent toutes trois des études caractéristiques à l’aspect sociologique de l’organisation des entreprises, notamment à la question de savoir comment on peut tirer d’une synergie industrielle ou commerciale d’hommes, le plus grand effet utile. En même temps, les problèmes d’activités acquisitives et sélectives (organisation du travail, rémunération des salariés, etc.) sont l’objet de très nombreuses études dans les périodiques techniques.
Le second exemple que je veux relater est emprunté à une publication militaire due au capitaine Paul Simon, de l’artillerie française, et intitulée : Y Instruction des officiers, l'éducation des troupes et la puissance nationale’, avec ce sous-titre : étude sociologique. L’auteur entreprend de démontrer que « dans le bagage scientifique des officiers, doivent se trouver la psychologie et la sociologie, considérées spécialement au point de vue militaire », et l’on y trouve des phrases comme celle-ci : « La science
militaire n’est qu’un prolongement de la sociologie ». Le problème est posé Chap. VIH. en ces termes par le capitaine Simon : sociales.
« Voici venir, à la caserne, des paysans, des bouchers, des ouvriers de s 45. — Vue
r J d'ensemble.
la ville, des employés de commerce.
« De cette foule hétérogène et bigarrée d’hommes aussi différents que possible par le tempérament, le caractère, l’intelligence, le savoir, l’éducation, les sentiments, la moralité, il s’agit de faire une troupe douée de la plus complète solidarité, capable d’agir avec un ensemble parfait, sur un signe de son chef. De cette poussière humaine, inorganique, amorphe, il faut faire un organe vivant, actif et docile.
« Tel est le problème de l’éducation militaire.
« Telle est la tâche principale de presque tous les officiers pendant la plus grande partie de leur carrière.
« Comme il a déjà été dit précédemment, l’éducation militaire n’est qu’un corollaire de l’éducation générale. Or, psychologiquement parlant, celle-ci comporte l’acquisition d’habitudes, d’idées et de sentiments; sous le rapport sociologique, elle comporte la création et le renforcement des liens qui doivent unir les hommes. »
Qu’un problème ainsi défini soit de nature à être éclairé par une sociologie comme celle qui a été esquissée, cela apparaît avec une irrésistible évidence.
Enfin, le livre de Léonard sur l’ Education administrative, me fournit mon troisième exemple : l’auteur est, en somme, parti de cette idée qu’entre un chef et ses subordonnés il n’y a pas seulement des liens administratifs, mais aussi et surtout des liens sociaux : passant en revue toutes les aptitudes psychiques de l’homme, il enseigne successivement ce que chacune d’elles devrait être chez le chef et chez les subordonnés pour que, dans la synergie à laquelle ils participent, ils « rendent » ce qu’on attend d’eux, ou, du moins, le maximum de ce que comportent leurs possibilités respectives. Rien ne montre mieux que ce livre l’importance des activités sélectives (voir page 201) pour la bonne marche d’une entreprise, et la nécessité, pour tous ceux qui y participent, de se rendre un compte exact de leur dépendance mutuelle.
Ce ne sont là que des tentatives : elles sont d’autant plus significatives qu’elles devancent, en somme, la sociologie, dont elles postulent les services,
Extrait de Simon dans L’instruction des officiers, etc., n° du i5 juillet 1905, p. 46.
Chap. VIII
Les synergies sociales.
£ 45. — Vue d'ensemble.
indiquant par là. combien la constitution de cette science sur des fondements positifs est urgente — et utile.
Qu’à la base de toutes ces applications surgisse toujours la notion du rendement maximum des activités humaines, faut-il s’en étonner, puisque la sociologie n’a pu être définie que comme une branche de l’énergétique? (Voir page 66.)
Or, cette notion n’apparaît pas seulement dans une entreprise commerciale, une armée ou une administration : elle est intimement liée à tout ce qui concerne la conduite des hommes. En sorte que la sociologie deviendra par excellence, l’école de quiconque « a charge d’êtres humains ».
Pour ne parler que de l’un de ceux dont la responsabilité est la plus lourde, du législateur, il est permis de dire qu’à cette école il apprendra l’influence éminente du milieu social sur la formation de l’individu : il songera, par là, que la condition première pour qu’une nation soit forte, c’est que chacun de ses membres puisse trouver à chaque instant, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, un milieu social adéquat au développement intégral de toutes ses aptitudes congénitales.
Par là, il acquerra aussi cette conviction que, les potentialités individuelles n’ayant pas de limites assignables, plus chaque homme se trouve mis en situation d’entrer en contact avec ses semblables, plus son rendement a chance de s’élever — et il est bien entendu que je ne vise pas seulement le rendement économique. Que de conceptions sont dues à l’étincelle qu’allume la communication d’autrui ! Que de modifications humaines prépare l’extension des relations inter-individuelles sur toute l’étendue de la planète !
Le législateur saura, enfin, ce qui fait la conscience sociale, et comment elle peut déchirer le réseau, si serré soit-il, des arrangements qu’il combine.
Et, tout cela, il le connaîtra non plus par l’intuition, toujours précaire ou fragile, mais par la source unique de la connaissance décisive : par la science née de l’observation et de l’expérience.