‹ Esquisse d'une sociologieChapitre 56 sur 143 · DEUXIÈME PARTIE : L ANALYSE SOCIOLOCIQl E · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE : L ANALYSE SOCIOLOCIQl E

conjecture et l’égomorphisme ont alors, en règle générale, un part prépondérante dans les jugements.

Nieboer, un élève de Steinmetz, donne, de ce que devrait être la critique ethnographique, un pénétrant exemple, dans les quarante cinq premières pages de Slavery as an industrial System. Ayant pour but d’étudier l’esclavage en tant que régime « industriel », il prend soin de distinguer d’abord le phénomène d’esclavage d’une série d’autres avec lesquelles les auteurs le confondent trop souvent; puis, il considère toutes les éventualités d’interprétation que laissent les affirmations, les négations ou les abstentions des auteurs quant à l’existence de l’esclavage dans les diverses tribus : What if slavery is stated to exist ? What if it is said to be absent ? What if our authorities are silent on the subject ?

Pense-t-on qu’il resterait beaucoup de documents ethnographiques effectivement utilisables pour la sociologie, si on les soumettait à une critique aussi sagace ?

On pourrait presqu’en dire autant des innombrables travaux qui sont consacrés aux questions contemporaines, appartenant plus ou moins au domaine sociologique. Depuis la diffusion de l’enseignement supérieur et de l’impression à bon marché, ces publications sont jetées dans la circulation avec une véritable frénésie. Il est bien rare qu’elles renferment des données qui puissent être retenues. La faute en est bien un peu à la sociologie qui, n’ayant ni règle, ni méthode, ni programme, ne fournit aux observateurs capables aucune orientation; mais, en général, c’est l’esprit d’observation même qui fait défaut.

Voici, au contraire, un exemple qui montre ce que l’on peut retirer d’une monographie ayant cependant un caractère exclusivement technique et économique, quand elle est l’œuvre d’un observateur attentif. Fromont a publié les résultats d’une « expérience industrielle de réduction de la journée de travail ». On y lit par exemple, ceci : « Le système de vingt-quatre heures (de travail continu) qui se justifie jusqu’à un certain point avec quelques types d’anciens fours à zinc, ne se justifiait aucunement, à notre sens, avec les anciens fours de grillage à l’air libre, et, si semblable système leur a été appliqué et a été maintenu, nous sommes autorisé à dire qu’on n’en trouve l’explication que dans l’incompréhensible plagiat d’un régime appliqué à un autre genre d’industrie et à un autre genre de fours. Cette organisation du

Extrait de Nieboer dans Slavery as au industrial System , pp 40, 41, 42.

Id. de Fromont dans Une expérience industrielle de réduction de la journée de travail.

pp. 21 et 86.

Chap. IV.

Les sources et la méthode.

S 10. — L’observation indirecte.

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Chap IV.

Les sources et la méthode.

S 10. — L’observation indirecte.

travail de vingt-quatre heures était due à ce j'oserai appeler une contamination de système. »

A un autre endroit, on trouve : « Il est curieux de constater comment les ouvriers nouvellement arrivés subissent, à leur insu, la contagion de l’exemple, de ce que nous oserions appeler « l’esprit de la maison », et combien rapide est leur adaptation aux habitudes nouvelles. Ceux chez qui ces qualités existent à l’état potentiel ne résistent pas à Y entraînement général de leur entourage , et leurs bonnes dispositions ont tôt fait de se manifester, tandis que les mauvais éléments, réfractaires à toute influence salutaire, s’accommodent mal du voisinage nouveau : ils s’v sentent gênés dans leurs entournures, et, de leur propre chef, ils s'éliminent d'un milieu où ils se sentent si mal à l'aise ». (Les italiques ne sont pas de l’auteur.)

Voilà deux observations sociologiques caractérisées : elles pourraient être précisées par des détails pdus vécus. Mais telles qu’elles se trouvent formulées, il n’en est pas beaucoup de semblables dans la multitude des publications consacrées à la réduction de la journée de travail.

Appuyons encore cette remarque par un exemple.

Y a-t-il problème aussi nettement sociologique que celui du salaire ? Mais, connait-on beaucoup de monographies — je laisse même de côté les exposés théoriques sur la matière — qui apportent quelque ubservation définitive sur les mécanismes sociaux d’établissement du salaire? Or, en dehors de cela, que peut- il bien y avoir de sociologique dans le phénomène du paiement de dix heures de travail par un individu à un autre ? Comment se fait-il que le taux de ce paiement soit aujourd’hui de 3 fr. c. ? Comment se fait-il qu’il était, il y a six mois de 4 fr. 25 c. — et que là-bas, aux antipodes il est de 8 fr. 5o c. ? Par quel jeu d’actions et de réactions d’individus, par quel enchevêtrement d’interférences sociales en est il ainsi ? Voilà ce qu’il importe d’expliquer.

Or, qu’aucune réponse décisive n’ait encore pu être donnée à cette question, cela seul démontre l’absence d’observations utilisables. (Voir plus loin, § 36, les résultats de quelques observations que j’ai faites en suivant la règle méthodologique générale « se cramponner à l’individu agissant ».)

Il y a souvent plus à noter au point de vue sociologique dans un journal quotidien que dans les monographies, précisément parce que le reporter ou l’interviewer sont de plus en plus amenés à observer des « tranches de vie ».

Les comptes-rendus détaillés des procès et de toutes les instructions judiciaires sont encore plus caractéristiques à cet égard. Ainsi, le dépouil-

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