AVANT-PROPOS
Ce n’est pas pour me conformer à un usage que je fais précéder ce travail de quelques mots d’explication.
Il a effectivement besoin d’être présenté, car il ne trouve sa justification que dans un ensemble particulier de faits.
La sociologie n’avance pas : alors que les techniques modernes de l’observation et de l’expérimentation ont renouvelé toutes les sciences, elle seule reste enlisée, retenue dans son essor par cent attaches diverses, qu’en se débattant, elle ne parvient pas à briser.
Partout où l’on parle d’elle, dans les chaires où l’on tente de l’enseigner, dans les livres et les périodiques qui lui sont consacrés, on s’occupe moins de l’enrichir de données et d’analyses, que de lui chercher un domaine : il semble que, tout en la pratiquant, on s’évertue à ne pas douter d’elle. Le langage vulgaire l’a adoptée avant le langage scientifique : il y a plus de « sociologues » dans un groupe quelconque de personnes cultivées, qu’il n’y a de « sociologistes » dans l’élite entière des hommes de science.
Puisque, nulle part, on n’est d’accord, je ne dirai pas sur la réponse à donner à cette question puérile: « Qu’est-ce que la sociologie? » mais sur la détermination du point de vue sociologique, il arrive que, partout, on croit de bonne foi s’y tenir, et que la sociologie, en n’étant rien, paraît être tout.
Or, dans le même temps que cette science s’obstine à ne pas mûrir, la matière qu’elle doit discipliner apparaît avec évidence; bien plus, la place qu’elle est appelée à occuper se crée toute seule, par un arrangement nouveau de la grande mosaïque des connaissances.
D’une part, en effet, un de ces innombrables accidents qui conditionnent l’évolution humaine, a fait de l’époque actuelle l’âge sociologique par excellence : les applications des sciences à l’industrie concentrent les hommes en des agglomérations jusqu’ici inconnues; elles multiplient et varient les liens d’interdépendance qui les unissent. Dans ce que l’on nomme les affaires, dans l’armée, dans les administrations, la valeur propre de l’individu se double de sa valeur sociale, c’est-à-dire en tant qu’il soit encadré par d’autres individus. On en est à ce point que la pratique, plus que la théorie, requiert l’interprétation des phénomènes auxquels donnent lieu les hommes par leurs rencontres et leurs activités réciproques. Par là même, les formes purement politiques d’organisation cessent de retenir toute l’attention des observateurs, qui s’en éloignent comme de choses figées : ils sentent que c’est autour d’eux que la vie sociale fermente et ils se laissent attirer par l’inconnu de ses incessantes élaborations.
D’autre part, voici que les sciences biologiques, étendant le champ de leurs investigations, revendiquent comme leurs les manifestations vitales des êtres même considérés dans leur milieu extérieur. L’éthologie, entrevue il y a plus d’un demi-siècle, vient aujourd’hui se souder comme une « physiologie externe » à la physiologie interne, qui n’était déjà autre chose, pour Claude Bernard, que la science du «Conflit vital». Les problèmes posés par l’évolution des organismes ont étendu l’horizon biologique et, là où l’on se bornait jusqu’à présent à de stériles descriptions des manières d’être et d’agir, on entreprend d’introduire l’étude dynamique des modalités spéciales, auxquelles donne lieu l’adaptation inexorable de l’être aux conditions qui l’environnent.
Planant au-dessus de toutes ces analyses de la vie, la conception de l’Énergie universelle leur donne tout à la fois une orientation com-