DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE
§ 25. — Les jugements sociaux.
Lorsque l’individu a éprouvé une sensation sociale, celle-ci peut se fixer chez lui en une représentation mentale plus ou moins durable, et se traduire en un jugement porté sur l’individu qui a éveillé la sensation; c est ce que j’appellerai un jugement social.
Il me semble que l’on pourrait classer les jugements sociaux en deux grandes catégories ; le jugement sera sy 11 éthique ou allcthique (voir pour ces mots page 1 37) suivant que l'individu se sera reconnu ou non dans ^tne des facettes du polymorphisme social qu'il aura touchées.
C’est cette perception qui donne naissance à toute la série des « sentiments sociaux » depuis « l'indifférence » active ou passive, jusqu’à la « sympathie » la plus chaude ou « la haine » la plus féroce. Un individu commence par penser : « Lin tel me revient bien », et il finit par se retrouver à ce point en lui qu’il « veut pour l’autre, tout ce qu’il veut pour lui-même ». Ou bien il se sent tellement différent des autres qu’il se dit : « Je n’ai rien de commun avec ces gens-là », ou « ils sont d’une autre espèce que moi ».
Lorsque le jugement que l’on porte sur un individu que l’on estime supérieur ou inférieur à soi-même s’étend à plusieurs, il naît des notions collectives comme celles de 1’ « élite », du « vulgaire », etc. Ce sont là des exemples de représentation mentale de la distribution des individus en strates synéthiques (voir page 137) .
Si les fondements physio-psychologiques des jugements sociaux étaient connus, ils pourraient servir de base à une classification. Mais on en est loin. Des constatations comme celles de Féré laissent, en effet, le problème entier, et n’ont guère que le mérite de le bien poser : « Nous préférons, en général, les personnes qui offrent les attributs de la bonne santé et de la vigueur, dont l’aspect extérieur trahit une provision d’énergie disponible, dont une partie pourra être utilisée à notre profit... L’action tonique des individus bien constitués est utilisée dans quelques hôpitaux d’Angleterre. Le penchant que l’on éprouve quelquefois pour des individus mal partagés, tant au point de vue physique qu’au point vue intellectuel, n’est pas contradictoire à ce que nous venons de dire;... en outre, le contact des sujets faibles éveille en nous une sensation subjective de puis-
Chap. VI.
Les aptitudes
S 25. — Les jugements sociaux.
Extrait de Férk dans Sensation et mouvement, pp. i36-i37.
Chap VI.
Les aptitudes sociales.
§ 25. — Les jugements sociaux.
§ 26. — Les désirs sociaux.
sance : être plus fort est agréable en soi... Dès qu’il devient manifeste que la force menace notre faiblesse, notre sentiment change : le maître devient l’ennemi. »
On voit, ici encore, en quoi des études expérimentales sur la sensibilité de l’être serviraient l’investigation sociologique.
Tous les individus ne sont pas doués au même degré de l’aptitude au jugement social : elle est même si rare que celui qui la possède est fort apprécié par les autres, qui obéissent par là à l’obscur « instinct de conservation de l’espèce ». Ils sentent qu’être un « jugeur d’hommes » confère, dans l’incessant effort pour la vie, une réelle supériorité et ils observent dans les activités sélectives (voir plus loin, § 37) combien cette aptitude est importante au point de vue du maintien et de l’évolution des types biologiques. Le langage a traduit ce sentiment de façons très variées : « Si l’on pouvait connaître les autres comme soi-même » ; « si l’on pouvait lire dans l’âme des autres » ; « si l’on savait toujours à qui l’on a à faire ».
C’est de l’aptitude à juger les autres que dépend, en fait, toute la conduite sociale et le bon sens vulgaire stigmatise à bon droit les « maladroits », les « gaffeurs ».
§ 26. — Les désirs sociaux.
De la sensation alléthique ou synéthique provoquée chez un individu par ceux qui l’entourent ou qu’il rencontre, résulte pour lui, en dehors du jugement social, un ensemble d’impulsions nouvelles, acquises en même temps que se développe son expérience sociale, et dans une mesure appropriée à sa personnalité sociale : ce sont des désirs d 'agir de telle ou telle manière à l'égard de certains individus ou de tous les autres individus.
D’abord, l’individu peut désirer plus ou moins vivement des rapprochements avec les autres, chose à distinguer de la sociabilité pure et simple. Des variétés extrêmes de cette catégorie sont, par exemple, les hommes très « mondains » et les « piliers de cabaret » : le désir social est si intense chez eux qu’il prend la place d’une foule d’autres besoins, théoriquement plus impérieux au point de vue anthropologique. Sous ce rapport, l’homme moderne est à l’opposé de l’Australien primitif, par exemple, qui a un besoin constant d’ « être à plusieurs », et qui se trouve engagé avec ceux qui l’en-