DEUXIÈME PARTIE : L'ANALYSE SOCIOLOGIQUE |,M
particulier, montre très bien, en effet, toute l’importance psychologique que peut avoir l’observation approfondie des individus à sensibilité anormale, qu’il nomme les dégénérés. « Ces malades, dit-il, réalisent de véritables expériences physiologiques. Bien souvent, en effet, leur esprit n’est plus capable de cette réaction générale, propre à chaque individu, et qui, dépendant d'un juste équilibre des sentiments et des facultés intellectuelles, constitue la volonté particulière de chacun en rapport avec le caractère. Or, n’est-ce pas justement l’intervention constante de la réaction volontaire qui fait le grand obstacle des observations psychologiques entreprises sur soi-même, et, à plus forte raison, quand il s’agit d’observer les autres ? N’est ce pas ce qui rend extrêmement difficile de pénétrer jusqu’au fond intime du caractère individuel et qui fait douter d’avoir jamais atteint les lois réelles du fonctionnement psychique? Chez les dégénérés, au contraire, l’esprit est forcé de nous livrer une partie de son mécanisme, ou plutôt nous voyons ce mécanisme fonctionner de lui-même... Les dégénérés montrent donc de façon spontanée tout ou partie du fonctionnement cérébral et les phénomènes psychiques correspondants. Et même, si ces malades ont conscience de leur état, ils ne peuvent pas pour cela réagir et sont obligés de nous laisser voir ce qui se passe en eux et comment se produisent ses phénomènes. » (Les italiques ne sont pas de l’auteur.)
L’étude des cas pathologiques est donc tout particulièrement de nature à éclaircir les questions relatives aux rapports de l’affinité sociale avec la sensibilité physique (voir page 55). On peut d’ailleurs leur appliquer la loi psychologique de « dissolution », en vertu de laquelle les acquisitions qui sont les dernières en date disparaissent les premières, de sorte que la régression retrace à l’envers le chemin suivi par l’évolution. Il semble reconnu, comme résultat d’ensemble de diverses observations comparées sur la dissociation des diverses tendances de l’homme, que c'est la sociabilité qui cède la première. De même, certains auteurs signalent que des espèces animales abandonnent la vie sociale, notamment lorsque l’homme vient habiter dans leur voisinage : par exemple, Kropotkin parle de la belette commune qui, actuellement, est le plus souvent solitaire, mais qui, au xvme siècle, était fréquemment rencontrée par bandes nombreuses en Écosse et en Suisse.
A propos de ces cas de dissolution de l’affinité sociale, je reproduirai cette remarque de Boirac : « Certaines observations encore mal expliquées semblent prouver qu’il existe une corrélation étroite entre telle caté-
Référence à Kropotkin dans Mutual Aid, p. 40.
Extrait de Boirac dans Sens, sensation, sensibilité, p. 1007.
Chap. VI.
Les aptitudos sociales.
§ 27. — Pathologie de l’affinité sociale.
Chap. VI.
Les aptitudes sociales.
S 27, — Pathologie de l'affinité sociale.
gorie de sensations, par exemple les sensations tactiles et vitales, et tel ordre de sentiments et d’inclinations comme la pudeur, les affections domestiques et sociales , les émotions morales, etc., qui, a priori, leur sembleraient totalement étrangères ; on voit , en effet, celles-ci paraître et disparaître concurremment avec celles-là. » (Les italiques ne sont pas de l’auteur.)
Il est facile de prévoir que c’est parmi les civilisés (voir page 55), que l’on découvrira le plus de cas pathologiques d’affinité sociale, car ces cas sont liés à une mauvaise distribution de la sensibilité et ce n’est que chez les êtres à organisation nerveuse complexe que de tels cas peuvent devenir fréquents et caractéristiques.
Ce n’est pas le lieu d’aborder le problème sous ses aspects psychiques : divers spécialistes se sont occupés de la classification des troubles nerveux d'ordre social. Récemment, Grasset consacrait une partie de son Plan d'une physiopathologie clinique des centres psychiques aux « fonctions relatives à la conservation et à l’accroissement de la vie sociale ». Je ne cite, d’ailleurs, ce mémoire qu’à titre exemplatif, car il s’écarte, sur des points essentiels, des vues développées dans le présent travail.
Dans les cas de perturbations de l’affinité sociale que je vais signaler, je me bornerai à noter quelques rapprochements avec l’étude des sensations, pour appuyer les considérations qui précèdent d’exemples concrets : l’analyse en dégagera de bien plus nombreux et plus variés.
On rapporte de nombreux cas d’exagération de l’affinité sociale se produisant lorsque des individus, longtemps privés de rapprochements sociaux, se retrouvent parmi les êtres de leur espèce. Mais l’ensemble des sensations qu’ils éprouvent dans de tels moments est trop complexe pour qu’on puisse tenir ces observations pour suffisantes.
Kropotkin, dans ses descriptions des prisons russes et françaises, attribue la souffrance que lui inspirait la solitude, moins à l’absence de contact social qu’à la monotonie des sensations, causée par l’uniformité des choses ambiantes, vues ou entendues.
On trouverait encore ce même phénomène nerveux de l'ennui dû à la répétition des mêmes sensations dans cet incident si caractéristique rapporté
Référence à Grasset clans Plan d'une physiopathologie clinique des centres psychiques, pp. 347 et ss.
Référence à Kropotkin dans lu Russian and French prisons, p. 322.
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par Nansen : emprisonnés clans les glaces, les matelots du b ram étaient tellement las de ne voir jamais qu'eux-mêmes qu’ils arrivèrent à ne plus se tolérer mutuellement : ils faisaient de longues promenades sur la glace, chacun séparément. « C’était une chose surprenante, raconte 1 un d eux, de voir tout le monde prendre une route différente et chercher avec soin à ne rencontrer aucun camarade. »
Le fait est à rapprocher de celui cité par Houzeau, d’après Smiles : les deux gardiens du phare d’Eddystone ne se supportaient pas, et ne s’adressaient pas la parole une fois par mois.
Les altérations de la sociabilité sont générales ou particulières : un individu peut s’éloigner de tous les autres de son espèce ou de certains seulement, en tout temps ou à certains moments, etc.
Les changements provoqués dans la sociabilité de l’individu sont, par exemple, caractéristiques chez l’explorateur ou le résident colonial, qui se comporte souvent, au milieu des primitifs, d’une façon qui le surprend luimême lorsqu’il rentre dans son milieu social habituel.
Ces faits pourraient d’ailleurs être rapprochés des cas de retour à la sauvagerie d’animaux domestiqués.
Les observations de psycho-pathologie deviennent de plus en plus nombreuses, même sans parler de celles bien connues relatives aux « phobies ». J’en relève ci-après quelques exemples dans les volumes consacrés par Janet aux Obsessions et Psychasthénie.
Sous la rubrique « La crainte de l’isolement », il mentionne le cas de D... qui explique ainsi sa maladie : « Mes souffrances viennent d’un manque de satisfaction du cœur ; tous les actes deviennent faciles avec quelqu’un près de soi et impossible quand on est seul. »
Une série de femmes observées gémissent de leur isolement : « Leur mari ne leur parle pas assez ; il est sombre, il ne cause pas assez, il ne les comprend pas ; elles ne peuvent pourtant pas vivre seules. » « Quand je suis seule, dit P..., je marche dans le vague; il me semble que je n’ai plus d’idées, que tout devient drôle et j’ai peur de tout et de tous. »
Janet ajoute : « Ce que ces personnes redoutent quand elles ont peur d’être seules, c’est de se trouver sans direction, sans excitation et sans protection. »
Référence à Nansen dans Marro, La puberté, p. 372.
Id. à Houzeau dans Les facultés mentales des animaux, t. II, p. 465.
Extrait de Janet dans Obsessions et Psychasthénie, t. I, p. 3g ; t. II, pp i33 et 170.
Chap. VI.
Les aptitudes sociales.
§ 21. — Pathologie de l'affinité sociale.
Chap. VI.
Les aptitudes sociales.
g 27. — Pathologie de l'affinité sociale.
g 28. — La notion de potentialité sociale.
Ififi ESQUISSE D'UNE SOCIOLOGIE
A propos d’un cas d’algie (angoisses associées avec des sensations douloureuses localisées à une région du corps), Janet note que « la malade souffre plus devant des témoins que si elle est absolument seule. On a même constaté avec stupéfaction que, si elle se croit seule, il lui arrive de faire des mouvements et même de se lever pour faire quelques pas dans la chambre, ce qui lui paraît une chose invraisemblable quand elle est devant d’autres personnes ». Janet rejette l’hypothèse de la simulation, et il rattache le phénomène aux cas analogues observés chez beaucoup de scrupuleux : la vraie caractéristique devrait être cherchée « dans la différence si importante qui existe entre des actions exécutées en public et celles qui sont faites dans la solitude ».
Dans quelques autres observations, l’auteur insiste encore sur le conditionnement psychique différent de « l’acte social et de l’acte solitaire ».
Ribot rapporte le cas significatif d’un homme intelligent, atteint de paralysie générale à forme démente et dont la caractéristique était la disparition des sentiments sociaux. A toute proposition de sortir de l’asile pour reprendre contact avec son milieu social, il répondait : « Qu’on me laisse la paix ». Tous les autres sentiments, notamment l’amour de la famille, et les sentiments personnels étaient intacts.
g 28. — La notion de potentialité sociale.
Si l’on jette un coup d’œil d’ensemble sur cet aperçu sommaire et tout à fait incomplet des éléments que pourrait dégager l’analyse systématique des aptitudes sociales, on voit qu’ils se ramènent 4 ceci que tout individu , animal allophile ou homme, dispose à chaque instant de son existence d'un certain ensemble de possibilités réactionnelles à l'égard des autres individus de son espèce. J’appellerai cet ensemble la potentialité sociale : ceci n’est, d’ailleurs, qu’une manière de définir les faits qui se manifestent à l’observation.
Si l’on se reporte à ce qui a été dit de l’affinité sociale (voir page 53), on songera qu’il n’est pas interdit de se représenter qu’à un moment quelconque la potentialité sociale d’un individu se résout en une série d’éléments divers de la sensibilité physique, dont on peut concevoir une expression énergétique. Les données extérieures qui constituent, comme on l’a vu, page 144, la zone individuelle de discrimination sociale, devront affecter
Référence à Ribot dans Psychologie des sentiments, p. 428.