CHAPITRE V
Absence des mobiles traditionnels
Ce qui caractérise d'abord la morale de Beyle, c'est l'absence de presque tous les mobiles traditionnels. Gomme nous l'avons vu, la faute en est peut-être moins imputable à lui-même qu'à son éducation et surtout à son époque si heurtée, si bouleversée. Rompant avec le passé, l'Empire et, avant lui, la Révolution préparèrent l'éclosion de tendances nouvelles favorisèrent l'instinct, firent aspirer à la liberté, comme à un idéal réalisable. Dès lors, tout ce qui gênait la nature dans ses expansions fut délibérément banni et rejeté.
Chacun conçut de la vie une idée originale et tendit vers un idéal, vers une chimère individuelle, au heu de tendre vers une chimère collective. Les uns, dans une renaissance de la foi, s'adonnèrent aux religions avec tout le feu du moyen âge, renouant ainsi une tradition par-dessus les siècles de scepticisme. Les autres, héritiers des philosophes du XVRP siècle, furent athées ; mais dans cette voie, ils ne gardèrent même plus la modération de leurs pères. Us étalèrent et firent même profession de leur incrédulité, avec la fatuité qu'ils apportaient à tout.
Parmi ces derniers, on peut ranger Stendhal, en lui reconnaissant néanmoins plus de sincérité qu'à la plupart de ses contemporains. S'il fut athée, comme nous le dit Edouard Rod, « il le fut sans aucun satanisme, sans croire plus au diable qu'à Dieu ; il le fut simplement, sans désir, ni crainte de l'au-delà, sans effroi devant le mystère, sans peur de la mort (1) ».
Où chercher la cause de cet athéisme? Toujours dans sa haine des contraintes. Son disciple Mérimée en juge d'ailleurs ainsi :
(1) E. Rod. Stendhal, p. 56.
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a 11 élait forl impie, écril-il, mali'rialiste outragcux, ou. [xnir mieux dire, enncuii personnel de la l'rovidence. peut-rire par suite (le l'aphorisme (pie je rapportais lotit à l'heure. Il niait Dieu el, nonobslanl. il lui en voulait, comme à un maître. Jamais il n'a eru ipiun (K'\ôl fut sinc('ie(l) ».
AlliL'c. il lï'lail donc, par nature d'abord, par raisonnement ensuite, et enfin par l'influence de l'Italie, pays où l'on (3tait au fond très scepti(jue, sous une appar(3Vice de grande piété. Une autre cause de son athéisme était (ju'il avait vu des prêtres commettre des abus. II comprit, en la blâmant toutefois, leur conception de la vie ecclésiastique, comme on peut le voir dans ce passage de la Chartreuse: « Fabrice l'avait désirée (cette place d'archevêque), mais enfin il y avait songé exactement comme à une place de ministre ou de général. Il ne lui était point venu à la pensée que sa conscience put être intéressée dans ce projet de la duchesse (2) ». Ailleurs « Fabrice demandait à Dieu pardon de beaucoup de choses, mais ce qui est remarqual)le c'est qu'il ne lui vint pas à l'esprit de compter parmi ses fautes le projet de devenir archevêque, uniquement parce que le comte Mosca était premier ministre et trouvait cette place et la grande existence qu'elle donne, convenable au neveu de la duchesse (3) ».
Aussi, tous ses héros ou presque tous sont- ils athées. Fabrice l'est inconsciemment, ainsi ([uc Mosca ; Octave de Mali vert l'est en le sachant Enfin Julien Sorel, le beyliste par excellence, l'est tout à fait à la manière de Stendhal lui-même, avec une nuance de mélancolie et de scepticisme, car il doute un peu de son athéisme : « Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie f dit Julien, peutêtre des tourments, peut-être rien du tout > (4) ; tout comme Stendhal, qui écrivait le 2G mars 1830 : « S'il y avait un Dieu, j'en serais bien aise, car il me payerait de son paradis, pour être honnête homme, comme je suis » (5), et ici une idée presque
(1) MÉRiiViÉE. Notice en tète de la Correspondance^ p. vir.
(2) La Chartreuse de Parme, p. 202.
(3) La Chartreuse de Parme, p. 201. Librairie Nouvelle, 1855.
(4) Le Roufje et le Noir, tome II, p. 239.
(5) Correspondance inédite, tome II, p. 99.
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quiétiste, bien qu'elle ne soit en rien inspirée pai- la doelriiie du pur amour. « Une chose cependant diminuerait le plaisir que j'ai à rêver, aux douces larmes que fait couler une bonne action: cette idée d'en être payé par une récompense au parad's ».
Stendhal prend plaisir à rêver, à imaginer, malgré son amour de la précision et des mathématiques. Il pense à Dieu, mais aussitôt il est rebuté par cette idée qu'il faut croire, quand bien même cela nous paraîtrait absurde. « Aussi, dit-il, ce qui excuse Dieu, c'est qu'il n'existe pas ». Il a hâte de le poser en principe, pour n'avoir pas à y revenir et inconsciemment il y revient.
Aussi son athéisme ne fut-il jamais absolu, en dépit de paroles telles que celles-ci : « Je viens de me colleter avec le néant » (1).
Il fut néanmoins assez complet pour ôter à sa vie toute direction inspirée par l'espoir ou la crainte d'un justicier divin. Il est ce qu'on pourrait appeler un affranchi et ses héros le sont autant que lui. Aussi se livrent-ils à toutes les impiétés et n'ont-ils guère d'appréhension de la mort. Julien Sorel songe à l'attitude extérieure qu'il aura pendant son exécution, à peine remué parla perspective d'un au-delà qu'il raille parce qu'il n'y croit pas.
Indépendamment des croyances religieuses, d'autres obstacles auraient pu retenir Stendhal. L'idée du devoir, par exemple, peut, à la rigueur, exister chez un athée. Il n'en fut pas ainsi pour Beyle, du moins au sens où nous comprenons le devoir : ce principe qui nous pousse à faire ce que nous croyons être bien, cette faculté mystérieuse, qui s'appelle la conscience morale semblent être un principe et une faculté tout à fait étrangers à Stendhal. Le véritable héroïsme, celui que possèdent non pas tous certes, mais quelques-uns seulement des personnages de Corneille, Beyle ne l'a pas connu. Adorateur de l'énergie, il ne l'a que rarement employée au service d'un devoir. D'ailleurs, il le reconnaît lui-même à propos de Rousseau : « Cette manie de voir des devoirs et des vertus partout
(1) Correspondance inédite, tome II, p. 310.
P. SabatIer. — A/orale de Stendhal. 4
'>n ESQUISSE DE LA MORALE UE STENDHAL
a ini> ilu malheur dans sa vie » (1). A quoi Imn se gèuer, sacrifier un (ilaisir à une r^gle bien jtoii autorisée? S'il est un devoir, ce n'est pas envers nos parents, envers les hommes, c'est envers nous-mi^mes : le devoir de jouir le pins possible ; grâce à ce principe, l'existence sera heureuse. Aussi Beyle admire-t-il les Calabrais. « Ils mènent une vie fort douce, écrit-il dans lîome, Naples et Florewe. Jamais l'idée du devoir ne leur apparaît » (2).
N'ayant pas l'idée de devoir, Beyle n'anra pas non plus celle du remords, si ce n'est de la manière, dont il le comprend : le remords de ne pas avoir profité du plaisir offert autant qu'il le pouvait. Il s'est demandé avec un sentiment de regret, s'il avait assez aimé (3).
Ses héros, Julien et Fabrice pe connaissent ni devoirs, ni remords. Ils regrettent leurs maladresses et non leurs mauvaises actions. La duchesse Sanseverina (4) ne recule pas devant le crime, et Lamiel ne se fait aucun scrupule de sa duplicité, pas plus que de son ingratitude. Hommes et femmes sont dépourvus de tout dévouement, de toute reconnaissance véritable.
Quand ils semblent en avoir, ils ne suivent jamais que leur propre intérêt. Seul, Octave de Maliverl a pour ainsi dire conscience de sa conscience. Il se rend compte qu'il n'en a point. « Je ne trouve en moi rien de ce que vous appelez le sens intime, dit-il à M"" de Bonnivet, aucun éloignement instinctif pour le crime. Quand j'abhorre le vice, c'est tout vulgairement par l'effet d'un raisonnement et parce que je le trouve nuisible (5) » .
A défaut de principes religieux et d'idée du devoir, on peut concevoir une morale basée sur le sentiment d'honneur familial, et sur l'affection naturelle des enfants pour leurs parents.
(1) Correspondance inédite, tome I, p. 15.
(2) Rome, Naples et Florence, p. 284.
(3) L" Amour, p. 98.
(4) La Chartreuse. La mort du duc de Parme.
(5) Armance, p. 50.
A vrai dire Stendhal n'avait guère été préparé à une semblable conception.. Les rapports qu'il eut toute sa vie avec son père manquèrent d'intimité. Nous avons même vu qu'à partir de 1805, Cliérubin Beyle refusant d'envoyer de l'argent à son fils et le forçant de mener à Paris une vie qui l'humiliait et le torturait, le futur Stendhal se laissa aller contre lui aux pires violences de langage et ne lui épargna ni l'épithète de Tartufe ni celle de bâtard. En 1816, il écrivait : « Tâchons de faire annoncer ferme la première livraison de V Histoire de la peiniiwe. La roche est escarpée, l'eau est profonde et le jésuite (Chérubin) n'a ({ue 70 (1) ». A cette époque, il avait envie d'aller faire l'amour à Milan et n'avait pas d'argent. Il se désespérait de voir que son père n'avait que 70 ans et qu'il ne pourrait pas de longtemps recueillir son héritage.
D'ailleurs le fils et le père n'avaient pas du tout le même caractère et ne risquaient pas de se comprendre, d'autant plus, qu'ils n'y mettaient chacun de leur côté, aucune bonne volonté.
De là viennent, chez Stendhal, les idées sur les rapports de famille, qu'il exprime dans plusieurs passages. Il ne craint pas d'écrire que « nos parents sont nos premiers ennemis quand nous entrons dans le monde (2) ». Dans /e Bouge et le Noir Julien se livre à des réflexions suprêmes sur son père. « Il ne m'a jamais aimé, dit-il, je viens combler la mesure, en le déshonorant par une mort infâme. Cette crainte de manquer d'argent, cette vue exagérée de la méchanceté des hommes, qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de consolation dans une somme de trois ou quatre cents louis que je puis lui laisser. Un dimanche, après diner, il montrera son or à tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné? (3). » SiBeyle nous représente les pères sous un jour aussi noir, c'est pour nous engager à n'avoir pour eux qu'une très
(1) Soirées du Stendhal-Club. Lettres à Crozet, 24 sept. 1816, p. 199.
(2) Le Rouge et le Noir, chapitre LXXIV.
(3) Lamiel, p. 208.
')2 KsnnssK dk la mohai-iî dI' sthndiial
miiuo et I1V.S lihre alÏL'clioii, iiiui leconn.iissancc plus que vague, mèiiic al)scntc, comme il conviLMit à l'égard « d'ennemis ».
Aussi les créatures de lîeyle sonl-elles loulcs plus ou moins affranchies de ce senlimenl. lui dehors de Julien SorcI, nous n'avons qu'à (waminer l'estime en lacpiello l'abricc et Lamiel tiennent le premier son propre père, la seconde ses parents adoptifs. Il faut avouer ([ue cette dernière, entre autres, se montre envers les Hautemare d'une ingratitude parfaite, ne tenant aucun compte des soins empressés et surtout at)solument désintéressés qu'ils lui ont prodigués, ne se faisant nul scrupule de les abandonner, quand il lui plait. Stendhal ne la hlàme pas, bien au contraire, car, à son avis les Hautemare n'ont suivi que leur bon plaisir et Laniiel n'a qu'à suivre le sien, quel (ju'il soit. Elle a le devoir, avant tout, de ne point sacrifier son individualité, en se solidarisant avec sa famille. Bcyle s'est toujours considéré comme un isolé et a voulu que tous ses héros lui ressemblassent. Aussi les voyons-nous tendre vers un affranchissement complet des affections et des biens familiaux.
Ni conscience, ni devoir, voilà bien les caractères négatifs du beyliste, qui tout affranchi, pourra chercher, sans aucune gêne apparente, à mettre en pratique, les principes positifs que nous allons étudier.