CHAPITRE VIII
Principes positifs (Suite): Déployer de l'énergie en vue de dominer et dominer en vue de jouir
La domination telle que la conçoit et la désire Stendhal est une jouissance par elle-même, mais aussi et surtout un moyen de jouissance.
La jouissance, en général, a été la grande affaire de la vie de Beyle, comme elle est un des principes essentiels de sa morale.
(1) La Char Irt', use de Parme, édition Garnler, p. 385,
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Elle l'a si constamment pi'éorciipé (jiie son existence oiitièro tendit à n'(^tre ({u'une série de jouissances.
(lonimc l'a dit M. Hourget, « ce qui l'intéresse dans un homme, c'est sa fai;on d'aller à la chasse du bonheur (1) » C'est à cette singulière chasse (jue Fabrice del Dongo part tous les matins (2). C'est d'ailleurs pour Beyle ce qui dislingue l'homme des autres animaux. Le 28 décembre 1829, il écrit : (3) « La recherche du plaisir est le mobile de tous les hommes. Ce serait pour moi un vrai plaisir de voir la nouvelle école de philosophie éclectique répondre à ceci ».
C'est que le bonheur, pour Beyle, consiste dans le plaisir actuel, et précis et que sa recherche est le seul mobile admissible des actions des hommes. Le plaisir, ainsi compris, devient un véritable devoir. « La vie s'enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se présente ; hàte-toi de jouir (4) ». A. Milan il écrivait. «Hàtons-nous de jouir, nos moments nous sont comptés, l'heure que j'ai passée à m'affliger ne m'en a pas moins approché de la mort (o) ». Il faut donc profiter de tous les instants de cette vie. A quoi servirait de les gâcher par la privation de sensations fortes ? Comme le dit M. Faguet, « Beyle ne conçoit qu'une vie souhaitable, celle où l'on a accumulé le plus grand nombre possible de jouissances fines et de jouissances rares (6) ».
Mais cette recherche nécessaire et impérieuse du plaisir peut aboutir souvent, au contraire, à une diminution de plaisir. On en voit un exemple dans /e Rouge et le Noii' : « S'il n'y avait rien de tendre dans son àme, c'est que quelqu'étrange que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui avait accompli un devoir (7) ». Et un peu avant : « Mais dans les moments les
(1) BouRGET. Essai de Psychologie contemporaine, tome l", p. 298.
(2) La Chartreuse de Panne, p. 237.
(3; Correspondance inédile, tome II, p. 84.
(4) La Chartreuse de Parme,.^. 23.
(5) Journal d'Italie, 28 messidor, an VIII.
(6) Faguet. Revue des Deux-Mondes, 1" février 1892, p. 602.
(7) Le Rouge et le Noir, tome II, p. 93.
plus doux, victime d'un orgueil bizarre, Julien prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer les femmes : il fit des efforts d'attention incroyable, pour s'ôter ce qu'il avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait naître et aux remords qui en relevaient la vivacité, l'idée du devoir ne cessa d'être présente à ses yeux (i) ».
Cette idée du devoir dans la jouissance est bien le fond de la morale de Stendhal. D'ailleurs, les jouissances qu'il désire sont multiples; mais elles se rattachent presque toutes à la jouissance par excellence, c'est-à-dire à l'amour.
• Comme il l'écrit dans la Vie de Henri Brâiard {^), l'amour a été pour lui la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. Il y a consacré tout un ouvrage, mais encore et mieux il y a consacré toute sa vie. Celle-ci ne fut qu'un roman d'amour ou plutôt qu'une suite d'amours. Nous avons \u la passion folle et peu justifiée que lui inspira un moment Mélanie Louason, passion qu'avaient précédée de nombreux essais en ce genre. Puis vint la Palfy et, après elle, la prestigieuse Angela, et encore la touchante et mystérieuse Métilde qui fut pour lui la plus troublante des amies. Elle lui avait ordonné de ne venir la voir que tous les quinze jours et il nous avoue lui-même que les quatorze jours d'intervalle se passaient pour lui dans la délectation du souvenir et dans l'attente de la prochaine entrevue (3). La rupture de 1821 lui causa une douleur réelle. Peut-être aurait-on pu croire sa vie sentimentale terminée. Il avait alors quarante ans. Il eût néanmoins encore des passions dont une devait être profonde (4).
L'héroïne, il la cacha sous le nom de Menta. Il la connaissait depuis longtemps, mais n'avait eu sur elle jusque là aucune visée amoureuse. Brusquement, cnl824, ilsemetàla rechercher et, dans une ffromenade dans les bois d'Andilly, comme devra le faire plus tard Julien, avec M"*" de Rénal, il se promet à lui-même
(1) Le Rouge et le Noir, tome I, p. 84. (2^ Vie de Henri Brûlard, p. 195.
(3) Souvenirs d'égotisme, p. 5.
(4) Menta. Voir Correspondance inédite, tome II. Lettres à M"»* Clémentine.
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de déclarer sa flainiuc à Monta, avant d'être parvenu à un certain arbre. La liaison s'établit violente, passionnée, romanesque, avec un échange de nombreuses lettres, i)uis an boni de deux ans, nn niéconlcnlenient mutuel la rom[)il j)our toujours. Beyle s'aperçut, ceipi'il aurait du depuis longtemps penser, qu'il n'était pas le premier dans le cœur de Monta; celle-ci craip:nit que son amant ne lui i-nl communiqué les germes d'un mal liontcux. Aussi se sépara-t-on, tout en restant amis et même amis intimes. Selon son habitude, Beyle chercha l'oubli dans un autre amour. 11 courtisa M"" Azur (Alberto de Hubompré) la magicienne toujours vêtue de noir et de rouge.
Mais nous ne citons là que ses principales aventures amoureuses, car ses caprices furent innombrables et lui-mêmen'aurait pas su les compter. Mais ce qu'il pouvait s'avouer sans mensonge, c'est que tous lui avaient apporté du plaisir.
De là cette philosophie de ramour-devoir : « L'homme n'est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles (4) » ; et plus loin, toujours dans VAmou?- : « Oui, la moitié et la plus belle moitié de la vie est cachée à l'homme qui n'a pas aimé avec passion (2) ».
La passion seule vaut donc. Seule elle oriente la vie. Elle peut compter, puisque seule elle existe avec l'énergie. Elle seule ne donne pas de véritable désillusion. « Il ne peut y avoir d'ingratitude en amour, écrit-il ; le plaisir actuel paie toujours et au delà les sacrifices les plus grands en apparence (3) ». Et plus loin : « Etre amoureux, môme avec la colère de ce qu'on aime, ce n'en est pas moins avoir un billet à une loterie, dont le bonheur est à mille lieues au-dessus de tout ce que vous pouvez m'offrir, dans votre monde d'indifférence et d'intérêt personnel (4) ».
C'est de ce point de vue, plus encore que du point de vue des convenances, qu'il juge les hommes et les pays. Dans ses Souvenirs d'égolisme, il écrit : « Je sentis sur le champ le ridicule
(t) V Amour, \^. 12. - (2) Idem, p. 82. - (3) Idem, p. 110. - (4) idem, p. 119.
des quarante-huit heures de travail de l'ouvrier anglais. Le pauvre italien, tout déguenillé, est bien plus près du bonheur. Il a le temps de faire l'amour, il se livre quatre-vingt ou cent fois par an à une religion d'autant plus amusante qu'elle lui fait peur (1) ». Une grande partie de son Essai est consacrée à l'étude des nations par rapport à l'Amour. Selon que l'individu s'y livre avec plus ou moins de liberté, il apprécie la nation ou au contraire la blâme. C'est ainsi qu'il déteste l'Angleterre, n'estime guère la France et réserve son admiration pour l'Itahe. « Beyle, dit son disciple Mérimée, croyait qu'il n'y avait de bonheur en ce monde que pour un homme amoureux (2) ».
Aux yeux de Beyle, l'amour est donc un devoir et même le plus grand devoir de l'homme, puisqu'il est la première des jouissances.
Mais quelle conception se fait-il de l'Amour ? Dans l'ouvrage qu'il y a consacré, il en distingue plusieurs variétés : l'amourpassion (Héloïse et Abailard) ; l'amour-goùt, si fréquent au XVin"'^ siècle; l'amour-physique, le plus répandu de tous, bien que l'amour dit de vanité le soit presque autant. Après cette classification, l'auteur ajoute : « Le cas le plus heureux de cette plate relation est celui oii le plaisir physique est augmenté par l'habitude » (3). Dans le même livre, Beyle nous dit d'ailleurs que tous les amours prennent dans les individus la couleur de six tempéraments : le sanguin, le mélancolique, le bilieux, le flegmatique, le nerveux, l'athlétique (4) ».
C'était ainsi que, chez lui, l'amour prenait la couleur des deux tempéraments sanguin et nerveux qui s'unissaient en lui. Quoi qu'il en soit, Beyle fut souvent porté vers l'amour-passion ; mais cette passion venait plutôt du plaisir physique. C'était une sorte de lien de chair qui l'unissait ardemment à l'être qu'il avait possédé et qu'il brûlait de posséder encore. Angela, qui lui avait appris des voluptés nouvelles, le retenait par l'in-
(1) Souvenirs (Végolisme, p. 74.
(2) MÉRIMÉE. Notice en tête de la Correspondance, p. xiv..
(3) L'Amour, p. 1.
(4) Idem, p. 121.
Lvrliludc el I espoir (ju'il a\;iU di'ii jipprciidro (raulrcs. Il ne fallut pas moins qu'une trahison évidente pour l'en détaeher. Encore la proclaniera-t-il « une catin sublime à la Lucrèce Horgia ». Dans ce cas, l'amour physique, augmenté par l'habitude a pris jusqu'à l'apparence de l'amour-passion.
11 y a donc en deux conceptions très différentes de l'amour chez Stendhal et, dans son œuvre : celle que nous venons d'exposer, celle de Mosca pour la Sanseverina et une autre plus romanesque, plus touchante et qui eut sa réalisation dans le roman de Métilde. C'est un désir timide, craintif, une admiration qui se force à être muette, une sorte de joie à voir l'être aimé, mêlée de respect et d'effroi. L'dme y a la première place, comme dans l'amour de Fabrice pour Clelia Conti dans sa prison. C'est que Stendhal a souvent une délicatesse de sensibilité exquise et peu compatible, semble-t-il. avec son culte de l'énergie. N'écrit-il pas que le plus grand bonheur que puisse donner l'amour « c'est le premier serrement de main d'une femme qu'on aime(l)?» Mais ici encore, on peut reconnaître le désir de la possession, bien qu'il ait dit que « posséder n'est rien ; c'est jouir qui fait tout (2) ».
Il est d'autres exemples qui nous montrent Stendhal sous le charme de sensations amoureuses, plus dégagées du désir. La musique produit cet effet sur lui : « L'habitude de la musique prédispose à l'Amour (3)». Mais c'est ici à la rêverie de l'amour qu'il pense. Un passage bien typique de son Journal d'Italie nous dévoile sa délicatesse d'esthète. « J'ai guetté longtemps, dit-il, avant de me coucher, la chambre d'une femme vis-à-vis de laquelle j'avais soupe et qui paraissait très agréable. Sa porte était cntr'ouverte, et j'avais (juelque espérance de surprendre une cuisse ou une gorge. Telle femme qui tout entière dans mon lit ne me ferait rien, me donne des sensations charmantes, vue en surprise, elle est alors naturelle. Je ne suis pas occupé de
(1) Soirées du Stendhal-Club. Le roman de Métilde.
(2) L'Amour, p. 84.
(3) Ideyn, p. 33.
mon rôle et je suis tout à la sensation (1) ». On reconnaît bien ici le dilettante, l'épicurien aimable et le jouisseur raffiné.
Recherchant les voluptés rares, il les prend oii il les trouve et des choses qui nous paraissaient si différentes nous semblent maintenant infiniment rapprochées. S'il aime l'énergie, c'est qu'elle lui donne, le plus souvent, des sensations exquises. Mais, en quelque lieu et sous quelque forme qu'il les rencontre, il ne médit point de ces imprévus bienfaiteurs. Il leur rend grâces au passage .
D'ailleurs, pour lui, c'est la rareté de ces jouissances qui en fait le prix. Elles lui sont d'aulant plus chères qu'il croit à leur existence, mais non à leur durée. Il aime la rêverie, mais peutêtre précisément parce qu'il éprouve une mélancolie douce à sentir qu'elle va dégénérer en désir. Il n'y a qu'à regarder, pour s'en convaincre, la fin des amours de Fabrice et de Glelia Conti. Ce sentiment si pur, si généreux, si éthéré, en apparence au début, qu"est-il devenu? Il n'a produit qu'un adultère très banal (2).
Seul l'amour qu'il eut pour Métdde resta pur, probablement malgré lui et lui laissa ainsi des souvenirs agréables. Ce fut en sa vie, comme un rêve qui n'était jamais tombé dans la réalité et qui devait repasser souvent à travers sa mémoire, de plus en plus estompé, mais jamais effacé. On en trouve comme une vague réminiscence dans chacune de ses œuvres.
Il avait d'ailleurs, au plus haut degré, la mémoire des faits amoureux. Il se souvenait toujours avec plaisir des petits événements qui avaient accompagné l'une ou l'autre de ses aventures. Les confidences, ilen avait reçues denombreusesetnelesavait pas oubliées, non plus que les impressions fugilivos qu'il avait ressenties en apercevant Angela ou Métilde (3). 11 peut dire, sans mentir, qu'il aime l'amour plus que toute autre chose, pour lui-même et pour tout ce qui vit de lui, Aurait-il autant apprécié
(1) Journal d'Italie, p. 97.
(2) La Chartreuse de Parme, p. 515-520.
(3) rAmour, p. 39.
74 KSQIMSSK DU l.A MOUALi: lUÎ STH.NDHAL
la inusi(|ii(\ s'il ne l'avait enleiwiuii près d'Aiigela, dans sa loge (le la Scala do Milan ?
Aussi peut-on dire (juo les autres jouissances estlu''li(jues, chez St«Midhal. procèdent toutes plus ou moins de l'anjowr. Elle sont d'ailleurs nombreuses, ainsi qu'il convenait à un dilettante tel (jue Boy le.
Les principales sont celles (pii viemient de la conlem[)lalion de la beaulé i)lasli([ue, de celle de la nature ou encore du plaisir d'écouter une nuisique agréable. Enfin la jouissance (jui les synthétise toutes est celle qui vient de son amour pour l'Italie et du bien-être qu'il éprouve à se retrouver dans ce pays.
Il a un vif sentiment de la beauté [)lasliciue ; mais il ne la considère pas comme absolument désirable pour elle-même. A deux reprises, dans V Amour, il nous en donne une définition : « La beauté, c'est une nouvelle aptitude à vous donner du plaisir (1) », et « la beauté n'est que la promesse du bonheur. Si l'on parvient ainsi à préférer et à aimer la laideur, c'est (jue dans ce sens, la laideur est beauté (2)». La beauté n'étant qu'une promesse, ne vaut donc, que par ce qu'elle fait présager de jouissances. Par elle-même, elle ne saurait valoir autant. « La beauté ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d'une femme, et encore des probabilités sur ce qu'elle est de sangfroid ; et les regards de votre maîtresse marquée de petite vérole^ sont une réalité charmante qui anéantit toutes les probabilités possibles (3) ».
Mais s'il n'est pas un pur esthète, Stendhal a presque toujours été attiré par la beauté. Si la maîtresse qu'il a peut-être aimée avec le plus d'ardeur, Menta, n'était pas belle, ce qui lui fit surtout désirer Angela, ce furent ses formes sculpturales (4). A propos d'aventures amoureuses, il lui revient à la mémoire le souvenir d'un visage du Titien ou de Vinci. Il compare les traits de la femme aimée à ceux de l'Ilérodiade ou de la Joconde et son amour prend ainsi la nuance d'un autre âge.
(1) L'Ainour, p. 23. (2) Idem, p. 34. (3) Idem, p. 36. (4) Journal d'Italie, p. 287.
Le sentiment de la nature, Stendlial l'a éprouvé quoique à un degré moindre. S'il l'aime, c'est plutôt à titre de fond de décor. Il lui faut pour l'animer, un intérêt moral puissant (1). Il recevait néanmoins, avec délices, les impressions du monde extérieur, et surtout celles de la lumière.
C'est beaucoup pour son ciel bleu et sa lumière chaude qu'il a aimé l'Italie, dont toutes les parties lui étaient familières. La côte de Naples, la fertile et voluptueuse Lombardie, Rome et Ancône ont été pour lui des lieux de jouissance raffinée qui se gravèrent dans sa mémoire autant par leur beauté propre que par les souvenirs qu'ils évoquaient. L'Italie ne pouvait manquer en effet d'exercer sur lui la plus puissante attraction, puisque la vie qu'on y menait était précisément celle dont il avait rêvé. D'ailleurs sa morale devait beaucoup aux séjours qu'il fit à Milan, aux années qu'il y passa dans une sorte d'extase.
En Italie (2), on ne sait que jouir et déployer de l'énergie : deux actes essentiellement beylistes. Les jugements du public y sont les très humbles serviteurs des passions et personne n'a l'idée de blâmer ceux qui agissent selon leur instinct; les convenances et les préjugés qui entravent l'amour en France, le servent en Italie, de tout leur pouvoir. Stendhal écrit d'ailleurs, avec une satisfaction touchante : « En Italie, tout le monde fait l'amour, et non pas en cachette, comme en France ; le mnri est l6 meilleur ami de l'amant. Le ridicule n'existe pas en Italie (3)». Ralsoli pour laquelle il la rechercha tant et y plaça les intrigues de plusieurs de ses œuvres, telles que la Chartreuse de Parme, rAbbesse de Castro et ses Chroniques italiennes.
Il va plus loin : il considère INIilaii, comme sa pairie, car, pour lui, la patrie, c'est le lieu où l'on a goûté les premiers plaisirs ; et l'on connaît l'épitaphe qu'il s'était composée : « Errico Beyle Milanese(4) ». Sans cesse choqué des habitudes françaises,
(1) E. RoD. Stendhal, p. 97.
(2) L'Amour, p. 152 à 159.
(3) Idem, p. 154.
(4) Souvenirs d'égotism.e, p. 61.
76 ESQUISSE nE LA MOUAI.E DE STENOnAL
il avait besoin de se retremper quehjiies mois dans la tiède atmosphère d'où sa pensée ne pouvait s'évader.
Ce goût de l'Italie n'est-il pas lui-même un goût synthéti(jue des jouissances précédentes ? Ne trouvait-il pas dans ce pays, l'amour en j)lus grand honneur que nulle part et très humblement servi par l'art et la nature ?
Il y trouvait aussi un élément de jouissances délicieuses : l'imprévu. «L'imprévu, comme l'écrit Colomb, Beyle l'a toujours adoré, ne pouvant se plier à aucune gène imposée par un devoir quelconque et se trouvant en insurrection permanente contre toute obligation, à l'accomplissement de laquelle n'était attaché aucun plaisir (1) ».
En cela, il ne saurait être plus logique avec lui-même. Détestant toute contrainte, haineux envers toutes les habitudes établies, il ne pouvait qu'aimer la fantaisie qui offre aussitôt l'agréable, et pour les choses désagréables supprime au moins l'angoisse de l'attente. « Je me soumettrais à tout par le caprice du moment, écrit Stendhal. Si l'on me dit la veille : demain il faudra vous soumettre à tel moment d'ennui, mon imagination en fait un monstre, et je me jetterais par la fenêtre, plutôt que de me laisser mener dans un salon ennuyeux (2) ». Il ne ment pas en disant que l'imprévu lui fait tout accepter, tout aimer. Qu'at-il cherché dans la guerre ? l'imprévu. Que demande-t-il à l'amour? de l'imprévu. Et c'est pour cette raison qu'il trouvera si séduisante la compagnie des artistes et des gens de théâtre. « Si je rencontre une jeune femme française, et que, par malheur, elle soit bien élevée, je me rappelle sur le champ la maison pîiternelle et l'éducation de mes sœurs ; je prévois tous ses mouvements et jusqu'aux fugitives nuances de ses pensées. Ce qui fait que j'aime beaucoup la mauvaise compagnie où il y a plus d'imprévu. Autant que je me connais, voilà la fibre sur laquelle les hommes et les choses d'Italie sont venus frapper (3) ».
(1 ) Colomb. Notice biographique en tète à'Armance, p. xlh.
(2) Souvenirs (Tcgoiisme,-^. lli.
(3) Correspondance, 1. 1, p. 152.
ESQUISSE DK LA MOKALE UE STENDHAL 7 i
11 voit iiicmc dans l'imprévu un précieux élément de séduction qu'une femme doit se ménager. Il écrit : « Il faut qu'une femme ait l'air de tout faire par sentiment, qu'elle ait cette aimable inconséquence qui dénote l'absence de tout projet. C'est l'uni([ue moyen de faire réussir les facultés qu'elle possède. Nul être n'a besoin de plus de finesse que la femme, et son absence n'est mortelle au même point à aucun autre être. Son bonheur consiste à mener tout ce qui l'entoure, et il faut que ses actions n'aient pas du tout l'air enchaînées, qu'on suppose qu'elle obéit toujours à l'impression du moment, qu'elle ne sait pas, à dix heures, ce qu'elle fera à dix heures et demie, et presque pas ce qu'elle a fait à neuf (1) ». Mais Beyle s'avoue à lui-même que la véritable inconséquence est rare et qu'il a dû souvent s'y tromper.
Sa devise dont, nous dit-il, pendant dix ans il fut fier, était : « Je prends au hasard ce qui se trouve sur ma route (2). » Et il y fut infiniment plus fidèle qu'on ne l'est ordinairement à ses devises. Cette fidélité n'alla même pas toujours sans inconvénient. Cette promptitude à se lasser et à se dégoûter des choses commencées lui fit, en 1802, donner sa démission de
sous-lieutenant et, en 1)^14. abandonner la défense, bien ^ compromise d'ailleurs, du Dauphiné.
Dans cette versatilité, on peut voir, dit M. Seillière, « le symptôme ordinaire des maladies de la volonté (3) ». Beyle en était atteint et c'est ce qui explique « en grande partie son incapacité pour l'existence sociale (4) ».
Ce goût de l'inconséquence, de l'imprévu, se retrouve dans ses héros. Chacun d'eux est possédé d'une sorte de folie romanesque, d'un désir vague de nouveautés. La duchesse Sanseverina et surtout Lamiel sont essentiellement éprises d'imprévu ; elles se sentent l'une et l'autre attirées vers des aventuriers tels
(1) Lettre à Pauline, 6 mai 1806.
(2) Souvenirs d'égotisme, p. 113.
(3) E. Seillière. Le mal romantique, p. 217j
(4) Ibidem, p. 220.
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que Ferraille' l*Mlla ou V;ill>iiM(\ Octave de Malivej'l a horreur du régulier, du convenu ; il n'chcrclie la mauvaise compagnie, parce (ju'on ne sait jamais ce fjn'elle vous réserve. De même, dans son amour pour Arniance, « il ne songeait pas encore aux moyens à employer pour regagner l'estime de sa cousine; il jouissait aNee délices du honheui' de l'avoir perdue (1) ». Ainsi, ce (jui paraltiait malheuieux à tout autre, charme le beyliste, s'il renferme quelque paicelle d'imprévu. Dans Lucien Leuwen, M™' d'Hocquincourt apprécie ses amants jusqu'à ce qu'elle les connaisse complètement.
Cet étiU d'esprit étiiit bien naturel à cette époque, où les événements n'auraient jamais pu être annoncés d'avance. L'Empire laissa du reste les plus charmants souvenirs à Stendhal ; et à la Restauration des Bourbons, il ne fut rien moins que content du calme rétabli et s'en fut cherclier en Italie l'imprévu banni de France.
Il va même plus loin : prévoyant que la civilisation destructrice d'énergie va enlever toute prise au hasard sur les générations postérieures, Beyle songe à se réfugier par la pensée dans les époques d'agitation. Il rêverait de vivre dans ce XVI^ siècle où vivaient les Borgias, l'Abbesse de Castro, Vittoria Accoramboni, Vanina Vanini, et la reine Marguerite de Navarre, qui baisa les lèvres de son amant exécuté, et dont le souvenir hante l'imagination de Mathilde de la Môle. En cet heureux temps, on ne pouvait prévoir le lendemain. Les attaques noctures, les guet-à-pens, les guerres de caste, étaient constantes ; les vengeances et les passions violentes, La nouvelle intitulée la Duchesse de Palliano (2), nous montre la sauvagerie de ces mœurs. Mais aussi, à cette époque, quelle variété, quelle ingéniosité dans les cruautés mêmes ! Sans cesse exposé au danger, le plus expert n'en aurait guère pu deviner la forme imprévue. Cet amour du XYl""" siècle a passé chez les héros de Stendhal. La duchesse Sanseverina n'est autre que Vannozza. la courtisane fameuse, qui fut un moment la véritable souveraine de Rome.
(1) Armancef p. 34.
(2) Chroniques italiennes.