CHAPITRE IX
La jouissance de l'analyse dans la sensation
Dans les sensations mêmes, Beyle fait intervenir un élément qui les déforme et les énerve : c'est l'analyse.
Nous avons vu que ces héros étaient tous remarquablement actifs. Hommes et femmes déploient le plus d'activité possible et recherchent le plus de jouissances possibles. Mais à l'instant qu'ils agissent, ou qu'ils jouissent, une sorte de discussion mentale s'engage en eux sur l'acte ou sur la jouissance ; le beyliste se regarde agir et jouir (2).
Au moment de grimper jusqu'à la fenêtre de Mathilde, Julien rentre en lui-même, et se contemple en esprit. Il s'interroge pour savoir s'il aime Mathilde, si Mathilde l'aime, s'il doit prendre sa revanche sur la société, en achevant la conquête de la fille de son protecteur, ou s'il doit, au contraire, s'en abstenir. Cet examen le remplit d'orgueil et de volupté. Il y a, chez lui,
(1) Le Rouge el le Noir, tome II, p. 52 et 256.
(2) BouRGET. Voir Essais de Psychologie contemporaine, tome l". Etude sur Stendhal.
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comme un dédoublemenl de la |»ersomialilé. L'ùlre pensant regarde l'être agissaiil. jouissaid. et ces deux êtres se rccombinent ponr se séparer de nouveau, avec une virtuosité surprenante. L'examen de la pensée même suit l'examen de l'acte, et toute la vie mentale s'anime dans cette considération extérieure, dans ce monologue (jui n'a rien de romantique.
Cette analyse de la sensation présente peut avoir deux résultats opposés. Elle peut la fortifier ou la dimiimer. Gomme il le dit, le fluide nerveux qui rend les femmes plus sensibles, parce qu'il s'écoule, chez elles, par le cœur, a tendance, chez les hommes, de s'user par le cerveau (1) ; mais on devra faire exception pour Stendhal lui-même qui jouit d'autant plus qu'il prend davantage conscience de sa jouissance.
Quand M. Bourget écrit : « Beyle est un savant, qui a des femmes et qui fait la guerre », le mot « savant » s'entend ici dans le sens d'analyste, d'amateur de dissections mentales. Au milieu de ses passions, il n'a pas cessé de raisonner. Quand il aime, par exemple, son tempérament d'artiste et d'esthète ne disparait point; il contemple les traits de l'aimée, pour la comparer à telle œuvre d'art. Dans les batailles mêmes, à Bautzen entre autre, son intelligence travaille, remarque tout, y compris les ridicules, approuve ou raille, en un mot, juge. C'est pour cela qu'il est un si remarquable psychologue et un romancier si prodigieusement réaliste; il a pu saisir un état d'àme au milieu d'une crise, et, comme nous l'a montré le rapprochement de l'homme et de l'œuvre, les discussions intérieures de ses héros ne sont le plus souvent que des souvenirs personnels.
Stendhal reconnaît d'ailleurs un autre pouvoir à l'analyse : c'est celui de chasser la douleur, le mal moral, ce qui ne laisse pas de paraître singulier au premier abord, puisque l'attention augmente la souffrance. La contradiction pourtant n'est pas inexplicable. La pensée d'une sensation agréable est un plaisir; mais quand l'attention se porte sur une douleur morale, elle absorbe une grande partie des forces de l'être, les transforme en activité
(1) V Amour, p. 55.
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intellectuelle et provoque ainsi une diversion propice, sans compter que la cause même de la douleur peut disparaître, si elle est de celles dont on dit vulgairement « qu'elles ne résistent pas à l'examen. »
P. Sabatieh — Momie de fUeiidiial.