CONCLUSION
Le romantisme de Stendhal et son influence
romantique (1)
Cette étude de la morale de Stendhal serait incomplète, si nous ne considérions un de ses caractères les plus importants, celui qui a, en grande partie, assuré son succès et soninfluence, sur les générations postérieures : c'est son romantisme.
Bien qu'il se flattât d'être a imperméable », il était difficile qu'il échappât complètement à l'inspiration romantique qui, depuis le commencement du siècle sévissait furieusement. Il est aisé d'en retrouver des traces dans son œuvre. Ce culte, cette ^ hypertrophie du moi ne \^ennent-ils pas de Rousseau ou de Chateaubriand ? Stendhal l'a eu au plus haut point. Ses personna- \/ ges se scrutent, s'analysent, pour se mieux considérer, pour mieux se montrer, presque pour mieux s'admirm*. Ils ne se voient pas eux-mêmes par rapport au monde ; ils voient le u monde par rapport à eux. De plus, ils exaltent ce moi, ils veu- ^ lent laffranchir, le laisser pleinement libre dans l'expansion de ^ ses instincts et c'est par là encore qu'ils sont des romantiques. 7: /Ce retour vers l'état de nature, ces récriminations contre la i société, la civilisation, les préjugés, ne les retrouve-ton pas chez René, chez Didier, chez Werther, comme chez Julien ? Chateaubriand, lasjl'un continent trop apprêté, trop faux en quelque sorte, avait cherché parmi les campagnes sauvages d'Amérique,
(1) Cf. E. bEiLLiÈRE. Le mal romantique.
chez les Xatcliez, un coin de terre naturelle, des âmes vraiment simples et instincth'es. Stendhal, quand il remonte dans le passé, quand il s'attarde à lire les histoires de Yittoria Accoramboni ou de la duchesse de Palliano, quand il les traduit à notre usage, avec un visible plaisir, cherche-t-il autre chose ?
Quoi de plus romanli(jue encore que l'admiration et l'éloge des criminels ? Or Stendhal s'extasie devant un obscur assassin comme Lafargue ; il éprouve un sauvage plaisir, en assistant au meurtre d'une fille à Rome ; il se sent heureusement remué par des récits de vengeance et nous avons vu qu'il avait fait partager ses sentiments à ses héros et qu'il leur avait fait commettre des crimes tout comme Victor Hugo l'avait fait dans « Le Roi s'amuse » ou dans « Lucrèce Borgia ». Le criminel sublime, le monstre sentimental et tendre, en un mot l'amour des contrastes qui est l'essence même du romantisme se retrouvent chez Stendhal presque autant que chez les partisans du Cénacle.
Le goût de l'Italie, le goût de l'imprévu, en général, le goût des jouissances rares Aient lui aussi du romantisme. M"^ de Staël avait promené Corinne parmi les voluptueux paysages de la péninsule sur laquelle on n'avait presque rien écrit depuis près de deux siècles. Enfin, l'amour tel que le comprend Beyle est parfois un peu romantique ; on n'a qu'à considérer ses deux liaisons avec Louason et avec Menta, pour voir combien elles ressemblent par leur romanesque échevelé aux aventures de George Sand.
Stendhal a été cependant moins romantique en amour que dans ses autres goûts. l\ s'est rapproché des païens de la Renaissance, et même des latins ; ses amours avec Angela ne sontelles pas un peu semblables à celles de Catulle et de Lesbie? Le plaisir plastique qu'il éprouve à détailler les formes sculpturales de sa belle amie, n'est-il pas un peu celui d'un Pétrone en face d'une esclave voluptueuse ?
C'est que Stendhal était d'une autre génération littéraire que ceux que nous appelons communément romantiques. l\ est très en avance sur eux et son romantisme est presque le nôtre. Il n'a plus ces rêveries chimériques et nuageuses d'un Werther ou
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(riiii Adolphe, il ne se (•oiiî[)lail plus dans rainplificalioii surannée (le senlinienls (pril n'éj)r()uve pas. Il îi niarché plus vite que son temps et s'est ivndu compte (ju'il le devançait. Il a transporté ses tendances chimériques dans la vie pratique. Il lésa entremêlées de réalités et c'est par là qu'il est peut-être plus sincèrement romantique que ses prédécesseurs ou ses contemporains. Julien dort, il ne rêve pas, il ne fait point de lyrisme : il envisage froidement l'avenir et fait des plans dévie, mais ces plans et leur exécution sont marqués du sceau de leur époque. Son amour pour Mathilde, le coup de pistolet qu'il tire sur M"^'" de Uênal sont absolument romantiques. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'au moment oii il cherche à être le plus dénué de fantaisie, le plus précis et le plus pratique, il est infiniment romantique. Il en est de même de la Sanseverina et de Lamiel ; l'une et l'autre veulent arriver froidement . Elles ont l'intention de ne s'embarrasser de rien et voilà qu'elles sont victimes des pièges qu'elles se sont dressés à plaisir.
Ainsi donc, ne nous y trompons pas ; malgré les apparences, malgré les calculs pratiques et précis, malgré une analyse scrupuleuse des petits mobiles des actions humaines qui interviennent constamment dans son- àme, Stendhal est romantique foncièrement. Il croit au romantisme, puisqu'il le met eu pratique dans sa propre vie d'abord, dans celle de ses héros ensuite. Purement littéraire avec un Benjamin Constant ou une Madame de Staël, le romantisme est passé dans la réalité des choses avec Stendhal, mais il a changé d'apparence.
C'est précisément par ce caractère romantique, que Stendhal a eu de l'influence sur les générations postérieures. Ce penseur, si solitaire pendant sa vie. s'est trouvé depuis sa mort en communion d'idées avec nombre d'écrivains, comme Schopeuhauer et Metzche, des moralistes de Thistoire comme Taine, des romanciers, comme Mérimée, Zola ou Wilde. Ainsi que l'a remanjué M. Seillière. son influence sur Schopeuhauer est visible : «d'une manière obscure et qui n'effarouche pas l'amourpropre, la musique nous fait croire à la pitié chez les hommes». Il y a dans cette dernière phrase, résumé si évident de si per-
sonnelles expériences, un pressentiment remarquable de la doctrine (d'ailleurs conçue vers le même temps) de Schopenhauer, ce rénovateur de la morale romantique, qui fait de la musique le langage symbolique de sa divinité panthéiste. La volonté métaphysique et cette théorie de l'influvince des sons sur le sentiment social renferme en germe tout le mysticisme wagnériendeNictzche (1) ». Nietzche est aussi un disciple de Stendhal, avec sa théorie du surhomme et de l'amoralisme. Il professe d'ailleurs une réelle admiration pour l'auteur de ïAmouî-. « Le contraire de l'inexpérience des allemands et de leur innocence « en volupté psychologique », et l'expression la plus réussie de la curiosité et de l'esprit inventif vraiment français, dans le domaine des frissons délicats, c'est Henri Beyle, cet homme curieux, anticipant et précurseur, qui parcourut dans un temps napoléonien son Europe, plusieurs siècles d'àme européenne, comme explorateur et découvreur de cette âme ; il a fallu deux générations, pour le joindre, pour résoudre quelques-uns des problèmes qui le tourmentaient et qui ravissaient cet épicurien admirable, cet homme à points d'interrogation qui a été le dernier des psychologues français (2) » .
Nous savons d'ailleurs que les théories esthétiques de Nietzche ont beaucoup de rapport avec celles de Beyle, et que le philosophe allemand, approuvait pleinement cette définition de la beauté : « La beauté est une promesse de bonheur (3). »
Stendhal eut aussi une influence indiscutable sur Taine, ce philosophe de l'Histoire. Celui-ci lui a emprunté plus d'un jugement, en particulier sur le XVHI^ siècle. D'ailleurs il fait l'éloge de Stendhal de la manière la plus flatteuse. « Nul n'a mieux enseigné, dit-il, à ouvrir les yeux et à regarder d'abord les hommes environnants, et la vie présente, puis les documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un texte, le
(1) E. Seillière. Le mal romanlique, p. 267.
(2) Nietzche. 189.5. Vol. III, lenseit von ent und Bose zur g-enealogie der moral, p. 226.
(3) V Amour.
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seiiliineiit précis, le iiiouveiiUMil d'idées, rétat d'esprit dans ieijuel on récrivail (1) ».
Mérimée fut disciple de Stendhal, ayant été son ami et aussi son confiilenl. c Comme Bcylc, il re;irette l'effacement des caractères ; il représente volontiers les âmes énergiques, sauvages, un peu primitives et il affectionne les personnages, que de fortes passions entraînent au crime (2). »
On ne peut s'empêcher de comparer ses nouvelles, comme Matteo Falcone, Carmen, aux Chroniques italiennes. Dans les unes, comme dans les autres, même amour de la violence et même culte de l'instinct, avec en plus, chez Mérimée, l'idée obsédante de la vengeance. Le XVP siècle, pour les mêmes motifs, lui est aussi cher qu'à Stendhal, comme on le voit par Diane de Turgis.
Zola se souvint de Deyle pour l'étudier dans ses « Romanciers naturalistes. » tl ne s'en tint pas là, car l'influence de Stendhal est visible en maints passages chez l'auteur de « La Faute de l'abbé Mouret », roman qui offre quelques ressemblances avec Le Rouge et le Noir.
Oscar Wilde nous semble avoir été, lui aussi, disciple de Bcylc, mais disciple infiniment indépendant, comme il convenait à un tempérament original, qui ne pouvait suivre que de loin l'inspiration des autres. On trouve chez le romancier anglais des maximes d'un beylisme fort exagéré, dos définitions paradoxales que n'eut pas désavouées Stendhal telles que celle du crime dans le «Portrait de Dorian Gray » ! (3).
Mais surtout Wilde ressemble à l'auteur de la Chartreuse par l'ohstination (ju'il met à rechercher les sensations extraordinaires. H trouve dans cette chasse très spéciale un plaisir acre et savoureux, qui est à son comble (juand il a pu découvrir quelque impression nouvelle qui ferait horreur à des hommes normaux. Malhilde de la Môle baisant les lèvres de son amant décapité n'est-elle pas un peu la sœur aînée, plus réservée de Salomé,
(l) Taine. Histoire de la liltéralure anglaise. Introduction, pp. 45-46.
(2, Chuquet. Stendhal- Be y le.
;.3) Port rail de Dorian Gray, p. 309. Cf. Mémoire, p. 79.
se ruant furieusement sur les restes de laokanaan ? Mais chez l'une, il y a aussi le dernier effort pour retrouver le souvenir des caresses chères et vécues, tandis que chez l'autre, on trouve une jouissance plus forte encore parce qu'elle est exaspérée par l'immobilité affolante d'un cadavre. Chez toutes les deux, néanmoins, il y a le souci de la sensation rare, la recherche de l'impression morbide et délicieuse dans son horreur môme, de la sublimité amoureuse qui confine à la folie et au sadisme.
De môme encore dans les a poèmes », Wilde s'est attaché à nous montrer dans de petits récits, des états d'âme bizarres, presque contre nature ; mais c'est précisément en cela qu'il a dépassé de beaucoup Stendhal, ou même, qu'il s en est séparé. Beyle était un esthète amoureux de toutes les formes d'art, amateur éclairé, fin connaisseur des sortes les plus délicates d'amour ; mais il avait presque avant tout le goût naturel. Si parfois quelques-uns de ses personnages, au plus fort d'une crise sentimentale, s'égarent jusqu'à se livrer à des sensations anormales, comme il arrive à Mathilde de la Môle, Stendhal ne prétend point qu'ils soient des modèles à imiter ou des exemples à suivre. 11 veut des impressions rares, des jouissances extraordinaires, et telles que seuls des êtres supérieurs puissent les comprendre ; mais il n'a jamais cru que les malades fussent des êtres admirables et n'a jamais imaginé, même dans ses rêves les plus échevelés, des élucubrations telles que celles de Gliarmidès (1).
Mais à part cette différence primordiale qui tient à leur nature propre, il n'est pas douteux que Wilde a subi l'influence de Beyle. Comme lui, il n'a pas d'idée du devoir, comme lui, pas de remords. Il ne croit pas à l'existence de Dieu, ou plutôt, il lui en veut, comme à un ennemi de nos plaisirs. Enfin, à l'exemple de Beyle, Wilde pense que l'amour et la jouissance en général sont les grandes affaires de la vie, celle qui lui donnent sa lumière et sa raison d'être (2).
(1) O. Wilde, Poèmes. Charmidès, p. 3G.
(2) Poèmes d'Oscar Wilde, p. 68.
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.M. Hoiirgol (lui s'avoue disciple de Stendhal voit en lui l'un des précurseurs du pessimisme: «Apercevez-vous, dil-il, ù l'exiiéniité do celte œuvre {le Rouge et le Noir), la plus complète que l'auteur ait laissée, poindre l'aube tragique du pessimisme? (1). Gest même ce pessimisme qui est à l'origine de sa morale. « L'infinie tristesse et la vague désespérance se résolvent chez lui en un appétit effréné de jouissances destructrices (2) ». Dans la littérature contemporaine, on rencontre à tout moment, ce pessimisme et cet appétit naturel de jouissances destructrices. Certains romans de M. Hourgetmème en serviraient d'exemples.
11 est ainsi facile de rapprocher « le Disciple » du Rouge et Noi)\ et Robert Greslou de Julien Sorel. D'ailleurs le premier s'est fortement imprégné de la philosophie pratique du second. Il s'avoue admirateur et sectateur de Renan et de Reyle, mais il parait beaucoup plus près de ce dernier. Il est comme lui (3), à la fois orgueilleux et timide ; il se sent isolé au milieu de ses camarades qui ne le comprennent pas plus qu'il ne les comprend, ainsi qu'il était advenu pour Julien et ses compagnons de séminaire. Cet isolement vient de ce qu'ils ont, l'un et l'autre, conscience de leur supériorité et qu'ils se croient entourés de gens qui leur sont inférieurs. Ils appliquent cette manière de voir à leurs parents, ce qui diminue tout naturellement l'affection qu'ils auraient pu et du leur témoigner.
Tous les deux ont perdu la foi, parce qu'ils ont cru remarquer qu'elle était le plus souvent le partage de gens peu intelligents, tandis que les esprits forts se recrutaient plutôt dans une élite. Tous les deux ont cessé de croire à une idée de devoir, parce qu'ils n'y ont vu qu'un moyen de mettre un frein aux dangereux instincts du peuple, inoculé par ceux qui ont dessein d'en profiter.
Gomme Juhen, Robert Greslou est ambitieux infiniment. Il souhaite « avec une ardeur incroyable » d'être aussi intelligent que les plus intelligents, de ne pas végéter parmi ceux du second
(1) BouRGET. Essais de Psychologie contemporaine, tome I, p. 329.
(2^ Idem, p. 328.
(3; BouRGET. Le Disciplr, p. 119 (édition Nelson).
ESQUISSE DE LA .MORALE DE STENDHAL lOo
ordre (1). Gomme Julien, il se révolte contre la société qui l'empêche de parvenir. Il est l'ennemi naturel du comte André de Jussat, comme le fils du charpentier de Verrières l'avait été des jeunes gens qui entouraient Mathilde de la Môle. L'un et l'autre ont en quelque sorte l'instinct do la vengeance.
Ils se rencontrent encore dans leur désir de jouir et dans la manière de comprendre et de chercher les jouissances. Ce sont des sensuels intellectuels, chez qui jamais la sensibilité n'est complètement indépendante de l'intelligence et réciproquement. Les opérations des sens et du cerveau sont liées, elles se compénètrent pour ainsi dire. En amour, par exemple : jamais Robert ni Julien ne peuvent faire abstraction de leur personnalité. Ils n'oubUent jamais qu'ils ont un but à atteindre, un devoir spécial à remplir, un idéal à réaliser. Au plus fort de leur passion, ils auront assez de présence d'esprit pour se rendre un compte exact de la situation et pour la raisonner. Ils se servent tous deux de leur cœur et de leurs nerfs, comme d'instruments de précision, pour faire des expériences curieuses. Gomme ils ne s'abandonnent jamais, on conçoit aisément que le plaisir trouvé dans la jouissance dosée et préparée d'une manière aussi savante ne soit que bien faible. Robert Greslou passe même de beaucoup Stendhal en cette matière, car, malgré lui, Beyle s'est parfois oublié, très heureusement pour lui.
D'autre part, lorsqu'ils croient faire œuvre d'intelligence pure, Julien et Robert subissent en même temps les impressions de leurs sens. Ils s'analysent et se confessent à tout moment. Enfant, Robert Greslou est pris constamment du désir d'aller se raconter lui-même à un prêtre. La raison principale en est le plaisir nerveux qu'ils ressentent à se contempler intérieurement, à se dévoiler leur conscience, pour vivre des minutes d'émotions imaginaires presque plus fortes que si elles avaient été réellement éprouvées. C'est chez eux une manière de manie et cette manie leur est venue de Beyle.
Parce qu'il était romantique, et romantique à notre manière,
(1) P. BouRGET. Le Disriple, p. 128. Edition Nelson.
100 ESQUISSR liK I \ MOHALh HE STENDHAL
Stcndlml a exercé et oxerc<3 encore une grande influence sur les ^'énémlions littéraires nouvelles. Celle hypertrophie du moi qui existe chez Stendhal se retrouve encore exallée en quelque sorte chez M. Maurici^ Harrès, et l'auteur de la Chnrlreusea rarement été aussi complètement conqjris el iniilé (pn' par l'auteur du Jardin de P'hénice. On voit chez l'un comme chez l'autre le hesoin de jouissances fortes et rares, une adoration muette de l'instinct, une incroyable propension aie développer, cependant qu'ils trouvent l'un et l'autre une volupté immense à se disséquer mentalement, à se considérer sous toutes les faces de leur personnalité souffrante ou heureuse. Chez tous les deux, l'analyse est comme un moyen de chasser la douleur, le mal moral. Aussi n'est-il pas étonnant qu'une journée passée à Parme remémore au souvenir de M. Barrés la figure de Beyle obsédante et fascinatrice.
On voit donc que de nos jours, l'influence de Stendhal se poursuit encore et qu'elle plane un peu comme celle de Baudelaire au-dessus de beaucoup d'œuvres contemporaines plus ou moins marquée, plus ou moins lointaine.
On pourrait se demander quelle extension elle est appelée à prendre dans l'avenir. Nous avons déjà dit que Beyle avait fait de sa morale un système essentiellement aristocratique dont il avait exclu la masse et qu'il réservait pour de rares esprits supérieurs. Nous avons vu d'ailleurs que même s'il l'avait voulu, il n'aurait pu en faire une règle de vie générale, car par le fait même qu'elle établit des supériorités, qu'elle pose en principe l'idée de domination, elle suppose des êtres subordonnés, des êtres sacrifiés au profit des surhommes. Etant la morale des plus forts, elle doit nécessairement être réservée à une élite et même à une élite de penseurs qui savent en quoi consiste la véritable supériorité, qui connaissent les sources des jouissances rares et obligatoires.
Il semble même au premier abord que dans cette élite, la morale de Stendhal doive subir un recul. L'individualisme longtemps exalté, vanté encore par (juehiues irréductibles a vu naître une rivale puissante dans la morale sociale. L'idée de devoir.
ESQUISSE ni-: la morale de stendhal 107
l'idée de soumission à la société se sont répandues dans les esprits et il n'est pas rare de les voir professées par les philosophes les plus autorisés et les plus écoutés. Subordonnant l'intérêt particulier à l'intérêt général, ils pensent que les principes beylistes, tels que nous les avons exposés, seraient, avant tout, des principes de désordre et de trouble, dont la contagion compromettrait jusqu'à l'existence de la société. Aussi n'hésitcnt-ils pas à préférer à quelques supériorités hypothétiques une médiocrité générale, plus favorable aux bons rapports des hommes entre eux. Ils tendent à faire des individus de simples éléments de l'organisme social ; ces' éléments ne doivent pas avoir d'autre vie que celle qu'ils reçoivent de la source commune, et leurs aspirations doivent uniquement converger vers le même idéal moyen. Constatons simplement ici les progrès de cette conception. Le jour oi^i elle serait complètement réalisée, elle aurait étouffé toutes les aspirations originales, comprimé l'essor de toutes les individualités et par là même, aurait tué le génie, qui est au monde, ce qu'il y a de plus anti-social, semble-t-il.
La morale de Beyle y survivrait- elle ? Sans doute, elle ne serait pas entièrement perdue, car l'esprit d'indépendance est trop inhérent à la nature humaine, pour ne pas éclater, en dépit des coercitions. L'existence des anarchistes en est la preuve. Or, que sont les beylistes sinon des anarchistes de l'intelligence et de la morale ?
Le beylisme ne saurait donc disparaître entièrement, car il séduit trop l'ànie humaine en flattant ses instincts. La recherche du bonheur a toujours préoccupé les êtres et les êtres ont toujours été tentés de le chercher dans les jouissances esthétiques et dans celles de l'amour. Or, n'est-ce pas la solution proposée par Stendhal à cet infini problème, solution qui ne peut jamais déplaire puisqu'elle répond aux aspirations spontanées de l'homme et qu'elle lui donne de bonnes raisons pour leur obéir ?
Le beylisme plaira aussi toujours aux êtres supérieurs, dussent-ils se cacher. S'ils le sont vraiment, ils auront nécessairement conscience de leur supériorité. D'une manière plus ou moins adroite, ou plus ou moins brusque, ils chercheront à la
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faire prévaloir, à déployer leur énergie, en un mot à vivre de la vraie vie, enfermée en eux et qu'ils sentent le besoin d'extérioriser.
Enfin, par sa haine des préjugés, des convenances, des idées vulgaires, le beylisme attirera encore tous les originaux, tous ceux qui n'ont pu s'adapter aux conditions communes, et sont restés hors de la classe sociale, pour des raisons diverses, tous ceux qui se sentent opprimés et qui sont écrasés par le monde. Ne pouvant manifester leur force, si d'autres en ont plus qu'eux, ils maudiront comme .Julien une organisation qui les tue et qui donne à la masse un pouvoir dont ils se croyaient dignes.
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