CHAPITRE XI
Avec cet ensemble de principes adoucis par les quelques tempéraments que nous lui avons reconnus, on peut se demander si la morale de Beyle constitue bien à proprement parler une morale, c'est-à-dire un ensemble de règles devant s'imposer à l'activité humaine. Mais avant de se poser celte question, il conviendrait d'examiner si Bevle a voulu moraliser. Il v a en effet bien des façons de moraliser, depuis le simple apologue d'Esope, jusqu'à la pièce à thèse d'Alexandre Dumas fils. Les uns, d'un simple récit tirent une leçon ; d'autres laissent aux lecteurs le soin de la tirer eux-mêmes et se contentent de l'exposition de quelques faits choisis; d'autres enfin, au milieu d'un récit, interrompent leurs personnages pour prendre la parole. Beyle participe des uns et des autres.
Ses romans ne sont au fond que des thèses ; il place ses héros dans des cadres variés en Italie ou en France ; mais il leur fait tous se poser les mêmes questions : quel est le but de la vie ? comment parvenir ? comment tirer du présent la plus grande jouissance i Le problème posé, Beyle va le résoudre d'après ses
propres idées et l'on sent que pas un instant dans son récit, il ne se départ de son intention.
Ses personnages ne sont que des copies de lui-même, ou plutôt des reproductions tirées à plusieurs exemplaires de son type idéal. Julien Sorel, Lamicl, Matliilde et Fabrice ne sont pas autre chose. Ce qu'ils disent, c'est ce que dit Beyle, ce qu'ils font, c'est ce qu'il voudrait faire (1). Ils n'ont pas d'autre individualité. Dans Le Rouge et le Noir, par exemple, Julien et Matliilde se ressemblent d'une manière frappante. Ils ne s'expriment pas, l'un, comme un fils de charpentier de village, l'autre, comme une jeune fille du monde. Ils s'expriment comme Beyle et c'est ainsi que Beyle Fa voulu.
Mais Stendhal ne s'est pas contenté de faire agir et parler ses héros, suivant un plan d'idées bien nettes. Dans ses romans mêmes, il prend la parole, il vient se mettre entre ses personnages et nous, un peu à la manière du chœur antique, entre les auteurs et les spectateurs (2). Il nous explique les mobiles de leurs actions, en nous introduisant dans leur propre conscience ; il juge leurs actes en les approuvant ou en les condamnant, nous montrant d'une façon évidente son opinion qu'il nous invite à partager.
Enfin, il nous a légué des ouvrages qui peuvent être considérés comme des traités de morale, en particulier V Essai su?' r Amour. Comme Pascal et La Rochefoucauld, avec un souvenir de La Bruyère, il nous développe ses théories et nous les démontre par des exemples heureux et vivants. N'étant pas occupé de ses personnages, comme dans ses romans, il n'a qu'à parler et à se souvenir de lui-même. Aussi est-ce par cet ouvrage surtout que Stendhal peut être regardé comme un moraliste. C'est dans V Amour qu'on discerne le mieux son véritable rôle de psychologue ; analyser les motifs et les mobiles des actions humaines pour en tirer des principes et à l'aide de ces principes édifier une synthèse morale.
(1) E. RoD. Stendhal, p. 120.
(2) Le Rouge et le Noir, passim.
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Celle synthèse morale, telle que nous l'avons étudiée, constitue-l-elle bien une morale au sens où l'on entend fçénéralement ce mot ? un ensemble de règles qui doivenl diriger l'homme dans ses rapports avec les autres hommes et dans la poursuite d'un idéal ?
Pour le premier point, on peut dire que la morale de Beyie en est tout l'opposé ; car la conception bcyliste est essenliclle- . /menl individualiste et par le fait même antisociale. Que peut-on imaginer en effet de plus contraire à la vie de société, que ce désir effréné de parvenir, que cette lutte incessante et décidée contre ses semblables, que ces vengeances terribles, que ce goût toujours inassouvi de jouissances rares, cette horreur des convenances et des institutions établies, cet amour de l'imprévu? Figurons-nous le monde peuplé de Juliens, de Fabrices, de Sanseverinas et de Lamiels. Les désordres seraient incessants et la ruine imminente, chacun s'efforçant de parvenir, ou de jouir, et par conséquent d'enlever aux moins énergiques leur part de domination et de jouissance.
Et même s'il n'y avait plus que des beyiistcs dans son entourage, Julien se sentirait-il les mêmes dispositions, les mêmes aspirations ? Peut-être ; mais son énergie se trouverait diminuée par la supériorité générale, comme elle se trouvait accrue par l'infériorité générale.
C'est que Beyle en effet n'avait jamais pensé que ses propres conceptions fussent destinées à régir la masse des hommes. Considérons son œuvre : tous ses héros, hommes et femmes, sont à des degrés plus ou moins élevés des êtres supjjjeurs. Leur intelligence en particulier dépasse de beaucoup celle de leur entourage. Ce sont déjà des surhommes, pour employer l'exprossion de Nielzsche qui, par certains côtés, participe tant de Beyle. De plus, ils ont parfaitement conscience de leur supériorité, et c'est parce qu'ils en ont conscience qu'ils dressent ainsi leur plan de vie.
Pour eux, mais pour eux seuls, la conception beyliste peut être regardée comme une morale, c'est-à-dire comme un ensemble de règles (pii nous dirigent dans la réalisation de l'idéal
communément appelé « bien ». Nous avons vu que Beyle avait pressenti la momie esthétique qui recherche le beau dans les ^^ actes, qu'il avait tracé pour ses personnages une ligne de vie, pour ainsi dire plastique, qu'il leur avait attribué une existence remplie de beaux gestes ou traversée de beaux crimes, ainsi qu'il convenait à des romantiques. Pour eux, Beyle a donc construit une morale, et c'est par là que celte morale est essentiellement aristocratijxue. Beyle l'était lui-même d^nsti,nct. Il ne pouvait supporter un contact un peu prolongé avec le vulgaire ; de là son horreur pour les jacobins de Grenoble, son peu de goût pour ses compagnons d'armes. Il était aristocrate au sensi oîj, l'on entend généralement ce mot, de naissance et de goût J mais il. avait aussi de l'admiration pour une autre aristocratie] celle de l'énergie et de l'intelligence. Ses personnages participent tout autant de l'une que de l'autre. La Sanseverina est duchesse ; Mathilde, fille d'un pair de France ; Fédor deMiossens fait partie de la plus haute noblesse, tandis que Julien et Lamiel se croient autorisés à y pénétrer par la vertu de leur génie,
La morale de Beyle n'a donc été conçue que pour quelques individualités supérieures, seules capables de la réaliser. Encore faut-il que ces êtres soient des exceptions, car si la généralité était beyliste, le beylisme disparaîtrait. Il se formerait en son sein un corps de traditions, de coutumes, de préjugés même, qui en seraient la négation et qui laisseraient place, pour les beylistes d'élite, à un nouveau beylisme. Ainsi donc, la masse n'y participe point, parce que Beyle ne l'a point voulu et que l'eùt-il voulu, elle ne l'aurait pas pu, indépendamment de toute considération sociale. La réalisation du beylisme par la masse ou plutôt l'essai de sa réalisation ne ferait que susciter des troubles et n'aboutirait pas .
Il nous semble pourtant que l'on pourrait sans inconvénient généraliser quelques-uns de ses principes. C'est d'abord le principe fécond de l'énergie : Déployer le plus d'activité possible. Extérioriser ses forces, n'est-ce pas presque un devoir pour l'homme? Mais cette activité, cette énergie, encore faut-il la diriger, la dompter, l'encadrer, la limiter par l'activité des
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autres, si l'on vont (''vitcr des excès, (]ni pcuvont amonor des brutalités el des sauvageries. Même dans ses meilleures tendances, laconcoplion beylisle ne saurait donc s'ai)[)liquor intégralement. Faite pour des individualités et individualiste opposée à la morale sociale, em[>reinle de romantisme, elle ne pouirait être que la morale de (|uel(jues-uns, de (juelques êtres supérieurs, assez peu nombreux pour ne pas troubler profondément la société à laquelle, nous le savons, ils ont déclaré une guerre à miirt. La morale sociale réclame une sorte d'unité et de confoi'misme qui règne plus généralement dans un milieu également médiocre; or le beyliste a par essence horreur de la médiocrité.
Il a également en horreur tout ce qui n'est pas le résultat des tendances instinctives de l'homme et tout ce qui n'est pas natu- J rel. L'état de nature n'a jamais cessé de lui paraître un idéal que nous devrions réaliser, quoiqu'il advienne. Stendhal, ainsi que nous l'avons déjà vu, méprisait les traditions et les convenances, parce qu'elles emprisonnent en quelque sorte l'être qui n'a plus qu'à se laisser vivre médiocrement, maintenu de tous côtés par des barrières étroites, destinées à arrêter l'essor des âmes énergiques et supérieures. Dans une société plus rapprochée de l'état de nature, elles auraient au contraire l'occasion de se révéler. Les individualités belles et rares agiraient librement et se déploiraient dans toute leur beauté puisqu'elles ne seraient plus réprimées par les mille contraintes de la civilisation. Par suite, le mensonge et l'hypocrisie n'auraient plus de raison d'exister et la franchise pourrait être professée sans danger.
Aussi Beyle aime-t-il tout ce qui marque un rapprochement vers cet état de nature. Les écrivains le charment, lorsqu'ils l'ont compris, qu'ils se sont attachés, comme La Fontaine, à le décrire avec simplicité. Les pays l'attirent, s'ils offrent chez leurs habitants des exemples d'êtres instinctifs, insouciants des convenances et tout entiers à leurs passions comme les Italiens, ou les paysans de l'Oberland. Les siècles lui plaisent mentalelement s'ils ont contenu beaucoup d'actes énergiques et s'ils sont fertiles en individualités puissantes, même si celles-ci ne
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se sont manifesté(?s que par des brutalités ou des moiistrucsit''s. Gilles de Rais, par exemple, lui semble un remarquîible aventurier et un «beau caractère» (1). C'est que, quoique criminel, il ne contraignait en rien sa nature et lui obéissait jusque dans ses plus odieux penchants.
Beyle voudrait donc qu'on laissât un plus grand rôle à l'instinct. Il méconnaît, ou plutôt il ignore la morale sociale qui impose des lois au nom de rintérètj^commun, mais il réhabilite l'instinct (2), cette puissance animale qui mène toute la nature vers ses fins mystérieuses et il en attend, pour l'humanité, comme une nouvelle jeunesse et un nouveau bonheur. Il ne s'agit plus de l'étouffer, mais de le développer en soi et en autrui, et ce principe, ardemment opposé au principe chrétien, va devenir la loi de toute une génération de philosophes et de moralistes. Nous ne saurions dire ce qu'il convient d'en penser, mais nous devons constater qu'une école de plus en plus nombreuse fait reposer sur le développement des facultés irrationnelles de l'âme, tout un système de morale et d'organisation sociale. Nous croyons savoir que Stendhal a été un des promoteurs de ce mouvement, et que, par conséquent, et à ce titre, on peut affrmer que les tendances si désordonnées de son génie contiennent le germe d'une éthique nouvelle.
La morale de Beyle ne saurait néanmoins être érigée en système. Nous avons vu qu'il n'avait songé en écrivant qu'à une toute petite élite de lecteurs. Il serait même audacieux d'affirmer qu'il ait songé à de véritables disciples s'appliquant à suivre à la lettre les principes du maitre. Il n'a pas eu, croyons-nous, la prétention de codifier une morale impérative et pédante ; il s'est contenté, d'après son tempérament et ses observations personnelles, d'émettre quelques principes qui n'étaient en résumé que de simples désirs de naturel et de beauté, en espérant les voir recueillis plus tard par des amis qui les comprendraient.
(1) Correspondance inédile, tome II, p. 255.
(2) Idem, tome I" p. 214.
P. Sabatier — .Uorale 'A' StfiiiUinl,
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