DE LA PAPAUTE CONSIDEREE DANS SES ATTRIBUTS ET SES EMBLÈMES
Les trois principales basiliques de Rome chrétienne forment, comme nous l'avons dit, par leur situation respective, un triangle qui enferme entre ses lignes la plus grande partie de l'espace que la ville occupait à l'époque où ces églises ont été érigées. Vers l'occident, la basilique de Saint-Pierre; elle s'élève sur le lieu même du martyre de cet apôtre, suivant le sentiment de beaucoup d'antiquaires, ou du moins à une distance peu considérable du mont Janicule, sur lequel, d'après l'opinion d'autres savants, le prince des Apôtres a consommé son sacrifice ; au midi, la basilique de Saint-Paul, qu'une II. 1
petite colline sépare du vallon des Eaux Salviennes, avec lesquelles s'est mêlé le sang- de ce second fondateur de la ville sainte ; à l'orient, la basilique de Latran, où resplendit la mémoire du disciple bienaimé ; elle a d'ailleurs dans son voisinage et dans sa dépendance l'église et l'oratoire de Saint-Jean devant la porte Latine, bâtis à l'endroit même oii ce apôtre a goûté le martyre sans obtenir la mort, suivant une tradition qui existait déjà au ii^ siècle. Le, saints personnages dont les trois principales basiliques de Rome rappellent le nom, les souffrances r.i les œuvres, présentent, dans leur réunion, quelque chose de mystérieux. Pierre a reçu les clefs : elles sont le symbole de la puissance; l'autorité, le pouvoir est le caractère qui éclate en lui * . Ce prince des Apôtres correspond spécialement à la première personne de la Trinité, le Père, duquel émane touie puissance dans le ciel et sur la terre. Paul, que le fleuve de la science divine a inondé, est le docteur di's nations, le prédicateur delà vérité, le grand propagateur de la lumière ou du Verbe divin ^. Saint Jean
1 Gui potestas tradita Aperire terris cœlum, apertum claudere.
(Brev. /?o»i., liymn., 29 Jun. ) In te potestas clavium, Petre, eminet.
(Brev. Paris., liymn., 29 Jun.)
2 PrœJicator veritatis in universo mundo.
{Breo. Rom., offic. 30 Juii.) Te, Paule, flumen irrigat scientiœ.
{Brev. Paris., hym., 29 Jun.) Doctor mitteris ; Arcana profers tu Dei niyst^ria.
{Ibid., 29 Jun.)
est le disciple bien-aimé : il a puisé sa science dans le cœur du Sauveur, sur lequel il s'est reposé : tout ce qu'il dit est amour *. Le nom de la charité se confond avec le sien. Cet apôtre représente particulièrement l'Esprit-Saint, l'amour infini. Je sais qu'on a souvent cherché à saisir, par des rapprochements forcés ou imaginaires, quelques corrélations analogues à celles que nous remarquons en ce moment ; mais il semble que celle-ci n'a rien de factice et qu'elle se présente d'elle-même. Pierre, Paul et Jean forment donc, dans le sein du collège apostolique, un groupe à part, un glorieux Ternaire, dans lequel éclate d'une manière éminente l'image de la Trinité divine. Or il se trouve que, bien qu'ils aient été longtemps séparés l'un de l'autre par leurs courses évangéliques, la Providence leur a donné rendez-vous au pied du Capitole, pour qu'ils déposassent sur le berceau de Rome chrétienne la triple couronne de leur martyre^. Sans attribuera ce concours de faits plus de signification qu'il n'en doit avoir, on peut dire au moins que les grandes basiliques romaines
1 Supra pectus Domini recumbens, pui-issima doctriiiarum iluenta potavit. (S. Hieron., Prolog, super Malth.)
Semper amans, semper amabilis, Quidquid faris, amor.
(Brev. Paris., 27 Dec.)
2 Ista quanti Félix Ecclesia, cui totam doctrinam Apostoli cum sanguine suo profuderuut! ubi Petrus passioni Dominicse adsequatur; ubi Paulus Johannls exitu coronatui' ; ubi apostolus Johannes, posteaquam in oleuna igneum demersus nihil passus est, in insulam relegatur! (TertuU., de Prœscript.y c. xxxYi.)
consacrées à ces trois apôtres forment un emblème plein de hautes pensées. Elles figurent très-bien la destinée providentielle d'une ville choisie pour être le centre du Christianisme par la puissance, la lumière et la charité.
Ceci nous conduit aux nouveaux points de vue sous lesquels nous voulions considérer les monuments de Rome chrétienne. Nous y avons étudié jusqu'ici, sous certains rapports généraux, les caractères d'unité, de perpétuité, d'universalité, qui constituent la forme essentielle de rÉgHse catholique, qui marquent les contours de la cité de Dieu et qui la distinguent déjà de tout ce qui n'est pas elle. Mais, pour embrasser son plan, il ne suffit pas de remarquer les lignes extérieures de sa divine architecture, il faut aussi examiner son organisation intérieure. Celle-ci comprend d'abord une puissance ou paternité suprême ; secondement, une tradition d'enseignement qui perpétue les clartés primitives de sa révélation ; troisièmement, une eiïusion d'amour qui descend de la croix. Plusieurs des observations que nous avons développées précédemment se rapportent déjà à ces trois aspects comme plusieurs des choses dont nous avons à parler rentrent dans les points de vue précédents : car, dans une pareille matière, les signes se croisent souvent, i-.; parfois se confondent : l'unité du fond reparaît constamment dans la multiplicité des formes, rt l'écrivain, embarrassé dans ses distinctions, se trunble de ce qui fait l'harmonie même du sujet <{ii';l traite. Résigné à ce magnifique inconvénient, nous allons chercher toutefois à faire ressortir chacun des
trois aspects que nous venons d'indiquer. Occuponsnous d'abord du premier.
Au milieu des monuments que Rome chrétienne a produits de siècle en siècle s'élève une institution toujours ancienne et toujours jeune, qui a présidé à leur construction à chaque époque, qui a pourvu à leur entretien ou à leurs réparations, qui veille avec piété sur les débris de ceux qui ne sont plus, qui en fait surgir de nouveaux, qui a été, en un mot, soit directement, soit par l'impulsion qu'elle a donnée, le principe générateur de la cité monumentale : ^ cette institution, c'est la PAPAUTÉ. Je ne dois pas étudier ici théologiquement son caractère et son origine dans les Livres saints, je ne puis y toucher qu'au degré oii quelque chose de son essence spirituelle s'empreint dans ses formes matérielles et palpables. Considérée dans ses attributs extérieurs, la Papauté est, en effet, comme un monument vivant, qui contient Vesprit des monuments d'airain ou de marbre. Son nom, la ville oii elle a été installée originairement et à perpétuité, la demeure qu'elle y habite, le costume qu'elle porte, ses insignes, les hommages dont elle est entourée, les fonctions spéciales qu'elle exerce dans les cérémonies du culte, révèlent la nature de la Papauté au moins aussi bien que la forme d'une basihque met en relief l'idée dont elle est l'emblème. Leur signification, sous plusieurs rapports, est assez claire, même pour la foule : mais elle a aussi son côté profond, qu'on ne peut bien saisir sans quelques études préalables. Ces divers signes forment, par leur réunion, une espèce d'hiéroglyphe moitié transparent, moitié voilé, et dans
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lequel chaque forme, tout en conservant la nuance de signification propre, concourt à exprimer une idée générale qui leur est commune. C'est en elle que viennent se concentrer toutes les raisons des attributs extérieurs de la Papauté. Je n'hésite pas à entrer ici dans quelques explications un peu longues. Un ouvrage purement descriptif ne les admettrait pas. Mais dans un livre où il s'agit surtout de remonter, à travers les choses visibles, jusqu'à Vidée de Rome, on me permettra d'approfondir un peu l'idée de la Papauté. Je vais donc d'abord la caractériser.