I. — IDÉE GÉNÉRALE
Suivant la théologie chrétienne, le g-enre humain était destiné à se développer sans que son unité fût détruite. Si la chute originelle n'eût pas interverti le plan primitif de la Providence, l'esclavage, la guerre, l'état sauvage, tous ces grands brisements de l'unité humaine, n'eussent point désolé le monde. Or on ne conçoit le genre humain, se développant harmoniquement comme une seule et immense famille, qu'autant qu'il aurait été dirigé par une autorité commune, qui en aurait relié entre elles toutes les parties. Ce serait se jeter dans des conjectures frès-hasardées, que de chercher à se représenter les modes de cette organisation. Mais nous pouvons du moins en déterminer deux principes constitutifs, parce qu'ils sont renfermés nécessairement dans l'idée même de la société et de l'unité humaines. D'une part, l'autorité des Pères de famille ; d'autre part, une autorité ou paternité suprême et jentrale.
Entre ces deux degrés de la hiérarchie sociale, il aurait pu s'étabhr, il se serait établi sans doute, sous divers noms, et avec une juridiction plus ou moins étendue, des chefs présidant à des réunions de familles particulières, c'est-à-dire à des parties de la g-rande famille. Toutefois, quelle qu'eût été en général la nécessité ou l'utilité de ces autorités intermédiaires, l'institution d'aucune d'elles en particulier ne saurait être conçue comme étant spécifiée d'avance par le plan primitif divin, lequel ne porte (.lairement que sur les deux bases que nous venons L 'indiquer.
Ce plan d'organisation unitaire du genre humain n'est qu'un rêve, si on le confronte avec les faits de l'histoire purement humaine. Mais ce rêve se trouve être une puissante réalité dans l'Eglise, en ce qui concerne la régénération spirituelle des hommes. La constitution de la société religieuse une et universelle correspond de fait, par ses caractères fondamentaux, à ce que nous venons de concevoir théoriquement comme formant l'ordre originairement voulu par la providence de Dieu, et troublé ensuite par la déchéance de l'homme. Si les familles des chrétiens étaient spirituellement isolées les unes des autres, si elles n'avaient pas entre elles des relations permanentes de foi, de prières, de charité, elles se trouveraient, religieusement parlant, dans V état sauvage. Si elles étaient associées entre elles sans qu'il existât un moyen certain et divin de prononcer sur les dissidences qui peuvent déchirer l'unité de la foi, la (juerre intellectuelle et morale serait leur état légitime. Si, pour échapper à cette anarchie, elles se
soumettaient à des autorités spirituelles dépourvues de toute mission divine pour l'enseignement de la foi, la guerre ne cesserait que pour faire place à Vesdavage àcs esprits. Ainsi l'état sauvage, la guerre, la servitude, se reproduiraient dans la société spirituelle. Ces fléaux n'en sont exclus, ou, en d'autres termes, l'unité n'est constituée dans l'Eglise que parce qu'il y existe une autorité instituée par le Christ pour enseigner perpétuellement et invariablement la doctrine révélée. Mais comment est organisée cette autorité? Nous voyons d'abord que chaque famille spirituelle a un père; dans l'Eglise, les pères, ce sont les Evêques. Le caractère sacerdotal n'est complet que dans l'épiscopat, qui a seul la puissance de transmettre la vie hiérarchique, ou d'engendrer spirituellement les ministres du Christ. I.ans la famille temporelle, complètement organisée, l'autorité du père peut être exercée en partie par le fils aîné, aidé lui-même par des ministres ou serviteurs; de même, dans la famille spirituelle, l'évêque a sous lui, en premier lieu, les prêtres, qui sont comme des fils aînés; en second lieu, les ministres inférieurs*. Mais les pères des familles spirituelles, centres particuliers d'unité, ne sont dans l'unité eux-mêmes que parce qu'ils sont unis et subordonnés à une paternité centrale : le chef de l'Eglise est le Père des Pères. Entre ces deux degrés de la hiérarchie il s'est établi, sous les noms de Métropoli-
* Si quis dixerit in Ecclesia calholica non esse hierarchiam divina ordinatione institutam, qiue constat ex episcopis, pres- "ivleris et ministris, anathema sit. {Concil. Trid., sess. 23, can. G.)
tain, de Primat, de Patriarche, des dignités intermédiaires utiles au gouvernement de l'Église, mais elles sont d'institution ecclésiastique, et non d'institution divine. Elles n'ont point été déterminées par le Christ, qui a établi seulement, pour la base du gouvernement de l'Église, la paternité suprême ou la Papauté, et les paternités particuUères ou les Évêchés, de même que le plan primitif du Créateur, relativement à la constitution unitaire du genre humain, n'impliquait formellement, suivant notre manière de concevoir, que l'autorité des pères de famille, coordonnée à une autorité centrale.
La constitution de l'Église implique donc la restauration spirituelle du genre humain dans cette unité que le péché et ses suites ont brisée originairement. Et, comme la Papauté est la clef de voûte de l'Éghse, cette restauration de l'unité doit se réfléchir dans les signes extérieurs dont la Papauté est revêtue ou entourée.
Parmi les signes qui révèlent, à quelque degré, le caractère interne des choses ou des personnes, il en est trois auxquels on ne fait pas toujours assez d'attention. Ce sont : le nom, le Heu de la résidence et la maison qui sert de demeure. Tous les noms, même les noms personnels, ont été originairement significatifs. Le lieu de la résidence choisie par un individu, par une famille, est souvent, à certains égards, l'expression physique de leur existence morale. Lorsqu'un homme fait construire lui-même sa maison, la forme et la disposition de celle-ci peuvent servir à faire discerner plusieurs traits du caractère de celui qui l'habite. Cependant, tant qu'il ne s'agit
que des individus, la signification de ces choses est souvent obscure ou même insaisissable. D'ailleurs, le nom, le lieu de la résidence, le manoir d'un homme lui étant, dans beaucoup de cas, transmis par ses ancêtres, ne sauraient être l'expression propre de ce qui le concerne individuellement. Mais il n'en est pas de même s'il s'agit de personnes morales ou de fonctions. Plus celles-ci sont importantes, plus les trois attributs dont nous parlons en ce moment sont ou peuvent être significatifs.