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74 CHAPITRE Vil.
ordonne à saint Jean d'écrire ces paroles à l'évêque de Philadelphie au sujet de certains sectaires : a Je « ferai en sorte qu'ils viennent, qu'ils se prosternent « det-aiit tes pieds, et qu'ils sachent que je t'ai ché- « ri*. » L'Éghse des premiers siècles vit les pénitents se prosterner aux pieds des prêtres et des serviteurs de Dieu 2. Les actes de sainte Suzanne, martpisée à Rome dans le ni« siècle, rapportent que cet usage était aussi une démonstration de respect usitée envers les souverains Pontifes. Si ces actes ne sont pas authentiques, quoiqu'ils soient d'ailleurs très-ancieps, ils servent du moins à nous faire entrevoir l'antiquité de la coutume dont il
1 Ecce faciam illos ut veniant et adorent ante pedes tuos, et scient quia ego dilexi te. (Cap. m, v. 9.) - Le prosternement a été souvent désigné sous le nom d'adoration. On a dit dans le même sens Vadoratton de la croix, etc. Lorsque cette expression a é*i introduite dans le style liturgique, elle n'avait pas le sens que nos langues modernes lui ont donné, en la détournant de sa signification primitive, pour lui faire exprimer un ordre de sentiments exclusivement réservé à Dieu seul. En latin, le mot lulorare signifie se prosterner en signe de vénération. Cest là son sens propre, que le langage des premiers chrétiens et la liturgie de l'Église lui ont conservé. Les passa<>e3 de la Bible où il exprime un acte de respect envers des créatures sont très-nombreux. On en voit un exemple dans le texte de saint Jean, que je viens de citer. Les écrivains protestants, qui ont abusé de l'emploi de ce mot dans la liturgie pour prêter aux catholiques une adoration sacrilège, avalent oublié leur latin, ou, s'ils le savaient, ils avaient oublié la bonne foi.
2 Nam de ipso habitu atque victu mandat (exomolegesis)... ingemiscere... presbyteris advolvi , caris Dei adgenicuiari. (Tertull , lib. de Pœnitent., c ix)
s'ag-it. Cette partie de V orgueilleux cérémonial du Vatican paraît dater de l'époque où une grotte souterraine, taillée dans le tuf, a été bien souvent le palais des Papes : c'était l'étiquette des Catacombes,
Les siècles suivants ne virent aucune raison d'y déroger; elle acquit, au contraire, un nouveau relief. La coutume populaire devint un usage impérial. Lorsque les papes Jean I" et Constantin se rendirent à Constantinople, le premier en 523, le second en 710, toute la ville alla processionnellement à leur rencontre, et les empereurs Justin le Vieux * et Justinien le Jeune se conformèrent à l'ancien usage. Le peuple chrétien vit avec plaisir le diadème des Césars s'abaisser devant les héritiers du pécheur^.
Il s'était fait toutefois un chang-ement. La piété des
1 Occurrerunt beato Joanni papje à milliario duodecimo omuis civitas cum cereis et crucibus, etc.. Tune Justiniis Augustus dans honorena Deo, humiliavit se promis in terram, etc. (Anaslas. Bibl., in Joan. /, pap.)
Augustus christianissimus (Justinian. junior) cum regno in capite se prostravit, pedes osculans pontificis ; deinde in amplexum mutuum corruerunt, et facta est lœtitia magna in populo, etc. (Ibid., in Constantin., pap.)
2 Photius, le premier auteur d'un schisme à jamais déplorable, a parlé de l'usage en question dans les termes les plus respectueux : « Quod si quilibet nostrum ad tuam paternam « JDenedictionem proficisci, et tuis venerabilibus pedum vesti- « giis frui voluerit, mihi quam maxime jucundum erit, inmo « et pra3 aliis omnibus rébus décorum; sine tamen nostro « cousensu et absque litteris commendatitiis non item, d [Epidol. vu, ad Nicol. I, Pont.)
fidèles avait inventé cet hommage envers lesPapes, à l'époque où ceux-ci n'avaient pas de palais. Mais après qu'ils se furent accoutumés à recevoir dans leur palais de Latran les chrétiens de différents pays, qui leur apportaient les respects de toute la terre, les Papes inventèrent à leur tour un moyen humblement ingénieux d'atténuer l'hommage qui leur était rendu. Ils firent tracer ou broder une Croix sur le haut de leur chaussure, afin de rendre à ce signe sacré le baiser des fidèles. Le plus ancien monument qui retrace cet usage appartient à la première moitié du vu" siècle : c'est la mosaïque qu'Honorius I" a fait exécuter dans l'abside de la basilique de Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane. Le pape présente à la sainte cette église qu'il vient de réédifier. L'inscription contemporaine est composée de trois quatrains : le dernier recommande à l'attention le portrait d'Honorius. « Ce pontife, y est-il « dit, est désigné ici par ses vêtements et par son (( œuvre, et la sérénité de son cœur brille sur son « visage^.» On voit que ce portrait avait été soigné : les détails du costume ont dû être fidèlement reproduits. La chaussure du pape est marquée d'une croix blanche. Nous retrouvons le même signe dans un autre monument du vu" siècle, dans les portraits de Jean IV et de son successeur Théodore P"", que nous offre la mosaïque de l'oratoire de Saint-Yenant, à côté de la basilique de Latran. Cette mo-
* Sursum versa nutu quod cunctis cernitur uno
Prœsul Honorius hsec vota dicata dédit.
Vestibus et factis signantur illius ora Lucet et aspectu lucida corda gerens-
saïque a été commencée par le premier de ces papes et achevée par le second. La croix de leur chaussure est noire. Voyez aussi un portrait qui date des premières années du vm« siècle, celui du pape Jean VIP, conservé dans la basilique souterraine de Saint-Pierre. L'usage touchant, dont nous venons de signaler les premières manifestations monumentales, ne s'est pas perdu dans l'âge moderne. On peut l'observer dans une série continue de monuments funèbres qui commence au tombeau d'Urbain VI, dans le xiv'' siècle, et finit par celui d'Innocent VIII, dans les dernières années du xv^ Les statues papales du siècle suivant, de Pie III à Saint- André délia Valle, de Léon X à la Minerve, de Paulin, de Pie IV, de Grégoire XIII, à Saint-Pierre, de Pie V et de Sixte-Quint, à Sainte-Marie Majeure, attestent la perpétuité de cet usage et des démonstrations de respect qui lui ont donné lieu originairement. Les derniers temps ont rendu à celles-ci le lustre antique des persécutions subies par les papes. Quand, dans les salons du Luxembourg, le Directoire faisait parade du bâton enlevé à Pie VI captif, comme si c'eût été le monument de la Papauté détruite, tout l'univers catholique aurait voulu faire le pèlerinage de Valence, pour s'y prosterner aux pieds du pontife mourant. Les rares visiteurs, admis à vénérer Pie VII dans sa prison de Fontainebleau, lui ont porté des hommages plus profonds que n'en avait reçu Léon III, lorsqu'il avait posé la couronne des Césars sur le front de Charlemagne.
1 Johannes indigtius episcopus fecit. {Inscription du portrail. )
Il arrive quelquefois que des coutumes bien simples réfléchissent tout un système d'idées, qui ont concouru à les former, à peu près comme certaines plantes révèlent, par le fait même de leur existence, la qualité du sol oii sont leurs racines, et du climat sous lequel elles fleurissent. L'usage dont nous venons de parler nous en off"re un exemple : il y a ici, sous une étiquette de cour, une thèse sociale. Cet usage est en efl'et le produit naturel d'un ensemble de pensées et de sentiments très-profonds, liés aux bases mêmes de la civilisation chrétienne.
La vraie civil isatioi;^ doit organiser un système de démonstrations de respect. Dans tout ce qui tient au sentiment, les signes sont le complément presque nécessaire de la parole, ils forment un langage à la fois plus imposant et moins individuel, parce qu'un usage consacré par le temps est comme la parole permanente de la société. S'il fallait supprimer les démonstrations de respect, il faudrait les attaquer jusque dans le langage lui-même, il faudrait abolir les formules de civilité respectueuse pour les remplacer par le tutoiement universel : les terroristes ont été les vrais logiciens de ce système sauvage. Mais, d'un autre côté, le sentiment de la dignité humaine, le bon goût, qui veut en toutes choses de la mesure et de l'harmonie, la sobriété dans ce qui est bien, qui est une condition délicate du bien même, doivent contenir, en de certaines limites, le symbolisme du respect le plus légitime. Plusieurs nations de l'immobile Orient, et plusieurs tribus nomades du nouveau monde se sont portées à cet égard vers deux extrémités diamétralement opposées. Dans
l'Orient, le sentiment hiérarchique profondément enraciné, mais altéré par l'esclavag-e, a produit un luxe inouï de révérences, de prostrations, d'attitudes immobiles, de mutisme calculé, de regards attachés à la terre, et de gestes pour couvrir les yeux indi^ g:nes de contempler la face du souverain. Les démonstrations de respect ont été, au contraire, à peu près annulées chez divers peuples sauvages dominés par un fougueux instinct d'égalité et d'indépendance. Si quelques-uns de leurs chefs étaient tout à coup transportés du fond de leurs huttes dans la basilique de Saint-Pierre, au moment oii chaque membre du sacré collég;e renouvelle aux pieds du Pape l'hommage de son obéissance, leur simplicité brute s'imaginerait sans doute que nous voyons dans le souverain Pontife un être d'une nature supérieure. Si un mandarin chinois assistait à nos cérémonies, il prononcerait sans hésiter que nous autres barbares nous manquons de respect à celui qui devrait être pour nous le chef d'un céleste empire. L'instinct chrétien s'est préservé de ces deux genres d'excès : il a pris quelque chose dans l'élément oriental, en adoptant une inclination du corps comme base des salutations qu'échangent entre elles les personnes qui se re'spectent réciproquement. Puis, partant de ce principe, que le lang-age symbolique du sentiment doit être gradué pour être vrai, il a établi sur cette base une échelle de démonstrations de respect, soit envers la Paternité, qui est la royauté dans la famille, soit envers la Souveraineté, qui est, sous une forme ou sous une autre, une sorte de paternité dans l'Etat. Mais, en général, la plus expressive de ces
démonstrations n'a pas dépassé la génuflexion simple dans les époques les plus hiérarchiques, ou, à d'autres époques, l'inclination profonde. Le sentiment chrétien ne pouvait donc être satisfait qu'en réservant pour le Chef de la chrétienté une démonstration encore plus significative : l'Eglise a conservé celle qui avait été adoptée spontanément dans les anciens jours du Christianisme. Si cet usag-e s'était perpétué sans aucune modification, tel qu'il s'était établi dans ce premier élan de la ferveur religieuse, on n'aurait déjà rien à redire. L'esprit chrétien toutefois l'a tempéré : il a produit une espèce de compromis entre la modestie des Papes et le respect des fidèles. De là ce détour, qui rapporte à la Croix du Sauveur le témoignage de vénération offert à la personne de son représentant ; cet hommage, qui est tout à la fois, dans l'acte même qui l'exprime, accepté par la dignité de pontife, et refusé par l'humilité de l'homme, imprime un caractère unique au cérémonial du Vatican. Il est souverainement noble de tous les sentiments qui ont concouru à le former. Les Anglais protestants, qui dans certaines circonstances fléchissent officiellement le genou devant le Roi, le premier g'entilhomme du royaume uni d'Angleterre et d'Irlande, ont-ils droit de s'étonner de l'hommage que nous rendons au premier Serviteur des serviteurs de Dieu? Si leur étiquette de cour est un reste des siècles féodaux, notre usage remonte aux premiers temps du Christianisme persécuté, c'est-à-dire de la plus grande liberté morale : car les hommes les plus libres de la terre sont ceux qui meurent pour un devoir. Rien n'est bas quand c'est famour qui
s'abaisse. Qui n'a été heureux et fier, une fois en sa vie, de se prosterner devant son père? Si l'égalité proscrit cela, l'égalité est une sotte. L'immortelle féodalité de la piété filiale ne passera pas. Nous nous moquons de ceux qui s'en moquent. Un protestant illustre a dit que l'Eglise catholique est la plus grande école de respect qui ait existé dans le monde; mais elle ne l'a été qu'en organisant une hiérarchie de formes respectueuses, en réservant l'hommage le plus profond au seul pouvoir qui soit assez haut pour n'avoir d'autres armes que la parole et la prière. A notre avis, c'est un pitoyable servage que d'avoir l'esprit courbé sous de petites idées qui ne savent pas même entrevoir cela.
En parcourant les pages qui précèdent, quelques lecteurs les auront trouvées probablement bien singulières dans le temps où nous vivons. Le monde s'agite sur ses bases, et, dans cet ébranlement universel, nous écrivons tranquillement la théorie d'une génuflexion. Eh! oui, nous sommes ainsi faits comme catholiques ! Il y a longtemps qu'une manie du même genre existe dans l'Eglise; c'est pour nous une tradition de famille. Les papes des Catacombes ont fait des règlements sur l'eau bénite. Après l'agonie de l'empire romain, Grégoire II ramassa, parmi les décombres de l'Italie, une plume pour rédiger une ordonnance sur les lampes d'un tombeau. Dans le moyen âge, les Papes ont signé des règlements pour les sacristains, de cette même main qui agitait sur l'Europe frémissante le drapeau des croisades. Lorsque le feu souterrain des révolutions fait éruption au sein du peuple, le prêtre n'en est
pas moins attentif à consulter chaque matin les rubriques pour réciter son bréviaire sur le cratère du volcan. La même disposition nous suit dans tous nos travaux : c'est en vertu de cette vieille habitude • que les écrivains catholiques aiment à défendre les usages de l'Eglise dans leurs plus menus détails, alors même qu'elle est attaquée dans ses droits les plus élevés. Nous tenons à reconnaître l'esprit qui l'anime jusque sous ses formes les moins éclatantes, comme un naturaliste recherche, sous des phénomènes en apparence peu importants, la vie de la nature. C'est pour nous une grande chose que d'être imperturbables dans le soin des petites : nous sommes assez rassurés sur l'avenir, nous avons assez de calme dans l'âme, pour que les agitations qui nous entourent, les distractions qu'elles provoquent n'aient pas la puissance de nous taire négliger une seule parcelle de nos saintes et paisibles études.
2° Siège gestatoire.
C'est aussi pour cela que nous marquerons ici l'origine et la signification d'un emblème qui ne frappe d'ordinaire que par sa singularité. Le Siège gestatoire du Pape est escorté de deux grands éventails de plumes blanches. Cet attribut dérive d'un usage qui remonte aux premiers siècles. Voici, en effet, ce que nous lisons dans le livre connu sous le nom de Constitutions Apostoliques : « Que deux dia- « cres, placés aux deux côtés de l'autel, tiennent « un éventail fait avec des membranes minces, ou « avec tk's phmies de paon, ou avec un voile et « qu'ils s'en servent pour chasser doucement les
« mouches, de peur qu'elles ne tombent dans les « breuvages *. » Toutefois , ce service matériel n'était pas alors plus nécessaire qu'il ne l'est aujourd'hui, 011 l'on s'en passe aisément : aussi avait-il une autre raison que celle de son utilité, une raison symbolique empruntée aux usages de la vie civile. L'emploi de ce genre d'éventails n'avait lieu, dans le monde romain, que parmi la haute classe de la société : leur présence annonçait la dignité du personnage qu'ils accompagnaient. Les chrétiens en firent un emblème des grandeurs spirituelles. C'est ce que prouve un vers antique trouvé dans les Catacombes et déposé au Musée chrétien du Vatican : près de la Vierge, portant l'enfant Jésus, un personnage, qui peut être un ange habillé en diacre, tient un éventail. Mais tout en plaçant cet attribut à côté du prêtre à l'autel en signe de vénération religieuse, la piété primitive lui donna en même temps une autre signification, correspondant à sa destination pratique. Les éventails, employés pour repousser les insectes, figurèrent la protection, les ailes des anges écartant loin du prêtre les distractions mondaines, ces insectes de la prière ; ils lui rappelèrent le recueillement dans lequel son âme doit être absorbée. Cet usage est depuis longtemps tombé en désuétude ; mais les ailes symboliques, qui se sont envolées de presque partout ^, sont restées attachées
1 Duo diaconi ex utraque parte altaris teneant flabellum ex tenuibus membranis, vel ex pavonuni pennis, vel ex vélo, quibus leniter abigant prgetervolantes bestiolas, ne in pocula incidant. (Consl. Apost., c. xix.)
2 L'archevêque de Mossine , l'évèque de Troja , dans la
au siège gestatoire du souverain Pontife, et font flotter autour de lui des souvenirs qui reportent la pensée vers les anciens jours. La société romaine, à laquelle les chrétiens des premiers siècles ont emprunté l'éventail comme marque d'honneur, conservait en cela quelque chose des usages de l'Orient. Sur les bas-reliefs retrouvés très-récemment dans les ruines de Ninive, dont la fondation remonte aux temps des patriarches, on a revu le parasol symbolique, signe delà puissance suprême : usage analogue à celui que l'Eglise a retenu pour le souverain Pontife, et que les Papes de nos jours transmettent à leurs successeurs. C'est un lien singulier des siècles passés et des époques futures, c'est un étrange symbole de la durée, que ce réseau de plumes légères, qui serait plutôt un emblème de l'instabilité. Le temps semble avoir permis à un éventail l'immortalité qu'il refuse aux empires.
L'usage du siège gestatoire, sur lequel le Pontife est assis lorsqu'il entre dans la basilique pour une fonction solennelle, et lorsqu'il s'en retourne, est aussi très-ancien. C'est ce qui résulte du passage suivant tiré d'un antique rituel ou Ordo romain : « Quand le Pontife est entré dans l'église, il ne « monte pas tout de suite à l'autel, mais il se rend « d'abord à la sacristie, soutenu par les diacres qui « l'ont reçu au moment ow il et t descendu de la chaise. » Cet Ordo a été rédigé avant le règne de pape Gélase P"", qui a vécu dans le v^ siècle : il parle de cette cir-
Pouille, et le grand prieur des chevaliers de Malte ont conservé Téventail. (Gancellieri. Descriz. de' tre pontif., art. de FlabcUo.)
constance comme d'une coutume déjà établie. C'est là encore un de ces usages que le Christianisme des premiers siècles a transportés du forum civil dans la basilique, dans l'assemblée des fidèles, qui est le forum chrétien. Le siège gestatoire fut la chaise curule des pontifes. Il était naturel d'adopter, pour emblème de dignité , les choses auxquelles on attachait généralement cette signification. Le simple bon sens pratique a conseillé plusieurs fois de faire passer dans la société spirituelle certains usages significatifs empruntés à la société civile : mais cette translation a une raison profonde, elle a son type dans l'organisation même du langage humain. La plupart des mots, qui désignent des opérations de Tâme, sont des métaphores, des expressions figurées, dérivées de ce qui se passe dans le monde des corps. Le langage symbolique a procédé de la même manière : les usages civils transformés en usages religieux sont les métaphores du symbolisme.
On retrouve chez un grand nombre de peuples anciens et modernes des usages plus ou moins analogues à cette espèce de marche triomphale, par laquelle un personnage auguste, environné de respects, s'avance au milieu d'une assemblée en restant immobile sur son siège. Il semble qu'on a toujours attaché une idée de majesté au repos dans le mouvement. Le mouvement, au moyen duquel s'exerce l'activité ou la puissance de l'homme, et le repos, qui est l'indice de la satisfaction de ses facultés, sont deux conditions de notre nature. Elles sont en état de discorde sur la terre. L'activité ne s'exerce qu'en tombant sous le joug de la fatigue. L'accuiu
doit se rétablir ailleurs. La qualité des corps glorieux, que le catéchisme désigne sous le nom d'agilité, implique le mouvement sans effort, l'alliance de l'activité parfaite et du parfait repos. Personne n'imaginera, je l'espère, que je veuille attribuer à une conception de ce genre l'origine de l'usage dont il s'agit : je dis seulement que la généralité de cet usage semble correspondre à un instinct de l'humanité qui saisit confusément, dans l'union simultanée du mouvement et du repos, quelque trait d'un mode supérieur d'existence, comme si cet instinct était un vague pressentiment d'un état futur. Dans un temps oij une foule' d'hommes ne considèrent les choses élevées que par le côté le plus bas et le plus grossier, il convient de leur faire remarquer quelquefois comment les actes les plus matériels, regardés par un certain endroit, confinent à un ordre d'idées dans lequel s'ouvrent des échappées de vue vers de profonds mystères. S'il est permis d'appliquer à des faits une locution qu'on n'emploie que pour les personnes, ces usages pensent plus de choses qu'ils ne semblent en dire.
J'aurais à expliquer ici un ordre de cérémonies religieuses plus élevé et plus significatif, si les limites, que m'imposent les proportions de mon livre, me permettaient d'examiner en détail le rit des Messes pontificales. Je me bornerai à quelques observations qui rentrent particulièrement dans l'objet de cet écrit.
3° Encensement.
L'encensement est une des belles cérémonies du culte catholique. L'Eglise a choisi l'encens comme une sorte de prémices des parfums de la création. Sa fumée, qui a rempli les chapelles des catacombes, s'échappera encore, à la fin des temps, du dernier sanctuaire chrétien. La plus pauvre église de village voit apparaître, comme la basilique vaticane, ce mystérieux et poétique nuage. Mais de toutes les cérémonies oii il figure, celle de l'encensement solennel, adressé au Pape au milieu des plus grandes pompes religieuses, est plus particulièrement remarquée par cette foule d'étrangers non catholiques qui assistent aux fonctions pontificales. C'est le point de mire le plus ordinaire de certaines critiques auxquelles il nous faut bien répondre de temps en temps, quoiqu'elles nous paraissent puériles. On serait moins pressé de les faire, si l'on voulait bien prendre la peine de savoir que l'encens a deux significations très-diverses dans les cérémonies de l'Eglise. Offert à Dieu, il est un symbole spécial de l'adoration souveraine; accordé aux créatures, il est un honneur rendu aux dons de Dieu en elles, au sceau de la rédemption, à l'élément divin qu'elles ont reçu. L'Eglise n'encense pas seulement les prêtres, elle encense le peuple chrétien, les pierres de l'autel et le cadavre auguste de ce pauvre qui mendiait hier à votre porte. Elle encense donc aussi le Pape. L'encens, comme les autres parfums, n'est pas, que je sache, une profession de foi par lui-même; il n'est ni religieux, ni idolâtrique, et le
88 ciiAPirRE VII.
bon sens dit que, dans l'emploi de ces choses, tout dépend de leur signification publique et avouée. En donnant à la même cérémonie deux significations différentes, selon qu'elle se rapporte directement à Dieu ou aux hommes, nous faisons pour les emblèmes ce qu'on fait pour les mots dans le langage ordinaire. Les mots de vénération, d'honneur, d'hommage, de prière, servent à exprimer les relations avec Dieu et avec les hommes. Pourquoi le langage symbolique ne suivrait-il pas les règles du langage parlé, puisque ce sont les mêmes pensées traduites en deux langues, l'une pour les oreilles, l'autre pour les yeux? C'est une admirable nécessité pour le langage humain que d'être obligé de constater, par la similitude même des mots, que nos bons sentiments envers les hommes sont, non pas égaux, mais semblables à nos sentiments envers Dieu, et qu'ils en sont une dérivation. Par la même raison j'admire le culte catholique précisément parce que, tout en adorant l'Etre infini dans son incompréhensible essence, il est pénétré de cette pensée qu'il faut aussi honorer les créatures en Dieu. Tous les hommages rendus à ce qu'il y a de sacré dans les fidèles, les prêtres, les pontifes, les saints, les anges, ne font que passer à travers pour glorifier les dons de Dieu en montant vers lui, semblables à cette fumée des encensoirs, qui, après s'être répandue parmi la foule agenouillée dans Saint-Pierre, monte le long des colonnes et des chapiteaux, et va se fixer au faîte de cette coupole qui figure le ciel.
4° Le rit de la Communion.
La cérémonie de Fencensement, malgré sa belle signification, offre toutefois beaucoup moins d'intérêt que le rit observé dans la communion solennelle du Pape. Il présente quelques particularités qui le distinguent du rit ordinaire. Après avoir donné le baiser de paix au diacre et au sous-diacre, le Pape descend de l'autel, traverse le sanctuaire et monte au siège pontifical. Là, à demi assis, quoique incliné par respect pour le sacrement, il communie avec une partie des espèces consacrées, puis le diacre et le sous-diacre latins * consomment ce qui reste. L'attitude du Pape et cette communion multiple à la même hostie et à la même coupe retracent la première communion des Apôtres assis à la table du Sauveur. Mais la raison pour laquelle le Pontife se retire de l'autel n'est pas aussi claire. Quelquesuns ont cru que ce rit, suivant lequel le Christ, présent dans l'Eucharistie, va en quelque sorte trouver, à quelque distance, celui qui est le représentant spirituel de l'humanité, a pour objet de fi-
* Nous voyons encore ici un exemple du soin respectueux avec lequel l'Eglise pourvoit au maintien des anciens rites, réunis dans son sein. Le pain azyme, employé dans la célébration des saints mystèi'es selon le rit latin, étant remplacé, dans la liturgie grecque, par le pain fermenté, le diacre et le sous-diacre du rit grec ne pourraient participer à la communion du Pape sans s'écarter, pour le moment, de l'usage établi dans leur liturgie. Une dispense, qui leur serait accordée pour une circonstance aussi solennelle, serait bien concevable; mais l'Eglise a préféré l'observation de la règle aux motifs qui sembleraient justifier une exception.
gurer la condescendance miséricordieuse avec laquelle le Verbe divin, en s'incarnant, est venu chercher l'humanité qui s'était éloignée de lui. On a pensé aussi que le Pape s'éloigne en signe d'humilité, en commémoration du péché de saint Pierre, comme pour signifier qu'il n'osera recevoir le Sauveur que parce que le Sauveur daigne venir vers lui.
Innocent III a donné une autre interprétation. « Le pontife romain, dit-il, fait la fraction de l'hostie « à l'autel, et la communion sur son siège, pour « rappeler que le Christ a rompu le pain en présence « de deux disciples à Emmaiis, et a mangé à Jéru- « salem en présence de dix Apôtres *. Nous lisons « (dans l'Evangile) qu'il a rompu à Emmaiis, mais « non pas qu'il y ait mangé : nous ne lisons pas « qu'il ait rompu à Jérusalem , mais qu'il y a « mangé ^. » Voici maintenant l'explication donnée par saint Bonaventure : « Le Christ a souffert en « public sous les yeux de tous ; de là vient que le « Pape, dans la messe solennelle, prend le corps du « Christ sous les yeux de tous, car il est assis sur « sa chaire et se tourne vers le peuple ^, » pour ac-
1 On voit que la raanducation dont il s'agit est celle qui a eu lieu lors de l'apparition du Christ aux Apôtres, après sa résurrection et en l'absence de saint Thomas.
2 Romanus pontifex ideo non communicat ubi frangit, sed ad altare frangit, et ad sedem communicat, quia Chrislus in Emmaiis coram duobus discipulis fregit, et in Hierusalem coram decem Apostolis manducavit. In Emmaûs fregisse legitur, non manducasse ; in Hierusalem non legitur fregisse, sed legitur manducasse. (Lib. VI, c. ix, Myster. miss.)
3 Chrislus iu comuiuni et omnibus videntibus passus est.
complir l'action sacrée qui a lieu en commémoration de la mort du Sauveur. Enfin, selon Durand, « il convenait que le souverain Pontife, le chef de « l'Eglise, qui représente éminemment le Christ, « communiât dans un lieu plus élevé que l'endroit « ordinairement réservé à la communion*. » Les deux dernières explications mystiques que nous venons de rapporter suggèrent une explication pratique qui, du reste, ne les exclut pas. On a voulu que la communion solennelle du père commun pût être vue par un plus g^rand nombre des assistants. Les personnes étrangères à la piété ou à la foi ne comprennent guère une raison de ce genre; mais les cœurs dans lesquels le sentiment catholique est vraiment développé n'ont guère besoin qu'on la leur explique. Qu'est-ce en effet que la communion? C'est l'acte terrestre le plus divin de l'union de l'homme avec Dieu, et des hommes entre eux ; c'en est la consommation la plus parfaite dans les conditions de la vie présente. Le sentiment de cette union trouve, dans cet acte, sa vivacité la plus céleste unie au calme le plus profond. Lorsque des êtres bien-aimés s'avancent vers la sainte table, nous les suivons des yeux avec les émotions d'une amitié divinisée. Une famille sent comme un sceau surna-
Unde Papa quando sumit corpus Ghristi in missa solemni, suxnit omnibus videntibus : nam sedens in cathedra se convertit ad populum. {In Psalm., 21.)
1 Sicut summus pontifex est Ghristi vicarius, et caput omnium qui in Ecclesia degunt, ita Christum Ecclesise caput perfectius ac sublimius representans, ad sublimiorem locum commuuicare solet. {Itiitio)ial., lib. IV, c. Liv.)
turel s'imprimer sur son unité intime, lorsqu'elle voit le mystère de Calliance se reposer sur ses lèvres et dans le cœur du chef ou de l'aïeul qui la représente tout entière. L'unité catholique étant personnifiée dans le Pape, toute l'Eglise communie avec lui et en lui : cet acte exprime, au plus haut degré, l'unité de l'amour dans l'unité de la foi.
5° Bénédiction.
Le caractère de la Papauté est empreint, sous une autre forme, dans la bénédiction de la Ville et du Monde que le Pape donne, deux fois par an, du haut du vestibule de la basihque Vaticane*. Cette cérémonie est si connue, si renommée, qu'il est presque aussi difficile d'en parler sans répéter ce qui a été déjà dit, qu'il serait peu convenable, dans un livre comme celui-ci, de la passer sous silence. Pour éviter les redites, je substituerai au tableau qu'elle présente l'analyse des sentiments auxquels elle correspond; je marquerai bien moins le comment que le pourquoi de sa beauté.
Le temps et l'espace étant le double théâtre des choses humaines, il est à désirer pour toute belle cérémonie qu'elle ait, sous ces deux rapports, un encadrement digne d'elle, La décoration dans l'espace, alors même qu'elle ne provient pas des aspects de la nature, peut être produite par les monuments
1 Cette cérémonie a lieu le jeudi saint et le jour de Pâques. Elle se renouvelle à Saint-Jean de Latran, le jour de TAscension, et à Sainte-Marie Majeure, le jour de l'Assomption.
de l'art. La décoration dans le temps se compose des souvenirs qu'un lieu réveille. Les grands souvenirs sont, pour ainsi dire, des colonnes qui s'élèvent dans le désert du passé, comme les monuments sont des souvenirs matériellement fixés dans l'espace. Cette double décoration ne fait pas faute à la cérémonie dont nous parlons. Ces collines abaissées qui se traînent autour de la basilique, comme pour faire mieux ressortir la hauteur de sa coupole, cette place du Vatican, avec ses larges espaces, seul rendez-vous religieux oii aboutissent les chemins qui viennent de partout, cet obélisque qui représente les siècles, comme la place dont il est le centre représente les pays, ces fontaines, antique emblème de la purification placé à l'entrée du temple, suivant l'usage des premiers temps, ce portique circulaire qui entoure comme une balustrade le lieu sacré teint du sang des premiers martyrs de Rome, ce cirque de Néron, remplacé par un cirque de fêtes religieuses, oii tous les siècles chétiens ont défilé avec des processions et des prières, où Constantin et Charlemagne, l'Orient et l'Occident se sont agenouillés; en un mot, ce grand forum de la chrétienté, aussi bien couronné par ses mille souvenirs que par ses 300 colonnes et ses ISO statues, fournit à une cérémonie solennelle un encadrement qui se prêterait aussi bien à être la matière d'un hymne que le sujet d'un tableau.
Si notre âme est sensible aux harmonies qui existent entre un objet quelconque et son entourage, elle n'est pas moins frappée des contrastes que cet objet ramène à l'unité. La beauté interne dune
chose se montre dans la puissance qu'elle a de dominer les contraires. Les impressions que produit en nous le spectacle de la nature tiennent en partie à cette loi : elle s'y trouve fréquemment empreinte. Parmi les contrastes qui peuvent affecter nos sens, celui du bruit et du silence n'est pas un des moins significatifs. Un bruit immense et confus ne révèle par lui-même que la présence de causes multiples, ouïe nombre : le silence qui le remplace tout à coup suppose l'intervention de quelque principe d'unité. Le plus grand bruit n'annonce directement qu'une grande puissance matérielle. S'il s'apaise soudainement, c'est qu'une ptiissance morale est apparue : lorsqu'en effet le bruit cède à l'action d'une cause: physique , il ne tombe pas en un instant, il s'affaiblit par degrés. Ce genre de contraste se produit sur la place Saint-Pierre, lorsqu'au moment de l'apparition du Pape dans la loge pontificale, le vaste bruit, qui monte de tous les points de cette place, s'abattanttout à coup, semble se prosterner dans un plus vaste silence.
Outre la loi des harmonies et des contrastes, il en est une autre, celle des proportions, sans laquelle rien n'est vraiment beau dans les arts comme dans la nature. Mais, lorsqu'il s'agit de cérémonies, cette loi porte spécialement sur les rapports qui doivent exister entre l'idée qu'elles expriment et les faits auxquels cette idée s'applique. Si une cérémonie a la prétention d'être grande, sans être soutenue par de grandes réalités qui lui correspondent, il y a disproportion entre sa forme et sa matière. Le caractère factice et faux qui en résulte ne saurait tromper
DE LA PAPACTÏi;. 95
le sentiment public : le bon goût est froissé, sans parler du reste. Le président du consistoire de Genève, l'archevêque de Cantorbéry, le métropolitain de Moscou, seraient bien les maîtres, si cette idée leur passait par la tête, de se mettre à bénir, du haut d'un clocher, leur ville et le monde. Mais comme chefs de cultes locaux, d'églises nationales, leur charge serait-elle de taille à se hausser avec grâce jusqu'à cette bénédiction universelle? On ne joue pas, comme on veut, le rôle de père commun. Le pontife de la seule Eglise qui ait engendré des enfants parmi tous les peuples, est le seul qui puisse se trouver à l'aise, et avoir un maintien naturel dans la majesté de cet acte.
La simplicité des moyens employés pour produire une noble et belle chose est aussi un de ces secrets du sublime que le Créateur nous a révélés dans ses œuvres. Imiter dans les nôtres cette simplicité, c'est un grand art quand on le fait par système ; c'est quelque chose de mieux, c'est une grande manière, quand on le fait tout naturellement. J'en retrouve la trace dans la cérémonie qui nous occupe. La bénédiction est assurément une fonction auguste, puisqu'il faut remonter, pour en trouver le type, jusqu'à la paternité divine. Elle apparaît à l'origine des choses, lorsque le Créateur bénit ses œuvres, elle reparaît à la fin des siècles, lorsque le Rédempteur dit : « Yenez,les bénis de mon Père. » Le temps n'est qu'un jour pour Dieu; l'aurore et le soir de ce jour sont bénis par lui. Entre ces deux moments, la fonction de bénir a été accordée à la paternité terrestre .
î)<3 CHAPITRE VII.
On a cru dans tous les temps à l'efficacité mystérieuse de la bénédiction paternelle. Cette croyance existait déjà, lorsque les patriarches ont planté leurs premières tentes, et nous la retrouvons, dans nos vieilles sociétés, sous les toits même qui abritent des doctrines impies. Ce jeune homme, qui se croit incrédule, s'étonne d'avoir encore foi à la bénédiction d'un père, comme à quelque chose d'indéfinissable qui porte bonheur : le mysticisme le tient encore par cet endroit-là. Le Christianisme, en fondant les familles spirituelles qu'on nomme paroisses ou diocèses, y a consacré la prérogative de la paternité. Il a voulu que le prêtre, le père de chaque famille d'âmes, la bénît de la bénédiction même du Christ, qui se perpétue dans l'Eglise comme un héritage impérissable. Elle se reproduit, sous différentes formes, pour les principales situations de la vie. Comme cette fonction atteint son plus haut degré de solennité dans les grandes cérémonies pontificales, il semblerait, au premier abord, très-naturel que lEglise eût choisi, pour cette circonstance, une formule spéciale, tout éclatante de paroles aussi solennelles que l'acte lui-même. Elle n'en a rien fait, elle n'y a pas même songé. Elle a pris tout simplement la formule que vous trouvez dans les plus petits livres de dévotion pour des circonstances vulgaires. La bénédiction papale se distingue si peu des autres par les paroles dont elle est composée, que quelques personnes, voyant qu'elle ne fait mention ni de la ville, ni du monde, en ont pris occasion de douter qu'elle ait effectivement le caractère qu'on lui attribue, comme si le caractère d'une céré-
monie était uniquement déterminé parle sens littéral des mots. D'où serait venu ce nom de bénédiction Urhi. et Orbi, sous lequel on la connaît à Rome, en Italie et partout, s'il n'était appuyé sur rien? Il a, en effet, un fondement très-réel. A chaque bénédiction pontificale, il y a, sur la grande place du Vatican, des représentants de presque toutes les parties de la terre. Le Pape bénit en eux tout ce qui leur €st cher, leurs foyers domestiques, leurs parents, leurs amis, les champs qui les nourrissent, les lois qui les protègent, les cimetières oii ils reposeront. Cette bénédiction est en quelque sorte forcément illimitée, comme elle l'est volontairement par la charité du pontife. C'est une chose admirable que, dans un acte si imposant, où le Pape paraît dans toute sa grandeur, l'Eglise ait renfermé la bénédiction du monde dans les mêmes mots que le curé du dernier hameau prononce sur les petits enfants assemblés sur son passage au coin d'une borne. En parlant de la beauté de la cérémonie de Saint- Pierre, on dit quelquefois : C'est pourtant bien simple. Dites au contraire. C'est beau, car c'est bien simple. Le mot sera plus juste.
Il nous reste à indiquer une autre raison de l'intérêt qu'inspire le spectacle rehgieux qui se produit sur la place du Vatican. Cette raison n'agit pas sur tous les esprits. Elle n'est pas entrevue par ceux que l'ignorance ou la frivolité empêche de pénétrer le sens des cérémonies chrétiennes. D'autres, qui en ressentent l'impression, n'en ont qu'un sentiment confus. Mais, avec un peu d'attention, on la démêle aisément. Dans toute solennité chrétienne, II. 0
quel que soit son objet spécial, deux idées doivent se produire, comme elles doivent se produire aussi dans l'architecture sacrée. 11 n'est pas de basilique si splendide, il n'est pas de fête si joyeuse qui ne doive rappeler à l'homme qu'il est pécheur, misérable, et que le plus grand bonheur pour lui, c'est le bonheur du pardon. Cette idée est présente de plusieurs manières dans la solennité dont nous parlons en ce moment. La plus grande partie de la foule qui se réunit sur la place pour la bénédiction du Pape vient de circuler dans les nefs de la basilique : elle y a vu, sur les tribunaux de la pénitence, les inscriptions par lesquelles ils annoncent qu'ils sont établis pour les principales langues parlées dans le monde chrétien. Voici donc une double universalité : en bas l'absolution universelle, en haut l'universelle bénédiction. Après que le Pape a béni, un prélat lit sur une feuille de papier la proclamation des indulgences accordées à tous les fidèles, dont le cœur contrit et humilié se prosterne dans le repentir sincère de ses fautes. Les mille voix de la foule, l'allégresse des instruments de musique, le son des cloches, suspendus au moment de la bénédiction, vont reprendre l'instant d'après, et, dans cette minute de silence, le souvenir de la misère de l'homme tombe d'en haut sur ces bruits de fête. Ne négligez pas de vous unir à cette pensée, durant la courte lecture du bref d'indulgences. Lorsqu'elle est terminée, le prélat, qui vient de remplir cette fonction, jette en l'air la feuille, qui tournoie pendant quelques secondes au gré du vent. Quelques personnes désireraient qu'on supprimât cette forma-
lité, comme étant peu d'accord avec la gravité de toute la cérémonie. Mais ce vieil usage rappelle la simplicité des formes antiques ; il doit être respecté, quand ce ne serait que pour cela, et il ne faut pas d'ailleurs trop raffiner avec les détails des belles et grandes choses que les siècles nous ont léguées. Pour moi, je suis loin d'en recevoir une impression qui me contrarie. Il n'est pas si mal, je crois, qu'il y ait, dans les spectacles les plus majestueux, quelque endroit par oii l'imperfection des choses humaines, perçant à travers ce qui parait grand, y fasse apparaître un signe de la petitesse de tout ce qui passe. La vie entière , avec ses plus belles fêtes, est à peine une feuille légère qui voltige en tombant dans l'éternité : ce papier, ballotté par le vent, vous en offre la figure. Attachez-y cette idée en retournant chez vous : vous le trouverez assez sérieux.
La solennité du matin est complétée, le soir, par un emblème, exprimant la pensée qui doit terminer toutes les fêtes chrétiennes, la pensée du triomphe sur la mort ou de la glorification. Un fanal sublime s'allume au centre de l'horizon romain. Les villages suspendus aux flancs des montagnes de la Sabine, les sohtaires du mont Soracte, les pâtres de Tusculum l'aperçoivent, et le bateau à vapeur, qui passe à cette heure-là près de la côte d'Ostie, salue de loin une tour de lumière, qu'il ne rencontre jamais sur d'autres rivages. Vue de près, la coupole de Saint- Pierre illuminée semble être une tiare étincelante, posée sur le tombeau du pauvre Pêcheur. Bien des spectateurs n'y admirent rien autre chose que de
belles lignes d'architecture dessinées en traits de feu. D'autres y voient peut-être une image de la justice et de la gloire que la postérité rend aux grands hommes persécutés. Le plus simple chrétien a le regard plus perçant. Le monument de la mort, sur lequel est placée cette couronne, ne borne pas sa vue ; il en voit une autre au delà. La lampe, qui veille près du cercueil d'un juste, dans un petit caveau, a déjà sa clarté prophétique. Mais l'illumination de la tombe devait avoir son apogée, elle devait monter jusqu'à la splendeur, et il est moralement beau qu'un sépulcre se trouve être, chaque année, le point le plus radieux de toute la terre. Si j'avais le malheur d'être matérialiste, de ne croire qu'à la mort, je m'y arrêterais tout pensif devant ce produit étrange des instincts de l'humanité.
Nous venons de parcourir une série de faits bien divers, en étudiant l'essence de la Papauté dans un ensemble de choses qui en sont les formes extérieures. Notre attention s'est éparpillée sur des détails à plusieurs égards divergents les uns des autres : résumons donc l'idée centrale qu'ils concourent à mettre en relief. Ils expriment l'idée de la paternité morale, du suprême pouvoir spirituel, en mêlant à cette idée les doux sentiments de famille transportés dans la sphère de la société religieuse. Ils expriment cette idée avec des attributs de glorification, parce que ce genre d'emblèmes est le symbole spécial du pouvoir, parce qu'il est utile et juste de glorifier surtout le pouvoir divin, communiqué aux hommes pour étendre le règne de la vérité et de la vertu sur la terre, parce qu'enfin le vicaire du
Christ est, par le caractère dont il est revêtu, le type le plus haut de l'homme réhabilité. Mais en même temps les idées d'humilité et d'abnégation, résumées dans le titre de serviteur des serviteurs de Dieu, rayonnent à travers tous ces emblèmes de glorification. Le pontife qui ceint la tiare scelle ses décrets avec Vanneau du pécheur : la souveraineté spirituelle est la seule puissance sur la terre qui ait tenu à rappeler constamment, par un signe solennel, l'humilité de son origine. Le Pape est dépositaire des clefs, il possède la plénitude du pouvoir de lier et de délier, il bénit le monde, et il courbe lui-même le front sous la bénédiction, sous la main d'un autre homme, il demande à son confesseur, en se frappant la poitrine, d'être délié de ses fautes par l'absolution qu'il implore à genoux. Il monte sur le trône pontifical, mais, au moment où il en prend possession, FEglise lui chante le verset du psaume où l'on rend gloire à Dieu, « qui fixe ses regards « sur ce qui est humble, qui élève le faible et le « pauvre du sein de la poussière et des balayures de « ce monde, pour le mettre à la tête de son peu- « pie. » Nous nous prosternons devant lui en recevant sa bénédiction, mais il se prosterne, dans les fonctions de la semaine sainte, aux pieds des pauvres, pour y baiser les pieds de toute l'Eghse. Il a pour résidence les palais des églises patriarcales, mais il est emprisonné dans la sainteté de son caractère, car le trône papal est la colonne du stylite. Le Pape vit sans liberté, prend ses repas sans convives, règne sans fêtes de cour. Il n'est pas seulement astreint aux lois de pénitence et de mortifica-
Lion communes à tous les fidèles, il n'est pas seulement soumis aux restrictions sévères imposées au prêtre : les règles les plus assujettissantes sont multipliées autour de lui, pour aider la faiblesse de l'homme à porter le fardeau du sacerdoce suprême, comme on élève des contre-forts autour d'une église dont la voûte tremble sous le poids de la tour dont elle est couronnée.
Cette réunion d'usages, de rites, d'emblèmes, forme, comme je l'ai dit, une sorte de monument vivant dont les autres monuments retlètent la perpétuelle présence. L'impression qu'ils produisent serait bien alFaiblie, il y aurait dans leur ensemble une grande lacune, si l'on ne voyait s'élever au milieu d'eux cette auguste figure de la Papauté. Protectrice des monuments anciens, créatrice des nouveaux, elle semble avoir toujours eu une main dans le passé et l'autre dans l'avenir.
Parmi ces monuments, nous devons maintenant distinguer deux classes auxquelles s'attache un intérêt très-distinct. Elles contribuent, par des fonctions spéciales, au caractère de la ville qui est le siège de la paternité religieuse, le centre de l'empire spirituel de la vérité et de l'amour. L'une réfléchit les clartés primitives de la révélation évangélique ; l'autre est la manifestation permanente de l'esprit de charité.
CHAPITEE VIII
Ces pierrus ont été placées comme monument pour les lils d'Israël... Elles sont encore là... {Livre de Josué, c. iv, v. 7 et 9.) Si d'autres témoins viennent à se taire, les pierres parleront à haute voix.
(Évangile de saint Luc, c. xix, v. 40.)