III. ÉTAT PRIMITIF DE l'hOMME. SA CHUTE
Passons maintenant aux peintures et aux sculptures antiques relatives à l'histoire des ancêtres du genre humain. Entre Eve et Adam s'élève V arbre fatal. Sa forme et son espèce varient. Souvent il porte des fruits, souvent aussi il n'en a pas. Le ser-
* Lsetare, pater Adam... curre Heva ad Mariam, curre, mater, ad filiam. (S. Bernard, de Laudib. virg. Matr., homil. ii, no 3.)
2 Recte sub altare justorum anira» requiescunt, quia super altare Domini corpus offertur. ( S. Maximus Tauria. Seriito i.xxvui, de Natal. Sanct.)
TRADITION MONUMENTALE. l'-^S
pent tentateur est figuré dans plusieurs de ces tableaux. Ordinairement il tourne en spirale autour de l'arbre, qu'il embrasse dans ses replis tortueux, et sa tête regarde Eve. Dans un tableau d'une chambre sépulcrale du cimetière des Saints- Marcellin et Pierre, le serpent est à terre, le cou dressé.
Ces tableaux peuvent se diviser en deux classes. Les uns représentent nos premiers parents avant la chute. A cette classe appartiennentles monuments que nous avons indiqués tout à l'heure à propos de la doctrine de l'Église sur la création de l'homme. Adam et Eve n'y portent pas la ceinture de feuilles. Elle se rencontre pourtant dans quelques-unes de ces peintures, notamment dans un tableau du cimetière de Calixte, autrement dit Catacombes de Saint-Sébastien. Le péché n'est pas consommé. Eve s'apprête à recevoir la pomme que le serpent lui présente, et elle est encore libre de la refuser. En donnant à nos premiers parents l'attribut de la honte qui a suivi leur crime, l'artiste a voulu peut-être signifier que la faute était déjà moralement consommée par le consentement, quoiqu'elle ne le fût pas encore par
l'acte matériel.
Un monument très-remarquable parmi ceux dont nous parlons ici est une espèce de médaillon antique en verre, trouvé dans les Catacombes. Le serpent entrelacé autour de l'arbre tient dans sa bouche, emblème de la parole séductrice, un fruit qu'il offre à Eve. Celle-ci étend une main pour le recevoir, et de l'autre main elle présente un fruit de même genre à Adam. Mais comme le chef du genre humain n'a pas encore succombé, ils ne rougissent
pas de leur nudité. Cette représentation simultanée de la tentation d'Eve par le démon et de la tentation d'Adam par Eve déjà coupable, n'est pas exactement conforme au texte de la Genèse, suivant lequel Adam ne fut pas témoin de la séduction d'Eve et de sa faute. L'artiste a négligé l'ordre successif des actes dont se compose l'histoire du péché originel, pour figurer par un seul tableau le fait complet de la chute. Il s'est plus préoccupé de l'unité dogmatique du sujet que de la diversité historique. Cette combinaison qu'on remarque dans plusieurs anciens monuments relatifs au, péché originel s'explique aisément. Les premiers artistes chrétiens représentaient souvent un certain nombre des faits du Vieux et du Nouveau Testament sur les murs d'une même chambre sépulcrale, sur les parois d'un même sarcophage. L'espace était petit, proportionnellement à la multiplicité des sujets qu'ils voulaient y figurer. Ils resserraient alors dans un même compartiment tout ce qui concernait la chute de l'homme, afin d'avoir plus de place pour les autres faits. Remarquons en passant que ces vénérables peintures des premiers siècles ont fourni d'avance une excuse à plusieurs monuments religieux du moyen âge et des temps modernes , qui s'écartent en quelque chose du texte sacré. Une critique rigoriste leur a reproché cette déviation, et ils mériteraient effectivement un blâme sévère, s'ils avaient eu la prétention de reproduire les faits avec tous leurs détails et dans leur ordre de succession. Tel n'était point le but des artistes qui nous ont laissé ces œuvres souvent empreintes d'un esprit profondément pieux. Il n'y
avait pas chez eux mépris de la réalité historique, mais effort pour figurer, avec des éléments de cette vérité, la liaison intime des faits successifs et l'unité des faits divers. Ne soyons pas plus sévères à cet égard que ne l'étaient les premiers chrétiens, lorsqu'ils s'agenouillaient dans les chambres sépulcrales des Catacombes ornées de tableaux dans lesquels cette hardiesse artistique a commencé de se produire. Les tombeaux des martyrs lui ont obtenu pour l'avenir une indulgence perpétuelle.
Revenons à l'antique médaillon de verre qui nous a suggéré ces observations. Il semble offrir une particularité bizarre, La première femme, représentée au moment où elle va consommer le péché, porte une parure brillante : elle a un collier et des bracelets. Cette singularité doit avoir une intention : l'artiste a voulu sans doute signifier par là qu'en se fiant à cette promesse du tentateur : Vous serez comme des dieux, Eve avait espéré une beauté éblouissante, et que la vanité féminine avait eu une grande part dans l'entraînement du crime. Cet emblème renferme à la fois une leçon profonde dont la vérité s'est fait sentir dans tous les temps, et une pensée pleine d'indulgence qui rappelle ces mots de saint Ambroise : « Eve a péché moins par méchanceté « que par la mobilité de son âme * . »
Buonarotti fait une autre remarque qui ne doit pas être négligée : « Les fruits que l'artiste a placés « sur l'arbre fatal sont au nombre de sept, en comp-
1 nia quEe mobilitate magis animi quam pravitate peocaverat. (S. Ambi-., in Luc, lib. VI, no 58.)
« tant pour un seul la pomme donnée par le serpent « à Eve, et ensuite par elle à Adam. Je crois qu'il « a voulu faire un emblème de sept vices que la « désobéissance de nos premiers parents a suscités « dans le cœur de l'homme*. » Un tableau du cimetière de Calixte semble confirmer cette observation. 11 y a sept pommes sur l'arbre : celle qui est dans la bouche du serpent, laquelle est la matière propre du péché, puisqu'il la présente à Eve, peut être considérée comme étant le résumé de tous les genres de désordre figurés par les sept autres.
Les tableaux de la seconde classe sont ceux qui représentent nos premiers parents après leur prévarication. La ceinture de feuilles marque l'état de chute. On doit une attention spéciale aux monuments qui retracent l'instant où Dieu a demandé à nos premiers parents l'aveu de leur faute, où ils ont reçu de sa justice la punition et de sa miséricorde l'espérance. Sur un sarcophage trouvé dans les catacombes de Saint-Sébastion, Dieu, sous une forme humaine, pose la main sur l'épaule d'Adam en l'interrogeant. Celui-ci indique d'un geste sa femme, qui, à son tour, repousse par un geste l'accusation, pour la renvoyer au serpent dont le corps reste invisible, mais dont la tête apparaît au sommet do l'arbre et semble régner en souveraine sur l'empire
1 II inedesimo artefiC3 ha fatto nell' albero sette pomi, contando per uno quello dato dal serpente ad Eva, e poi da Eva ad Adamo, per significare, credo io, i sette vizi suscitât! iiell' uomo per la disohbedien/a de' primi progenitori. (Osserr. sofwa alcuni frammenli di vasi anlichi di vetro, trovati ne'' cimiteri di Roma, p. 12, tavola i.)
du mal. On peut remarquer la figure du personnage qui représente le juge suprême exigeant la première confession. Elle est empreinte d'une bonté, d'un intérêt charitable, type primitif des dispositions qui doivent animer ceux que Dieu a institués les confidents de toutes les misères de l'humanité.
D'autres sarcophages reproduisent le moment oià Dieu prononce la sentence. D'une main il donne à Adam un faisceau d'épis, et de l'autre un agneau à Eve : l'animal mystérieux se dresse vers elle, et un de ses pieds de devant est placé dans la main du Seigneur. Quelquefois Dieu n'est pas représenté, mais seulement les deux emblèmes, les épis et l'agneau, comme on le voit dans le sarcophage de Junius Bassus : ce qui dénote que la sentence a déjà été portée et que ses effets demeurent. Le premier de ces emblèmes s'explique aisément. Dieu avait dit à l'homme qu'il se procurerait son pain à la sueur de son front, en labourant la terre ^. Un faisceau d'épis était naturellement le symbole de cette loi de travail imposée au genre humain. L'analogie semble indiquer que l'agneau donné à Eve doit être aussi un emblème de la pénitence, et, en conséquence, plusieurs archéologues ont pensé qu'il signifie le travail propre à la femme destinée à filer la laine. Mais cette explication n'est -elle pas sujette à quelque difficulté? L'agneau figure, sur d'autres sarcophages du même temps, dans la représentation de l'offrande qu'Abel fait au Seigneur, et il y est le type des sacrifices agréables
1 In laboribus comedes ex ea... Insudore vultus tui yesceris fane. {Gènes., m, 17 et 19.)
à Dieu : le bélier apparaît aussi dans le sacrifice d'Abraham comme emblème du sacrifice de la Rédemption. Est-il probable qu'on ait donné à l'animal mystique, dans les tableaux relatifs à la chute de l'homme, une signification détournée de celle qu'il a ordinairement ? Le texte même des livres saints suggère une autre interprétation. C'est à Eve qu'il a été dit qu'elle écraserait la tète du serpent, c'est à elle que la promesse du Rédempteur a été laite, et le Christ n'est-il pas, suivant l'expression même de l'Apocalypse, V Agneau immolé dès V origine du monde*? Si Ton admet cette explication, les deux emblèmes dont il s'agit ne sont pas analogues entre eux, mais constrastants. Le second signifie la délivrance, comme le premier, le faisceau d'épis, exprime la punition.
Une autre idée se présente encore pour l'explication de ces intéressantes allégories. L'emblème du faisceau d'épis se fait remarquer dans la représentation du culte primitif. Abel, qui était pasteur de brebis ^, et qui choisissait ses offrandes parmi les premiers nés de son troupeau, apporte au Seigneur un agneau qu'il tient dans ses bras : Caïn, agriculteur, offre un faisceau d'épis et une grappe de raisins. Les mauvaises dispositions de Caïn firent rejeter son oflfrande, mais en elle-même elle
1 In libro vitse Agni qui occisus est ab origine mundi. (Apoca'., XIII, 8.)
2 Fuit autem Abel pastor ovium et Caïn agricola. Factum est autem post multos dies ut ofFerret Caïn de fructibus terrfe munera Domino. Abel quoque obtulit de primogenitis gregis sui et de adipibus eorum. {Gènes., iv, 2, 3, 4.)
était innocente et pure. Or, les premiers chrétiens savaient que les sacrifices primitifs avaient été des figures de l'oblation accomplie par celui qui est à la fois V Agneau de Dieu et le pain de vie, et le froment des élus. Dans ce point de vue, le faisceau d'épis pourrait avoir, comme l'agneau, un sens mystique relatif au Christ, et l'on serait tenté de lui attribuer aussi cette signification dans les œuvres des anciens artistes chrétiens, qui se rapportent à l'histoire de la chute. Mais cette explication serait, je crois, bien moins naturelle que ne l'est celle qui le considère comme un emblème de travail et de pénitence, lorsqu'il figure auprès d'Adam coupable.
Quoi qu'il en soit, voilà trois interprétations de cette partie de l'ancien symbolisme chrétien, liée au dogme du péché originel. Suivant la première, le faisceau d'épis et l'agneau sont tous deux des symboles de la pénitence. Suivant la seconde, l'un est le symbole de la pénitence, l'autre est la figure de la Rédemption. Suivant la troisième, la Rédemption est figurée par l'un et par l'autre. De ces interprétations, la première peut paraître la plus vraie. La troisième est peut-être la plu» ingénieuse. La seconde est la plus belle.
L'histoire de la chute forme le premier anneau d'une chaîne de faits dont l'autre extrémité aboutit hla. Rédemption. Les sujets que la déchéance primitive fournit à l'art venaient donc se placer en quelque sorte d'eux-mêmes sous la main des artistes chrétiens, sans qu'ils eussent besoin, pour se déterminer à le reproduire, d'y être excités par quelque
motif spécial, par le désir de protester contre quelques erreurs contemporaines. Ce n'est pas, en efTet, contre ce dogme que les grandes hérésies des trois jîremiers siècles avaient dirigé leurs attaques. Le Gnosticisme, source commune de la plupart de ces doctrines hétérodoxes, avait toujours renfermé, dans les plis et replis de ses systèmes, l'idée de la déchéance souvent exagérée. Pour la même raison, il n'y avait nul besoin pressant besoin de consigner ce dogme dans les inscriptions monumentales. Il n'est pas, d'ailleurs, un de ceux auxquels il soit naturel de faire allusion dans les épitaphes, lesquelles forment à peu près à elles seules la littérature lapidaire dont les trois premiers siècles de persécution nous aient légué l'héritage. Mais lorsque le Pélagianisme eut troublé l'Eglise, en attaquant le dogme de la Rédemption dans le dogme même de la déchéance, Rome chrétienne se donna des inscriptions qui rendaient un éclatant témoignage à cet article de foi. Nous les retrouverons dans une partie de cet écrit.