LE POISSON
Ces épitaphes ont été tirées du cimetière de Sainte- Basille, qui porte aussi le nom de Saint-Hermès, sur l'ancienne voie Salare : ce qui semble ne pas s'accorder avec ce qu'on nous dit de l'emploi de ce signe, particulièrement destiné aux tombes dispersées dans des lieux profanes. Mais d'abord ce synonyme secret du nom du Christ a pu être gravé comme expression de la foi sur des pierres sépulcrales aux-
CECILIVS . MARITVS . CECILIAE PLACIDINAE . COIVGI . OPVIMAE MEMORIAE . CVM . QVA . VIXI . ANNIS . X BENE SENE , VL . LA . QVERELLA . 1X0 YG.
(E cœmet. Basill. — Lupi, de Epitaph. Sever. p. 145.)
AAKINOnN AYO CHMA AAE?ANAP0Y TE CYNEMON Tl'EIC AnAEXETEIC HICTOYC FENETH UPOEnEMWA IX0YC.
{E cœmet. S. Hermeiis, dans Lupi, de Epitaph. Sever.. p. 103.)
quelles il n'était pas nécessaire comme signe de reconnaissance. En second lieu, il est très-possible que les épitaphes que nous venons de rapporter aient été originairement placées ailleurs que dans les catacombes. Lorsque les chrétiens étaient obligés de se résigner à ces sépultures exceptionnelles, ce n'était pour eux qu'une mesure provisoire. Ils avaient l'intention de se conformer, aussitôt que les circonstances le permettraient, aux règles de l'Eglise et aux sentiments de la piété en transportant ces cercueils dans l'asile commun des morts. C'est pour cela que le signe secret dont il s'agit nous offre un intérêt particulier parmi tous les emblèmes funèbres. On peut croire qu'il n'était pas seulement une formule de religion, mais aussi une espèce de cri de ralliement qui devait ramener ces tombes égarées et tristes dans le grand bercail des saintes sépultures.
Ce signe conventionnel, les formules que nous avons citées précédemment, la combinaison du monogramme du Christ avec d'autres caractères qui en déterminaient la signification, n'étaient que les diverses parties plus ou moins transparentes d'un système d'écriture qui exprimait, en le voilant, le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption. Cependant il arrivait de temps en temps qu'un cri de foi plus explicite perçait à traversées voiles, comme nous le voyons par cette inscription déprécative, qui est à la fois une épitaphe touchante et une belle prière :
Dieu qui êtes assis à la droite du Pt;rc,
admettez dans le séjour de vos saints la petite âme de Nectarée *.
Le même acte de foi se produit aussi très-explicitement dans cette épitaphe, qui présente le même mélange d'idiomes, la même conformation de caractères, la même anomalie de diphthongues que l'épitaphe de Sévéra, laquelle appartient à l'an 269 :
Ermaisque lumière 2 tu vis en Dieu Seigneur Christ 3.
La peinture concourait à faire ressortir la signification de toutes ces inscriptions dogmatiques. Il est vrai que les tableaux si nombreux, qui représentent les miracles opérés par le Christ, n'énoncent directement que sa divine mission : ils n'expriment sa nature divine que médiatement, en ce que ces miracles prouvent qu'on doit croire tout ce que le Christ a révélé sur sa propre essence. Mais un certain nombre de tableaux réfléchissent à divers degrés les rayons de ce dogme. Sur un fragment de verre an-
4 G 0EOC O KA0HMENOG
EIC AEHIA TOY nATPOC
EIG TonoN AnnN COÏ
NEKTAPEOÏ TO WÏKA PION rPA<I>E
{E cœmeler. Priscill. Boldetti, p. 58.)
2 Le mot lumière, ma lumière, est une expression de tendresse qui se trouve dans les anciens poètes latins et dans les épitaphes chrétiennes. (Lupi, de Epitaph.. Secer.. p. 191.)
3 EPMAEICKE «t.QO Z • HCEN OFn KYPEI
n xPEicjn.
(In Museo Kircher. Lupi, ibid.)
tique, trouvé dans les Catacombes, le Christ, avec une robe blanche peinte en argent, le visage, les mains, les pieds en or, est figuré entre deux étoiles, pour marquer son élévation au-dessus des cieux. L'inscription qui fait le tour de ce médaillon orbiculaire est malheureusement mutilée. Buonarotti croit qu'on peut, avec probabilité, l'interpréter ainsi : Roi béni avant les siècles. Un autre médaillon nous offre le Christ entouré de personnages de l'Ancien Testament. Cet anachronisme, plein de vérité, fait entendre que le Sauveur existait avant sa naissance temporelle, conformément à cette parole : « Je vous « dis en vérité, avant qu'Abraham fût, je suis. »
Les saints, les martyrs, la Yierge elle-même, sont souvent représentés les bras étendus et ouverts, ce qui caractérise, dans les anciennes peintures, l'attitude de la prière. Mais cette attitude n'est jamais donnée au Christ, non-seulement dans les tableaux qui reproduisent quelque trait de sa vie, mais encore dans ceux dont le sujet aurait permis au peintre de le figurer ainsi, dans ceux où il est seul, en pied ou en buste, ou comme enfant Jésus avec sa mère qui prie. Cependant l'Evangile nous apprend que le Christ lui-même a prié plusieurs fois, et dans des circonstances solennelles. Mais on appréhendait qu'un tableau qui l'aurait représenté dans cet acte ne troublât les pensées des nouveaux chrétiens, qu'il n'altérât dans leur esprit le sentiment et la notion de la distance qui sépare l'Auteur de la grâce et les créatures. Par l'effet de cette pieuse prudence, les peintres durent s'abslcnii de donner au Christ l'attitude priante que l'Evangile pourtant leur indi-
quait. Une pareille réserve contient un hommage, un acte de foi au dogme qui l'a inspiré.
Cet acte de foi se révèle, sous une forme positive, dans des tableaux oii le Christ est peint avec des attributs de puissance et de gloire. Le Sauveur, dont les pieds reposent sur un coussin, est assis sur un trône majestueux que recouvre une draperie, marque de distinction. Il tient un livre ouvert : un nimbe lumineux entoure sa tête. Le sens de ces emblèmes est clairement déterminé par le signe caractéristique de la divinité A, i2, qui est tracé, non-seulement sur le livre, mais aussi dans l'intérieur du nimbe.
Le choix des tableaux qui représentent le Christ mérite aussi une grande attention. Les œuvres d'art des temps postérieurs ont retracé, tantôt ses souffrances et ses humiliations, tantôt les signes qui ont manifesté sa bonté et sa gloire. Les monuments des Catacombes reproduisent cette seconde classe de faits, jamais la première. S'ils figurent le Sauveur sous une forme allégorique, ils l'offrent sous la gracieuse image du bon Pasteur, symbole de sa miséricorde. S'ils lui donnent d'autres attributs, ce sont toujours des attributs de puissance, de majesté, comme dans les tableaux que nous avons cités tout à l'heure. Quand ils représentent des traits delà vie du Sauveur, ils nous le font toujours voir ou recevant des hommages, ou opérant des miracles, ou respectueusement entouré de ses disciples. Mais l'agonie du jardin des Olives, les ignominies de la Passion, le crucifiement, la déposition dans le tombeau, ne figurent jamais. Comme ces deux classes
de sujets étaient également fournis par l'Evangile, il y a donc eu choix exclusif des premiers et omission calculée des seconds. Quelque raison qu'on puisse en donner, il en est une, ce me semble, qui se présente naturellement et en première ligne. Elle nous est indiquée par la marche que l'on a suivie au moment oii s'est opérée la transition de la première classe de ces tableaux à la seconde : ce qui a eu lieu dans les bas-reliefs des sarcophages du IV® siècle, Qu'a-t-on fait à cette époque ? On n'a pas représenté d'abord les traits les plus marquants '^es humihations du Sauveur. On a commencé par laisser paraître la croix, qui rappelle ces humiliations, sans en offrir l'image toute vive. Mais la croix n'a pas été elle-même retracée telle qu'elle avait été vue sur le Calvaire, nue et horrible : on y a figuré des pierres précieuses rayonnant sur toutes ses parties, afin que ce symbole d'ignominie ne pût frapper les regards sans réveiller dans l'esprit des pensées de puissance et de gloire. Les précautions, empreintes dans les procédés de cette transition graduelle, nous font voir au moins une des raisons pour lesquelles les peintures de l'époque antérieure ont toujours omis les sujets de tableaux qui auraient produit le Christ dans les humiliations et dans les supplices. On a craint que ces images ne fissent plus ou moins souvent, sur l'imagination d'un certain nombre de chrétiens novices, des impressions contraires à l'idée qu'ils devaient avoir du Sauveur. Je ne dis pas que cette crainte scrupuleuse démontre rigoureusement la croyance de cette époque au dogme de la divinité du Verbe, mais je dis que ce dogme explique très-
bien celte crainte. Qu'un homme ait accepté les opprobres et les souffrances pour faire triompher la vérité et la justice, Fimage de ce dévouement ne troublera jamais la vénération de ses sectateurs. Régulus, dans sa cage sanglante, eût paru plus grand que sur sa chaise curule. Le païen qui admirait Socrate comme un interprète de la sagesse divine n'aurait pas été tenté dans son respect pour lui, à l'aspect d'un tableau où il l'aurait représenté buvant la ciguë comme un malfaiteur. Non, ni les tourments, ni les opprobres n'abaissent la grandeur de l'homme, mais ils font antithèse à la grandeur de Dieu. Etre impassible et souffrir, être éternel et mourir, régner dans l'immensité des cieux, et passer de la flagellation au gibet, cette doctrine, si nouvelle, si étrange, transmise parla simple parole, était déjà une pierre d'achoppement pour la foi naissante et infirme des néophytes, de ceux surtout chez lesquels l'imagination dominait. Eût-il été convenable d'ajouter à la force de cette tentatioa en leur offrant la représentation toute vive de ce qui déconcertait en eux le sens humain? Les choses confiées seulement à l'oreille produisent des impressions moins fortes que celles qui sont transmises à l'âme par les yeux *. La sagesse chrétienne avait mis cette maxime en pratique. C'est une chose admirable que cette Eglise, qui enfantait tant d'hommes forts mourant pour la foi dans d'affreux supplices, ait eu recours à ces ménagements de prudence et de charité maternelle
1 Segnius irritant animos demissa per aurem,
Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus. (Horat.)