PATER FECIT
(E. cœrnel. S. Agn. Boldet., p. 407.)
Ce tombeau a été trouvé dans une partie du cimetière de Sainte-Agnès, très-voisine de la basilique. La religieuse dont les restes y reposaient a fait partie vraisemblablement du monastère que Constance, la fille de l'empereur Constantin, a fondé en cet endroit. Plusieurs vierges appartenant à la haute classe de la société romaine y prirent le voile. La famille de cette Aurélia occupait, suivant toute apparence, un rang élevé, à en juger par l'élégance de son sarcophage, construit, suivant l'épitaphe, aux frais de son père. On distingue parmi les sculptures, à droite et à gauche de l'inscription, deux bustes de femme. Leur ressemblance paraît indiquer que c'est un double portrait de la défunte. Ils donnent quelque idée du costume des religieuses à cette époque : une tunique large, un voile ouvert tombant sur les épaules, les cheveux à la nazaréenne : entre le sommet du front et le voile passe une bande qui est sans doute le bord de la mitrelle, espèce de petit bonnet à l'usage des dames romaines. Celles-ci en faisaient une parure de luxe : elles l'ornaient de pierreries. Les religieuses la portaient très-simple, en laine : quelquefois leur mitrelle était de couleur pourpre *. Cette coiffure n'était pour elles que le complément du voile. Saint Jérôme dit en parlant de Blesille : avant qu'elle se donnât à Dieu, « des servantes arrangeaient sa chevelure : « sa tête était serrée par des mitrelles artistement
1 Nec uUa sunt praecepta conjuncta, vel de q\ia.la.ïia. mitrella fieret, aut de qua purpura pingeretur : non enim hoc panno potestvirginitas adjuvari. (Optât. Milevit., de Schism. Donat.^ 1. VI, c. îv.)
« travaillées : maintenant cette tête négligée sait « qu'il lui suffit d'être voilée * . »
La dénomination de servante de Dieu comprenait aussi les veuves qui avaient renoncé au monde. Elles étaient quelquefois désignées par un titre plus spécial, comme on le voit par cette épitaphe :
A Octavie matrone, veuve de Dieu 2.
Mais, outre les portraits et les épitaphes des vierges consacrées, la cérémonie même de leur consécration est retracée dans un monument. C'est un tableau des catacombes deSainte-Priscille. Au centre est une femme debout, les bras étendus ^ : de ses épaules jusqu'au bas de sa robe descend, de chaque côté, une bordure ou bande, comme on en voit sur les vêtements de plusieurs orantes : mais ici cet ornement, au lieu d'être tout simple, est en broderie. Le sommet de la tête est couvert par un voile, qui tombe en plis du côté gauche jusqu'à la région du cœur, et dont l'extrémité est garnie d'une frange.
A la droite de cette femme on distingue un groupe composé de trois personnages. Un Pontife, en robe longue, est assis sur une chaire, semblable par sa forme à celles qui existent encore dans les cata-
1 Tune crines ancillulee disponebant, et mitellis crispantibus vertex arctabatur innoxius : nunc neglectum caput scit sibi tantum sufficere quod velatur. (S. Hier., epist. xxiu (alias xxxviii), ad Marcellam, n. 4.)
* OCTAVIAE MATRONAE VIDVAE HEI.
(7/1 Vulicoîi.) 3 Voir les figures dans Arringhi, Rom. subt., lib. IV, c. XXXVII, t. II, p. 305.)
208 CHAPITKE IX.
combes. Il porte la tonsure ecclésiastique. Son manteau parait avoir une espèce à^amphibale ou capuchon tombant derrière. Près de lui une jeune fille se tient debout. L'attitude du Pontife indique qu'il lui parle. Il dirige vers elle son bras et sa main : les trois doigts inférieurs sont ployés, l'index seul est étendu, comme pour montrer quelque chose. La jeune fille tient, en effet, un voile, antique attribut des femmes consacrées à Dieu. A côté d'elle un autre personnage est aussi debout : c'est probablement le diacre du Pontife.
A l'autre extrémité du tableau, à gauche du personnage central, est une femme assise, tenant un petit enfant dans ses bras. Arringhi suppose que ce pourrait être la sainte Vierge, mais cette conjecture n'est pas admissible. On n'aurait pas donné à la Vierge une place inférieure, subordonnée à celle qu'occupe YOranle du milieu, qui semble prier pour les personnes placées à ses côtés. La femme assise est simplement une mère; elle fait le pendant du groupe opposé. Ici la vie religieuse, là le mariage. Quelques détails du tableau semblent caractériser ce contraste. La jeune vierge a les pieds couverts d'une chaussure, ceux de la femme assise sont nus. Le siège de celle-ci ne regarde pas du côté où se fait la prise de voile : il est tourné en sens cuntraire.
Reste à déterminer quelle est la femme en prière dans le centre du tableau. Boldeti croit que c'est une mère entre ses deux filles, dont l'une s'est mariée, tandis que l'autre a embrassé la vie religieuse. Peut-être aussi c'est sainte Priscille , fondatrice et
patronne de ce cimetière, sous la protection de laquelle on a mis les deux autres femmes. Si cette Orante, qui est des plus belles qu'on ait trouvées dans les peintures des Catacombes, était la sainte Vierge, comme cela est très-possible, ce tableau serait encore plus remarquable. Ce serait une heureuse idée que d'avoir placé en regard l'une de l'autre la virginité et la maternité sous la bénédiction de la Vierge-Mère. Quoi qu'il en soit, la consécration, qui constitue la vie religieuse, est très-clairement figurée dans le groupe des trois personnage»
Ce tableau, dont le style offre les caractères de la peinture du ii^ siècle, est, je crois, le plus ancien monument connu qui représente cette cérémonie. Il mériterait bien, à ce titre du moins, d'être reproduit quelquefois dans les églises de nos couvents. Je voudrais aussi en voir figurer une bonne copie dans quelques musées de Paris. Parmi la foule qui passe et repasse dans leurs galeries, il y a bien des gens qui s'imaginent, sur la foi de quelques journaux ou de quelques discours parlementaires, que l'état religieux n'est pas une production originaire du Christianisme, mais une excroissance survenue dans le moyen âge. La vue de ce tableau suffirait pour exorciser cette ignorance.