XIT ANN . IIII . ME VIII . DIES V
ACGERSITVS AB ANGELIS VII . IDVS lANVA.
(E cœmet. Caliist. — Fabrelti, A.u., lib. YlII.)
Les arts du dessin concoururent à exprimer les emblèmes de l'immortalité. J'ai parlé ailleurs de la colombe déposant sur les tombeaux le rameau d'olivier, qui signifiait la paix et la vie heureuse après les sombres orages du temps, comme il avait signifié autrefois la renaissance de la nature après le délug-e. Un autre oiseau, auquel la poétique imagination de l'antiquité avait attribué le privilège de renaître de ses cendres, fut adopté par l'art chrétien. Nous hsons dans les Actes de sainte Cécile le passage suivant, relatif au sépulcre du martyr Maxime : « Elle fit sculpter un pliénix sur le sarco- « phage, en signe de la foi de ce martyr, qui avait « cru de tout son cœur qu'à l'exemple du phénix « il trouverait la résurrection*.» Quel qu'ait été l'auteur de ces Actes, il n'aurait pas marqué cette particularité, si cet emblème n'avait pas été admis par les tombeaux chrétiens. Les figures d'oiseau, ciselées sur un grand nombre de pierres sépulcrales, sont en général si petites, et quelquefois si imparfaitement exécutées , qu'il n'est pas toujours possible de bien distinguer à quelle espèce appartient celui qu'elles retracent, quand il n'est pas accompagné du rameau qui dénote la colombe. Mais, d'après le passage qui vient d'être cité, on peut croire que plusieurs de ces figures doivent être des phénix. Nous l'avons retrouvé dans une épitaphe précédemment citée, l'épitaphe de Kalemère^.
1 Jussit ut in sarcophago ejus sculperetur Phœnix ad indicium fidei ejus, qui resurrectionem se inventurum exemplo l'hcéuicis ex toto coi'Je suscepit.
2 Voir ci-dessus, p. 227.
La résurrection de Lazare est un des sujets de tableau le plus fréquemment reproduits par les artistes des catacombes. Lazare y est figuré comme un enfant au maillot. Ceci n'est pas un caprice de ces peintures : la même idée se retrouve dans les Pères. L'un d'eux, suivant la remarque de Bède, dit que Lazare était enveloppé comme l'enfant dans le berceau*. « Au moment où il se dépouilla de la « mort, dit Basile de Séleucie, il ne quitta point « l'étole du tombeau, mais il se tint debout avec « ses bandelettes mortuaires, comme un être né « du sépulcre, qui gardait après la mort les lan- « ges de l'enfance 2. » L'accord de ces textes avec les anciennes peintures suffirait pour faire soupçonner au moins que cette manière de représenter Lazare renfermait une signification symbolique. Une autre observation confirme cette idée. Les auteurs de ces tableaux n'ont pas été guidés, comme on pourrait le supposer, parle seul motif de se conformer au récit évangélique, où il est dit que Lazare avait les pieds et les mains enveloppés de bandes3, suivant l'usage des Juifs et de quelques autres peuples. Car il y est dit aussi que sa face était entourée d'un suaire*, etpourtant ils le représentaient, au contraire, la face découverte. Cette particula-
* Joannes Constantinopolitanus episcopus scribit Lazarum m monumento cunabilis iavolutum. (Bed., de Orthographia.)
2 Gum expoliasset se morte, sepulcri stolam non mutaverat sed adstabat cum fasciis mortuariis tanquam e sepulcro natiis, et post mortem ferens infantiœ fascias.
■* S. Joann., c. xi, v. 44.
* Ibid.
rite, qui s'écarte de la vérité historique, paraît donc se rattacher à une autre raison. Or c'est précisément cette face découverte, sortant des langes dont le corps est enveloppé, qui donne à Lazare l'air d'un enfant emmaillotté. Il semble par conséquent qu'on a voulu exprimer cette même idée que nous retrouvons plus tard dans les Pères, et qui leur avait été suggérée peut-être par les anciens tableaux. D'où vient donc qu'on a tenu à la reproduire constamment dans les peintures des premiers siècles dont la résurrection de Lazare était le sujet, L'Église nous en fournit l'explication dans son antique et sublime langage. Dès les premiers temps, la liturgie a désigné sous le nom de jour de naissance le jour de la mort des martyrs, pour marquer qu'ils étaient alors enfantés à la véritable vie. Par le même principe, la résurrection future devait être considérée comme une nouvelle naissance des corps. Il fallait donc représenter Lazare avec les attributs de l'enfance, pour offrir en lui un type plus expressif de la résurrection de tous les justes. L'histoire de Jonas a fourni aussi des emblèmes d'immortalité. Nous avons déjà rappelé les peintures dans lesquelles ce prophète , englouti dans le sein de la baleine, et rendu ensuite à la lumière, représente, conformément à la parole du Christ luimême, la déposition du Christ dans le tombeau, et sa résurrection, principe et gage de celle des justes. Mais il y a en outre d'autres tableaux où Jonas figure endormi sous l'arbuste. Ce pourrait être seulement un emblème de la confiance que nous devons avoir dans les .'joins protecteurs de la Provi-
dence. Cependant n'oublions pas que dans la langue chrétienne le sommeil était déjà, non pas seulement l'emblème, mais le nom même de la mort. Aussi le tronc et les branches de l'arbuste sont disposés autour de Jonas de telle manière qu'ils semblent l'enchâsser, et que le prophète, endormi sous cette voûte et entre les colonnes de ce feuillage, a l'air d'un mort dans l'intérieur d'un sépulcre. Cette espèce de tombe verdoyante, pleine de sève et de vie, est un gracieux symbole funèbre que la sculpture moderne a eu le malheur de négliger.
Un autre symbole a été emprunté à l'histoire miraculeuse d'un autre prophète. Sur le sépulcre, sur cette borne inévitable oii le char de la vie humaine vient se heurter et se briser, est représenté le char d'Ehe emporté dans les cieux. Ce tableau figuratif s'adapte à la fois à l'ascension de l'âme vers le séjour du bonheur et au miracle de la résurrection par lequel, dit saint Paul, nous serons enlevés sur les nuages en traversant les airs à la rencontre du Christ *.
Chacune des trois classes de peintures symboliques que nous venons de rappeler se trouve avoir une analogie très-marquée avec des locutions qui caractérisent le style funèbre du Christianisme. Les morts étaient des endormis : cette idée se reproduit dans les tableaux de Jonas endormi sous le feuillage. L'Eglise désignait la mort des saints sous le nom de naissance : à cette expression correspondent les tableaux oii Lazare, figure de la résurrection,
1 Rapiemiir cum illis in nubibus obviam Christo in aéra. {Ep. ad Thessal., c. iv, v. 16.)
apparaît entouré de langes comme un enfant nouveau-né. Enfin, nous avons signalé ces expressions : attiré par les anges, enlevé vers ta maison éternelle : le char d'Elie était la traduction de cette pensée par la peinture.
Nous venons d'étudier dans les épitaphes, dans les tableaux et dans l'architecture des premiers siècles, les traces d'une série de croyances qui s'étend depuis le dogme d'un Dieu créateur jusqu'à celui de la vie future. Nous dirons ailleurs dans quel point de vue il est nécessaire de se placer lorsqu'on veut rechercher les rapports qui peuvent exister entre les anciennes productions de l'art chrétien et la notion de l'Eglise : ce sujet nous semble demander une dissertation à part*. Mais, en terminant la revue à laquelle le lecteur vient d'assister, nous regretterions de n'y pas faire apparaître quelque œuvre monumentale, spécialement relative à celui que le Christ a chargé de gouverner son troupeau. La vénérable image du fondateur de Rome chrétienne va clore la carrière que nous avons parcourue à travers les monuments originaires du Christianisme.
On rencontre de temps en temps dans les catacombes des tableaux qui représentent Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. Dans plusieurs de ces peintures, la robe qu'il porte n'a pas la longueur qui caractérise ordinairement le costume oriental. Cette particularité, peu conforme à la vérité historique, pourrait déjà faire conjecturer que l'image de Moïse a été adoptée quelquefois comme figure d'un autre personnage. Ce soupçon se change en certitude à
* Noii' VA iqie adiré no xiii, à la fin du tome III.
l'aspect d'un de ces verres orbiculaires qui appartiennent à la classe des monuments les plus anciens. Ce verre nous présente aussi le législateur des Hébreux frappant de sa verge le rocher : un mot, qui indique le nom du personnage, est tracé à côté de lui. Vous croyez que c'est le nom de Moïse. Non, lisez : c'est le nom de Pierre : Petrus. Le symbolisme chrétien, cherchant dans le Vieux Testament une figure du Prince des Apôtres, est remonté jusqu'à Moïse : ce qui nous fait entendre que Pierre était considéré comme le chef du nouveau peuple de Dieu. Si l'on n'avait voulu représenter que la personne de saint Pierre, on n'aurait pas eu besoin de recourir à des emblèmes : nous retrouvons le portrait proprement dit de cet apôtre sur plusieurs monuments de la même époque, notamment sur des verres orbiculaires. Si donc on a cru devoir le reproduire symboliquement, c'est que, dans ce cas, il s'agissait de figurer, non un individu, mais un dogme, non la simple personnalité, mais le pouvoir du Prince des Apôtres.
Il nous reste maintenant à tirer la conclusion générale qui résulte de toutes les observations précédentes. Ici le lecteur voudra bien se rappeler que nous n'avons cité qu'une partie des indices fournis par les monuments témoins de la foi des premiers siècles : nous avons fait entrer, dans le cadre resserré de deux chapitres, un certain nombre de fragments d'un sujet qui demanderait l'espace de tout un livre, pour se développer dans ses véritables proportions, et faire ressortir la liaison de toutes les pièces dont il est composé. Il nous semble pour-
tant que nos observations, si incomplètes qu'elles soient, peuvent suggérer des réflexions sérieuses à tant de chrétiens non catholiques, disposés à recueillir avec un respect pieux les indices de la foi primitive. On peut appliquer à l'interprétation de ces monuments antiques une règle de jugement qui sert de guide dans l'explication des phénomènes de la nature. D'où vient, par exemple, que le système de Copernic, bien qu'il ne soit au fond qu'une hypothèse, a pris place parmi les points généralement admis parmi les établissements de la science? C'est qu'il explique très-simplement plusieurs grands faits dont les autres systèmes ne rendent pas aussi aisément raison, et que, d'autre part, plusieurs faits, dont il donne la clef, sont incompatibles avec les autres hypothèses. Telle est aussi la règle que nous invoquons en ce moment. Prenez les monuments primitifs comme des phénomènes dont il s'agit de trouver l'explication. Elle doit être plus à notre portée que ne l'est celle des lois générales du monde : car celles-ci embrassent un cercle de choses placées en dehors des lois de la nature humaine, tandis que les monuments dont il s'agit sont non-seulement des phénomènes humains, mais des faits étroitement liés à ceux dont se compose notre existence morale. Nous ne rencontrons pas ici les restes de quelque peuple évanoui, qui aurait vécu sous l'empire d'idées et de coutumes très-étrangères aux nôtres. Ce sont les émanations du même principe vital qui continue d'animer plus ou moins tous les peuples chrétiens; ce sont les premiers produits d'une série de monuments se prolongeant sans interruption jus-
qu'à nous ; c'est l'expression des croyances professées par des hommes qui ont avec nous une communauté intime de pensées , de sentiments , de mœurs, d'usages, et qui ont légué aux futures générations de chrétiens ces témoignages de leur foi. Or, voici ce que l'on a pu remarquer, si l'on a suivi avec quelque attention la revue que nous venons de faire. En premier lieu, plusieurs de ces anciens monuments cadrent de telle sorte avec la foi catholique, que leur explication est beaucoup plus naturelle, si l'on admet l'existence de cette foi à cette époque, que si l'on suppose son absence : cette première observation se rapporte soit à certains tableaux symboliques dont la signification n'est pas saillante, soit à certains objets dont on ne peut pas déterminer l'usage d'une manière certaine. En second lieu, d'autres monuments sont inconciliables avec les idées protestantes, tandis que les dogmes catholiques, niés par les protestants, peuvent seuls en rendre raison. Beaucoup d'autres expriment formellement les croyances catholiques. Si vous embrassez tous ces monuments primitifs dans leur ensemble, vous pouvez les considérer comme formant une espèce de sphère composée de plusieurs couches concentriques. Il s'agit de déterminer la ligne qui traverse toutes ces couches par le milieu et sur laquelle tournent toutes les parties de cette sphère. Essayez de la chercher dans le Protestantisme : la ligne se trouve vite en défaut. Elle passe bien, il est vrai, par les monuments qui expriment cette partie des dogmes catholiques que le Protestantisme, ou du moins les confessions de foi
protestantes, ont conservés ; mais elle ne traverse pas toutes les couches de cette sphère : sur phisieurs points elle se courbe, sur beaucoup d'autres elle s'arrête et se brise. Cherchez ensuite cet axe dans le Cathohcisme : il n'y a pas une seule couche de ces monuments par laquelle la ligne catholique ne passe ; il n'y en a pas une seule qui lai fasse subir une coupure, une interruption, ni la plus légère courbure.
Supposons qu'il existe encore, au pied du Vésuve, une population dont les usages, les mœurs, les croyances, s'ajusteraient parfaitement aux monuments de Pompéi : vous en concluriez qu'elle a conservé les idées du peuple qui circulait dans les rues de cette ville, lorsqu'elle a été recouverte par les torrents de cendre du volcan. Le Christianisme a aussi sa ville souterraine, qui a échappé aux ravages du temps : les dogmes primitifs restent pétrifiés sur ses murs. Mais les croyances que les monuments de cette ville représentent sont un labyrinthe plus inextricable que les replis tortueux de ses galeries, à moins que l'on n'ait, pour s'y reconnaître, le fil conducteur du Catholicisme.
Toutes les nations chrétiennes doivent du moins une pieuse reconnaissance à cette antique Rome, qui nous a conservé les plus vieilles archives de la foi. Cette ville est le grand bibliothécaire de la chrétienté. D'autres villes peuvent cultiver avec plus d'éclat les sciences qui ont pour objet direct les jouissances et la parure de la vie terrestre : son privilège, à elle, c'est que le dépôt des origines saintes lui ait été confié par la Providence. C'est
elle qui a reçu la mission de veiller sur lui avec amour, qui l'ouvre aux générations successives, qui l'illustre par les travaux de ses savants. Telle devait être, en effet, une des plus éminentes fonctions d'une ville destinée à être le centre du Christianisme. Il fallait qu'elle gardât, plus qu'aucune autre, la vive empreinte des clartés primitives de la révélation, qu'elle les réfléchit dans ses antiquités les plus hautes, voisines du temps où l'astre divin s'est levé : pareille à une montagne qui, laissant les élégances humaines aux villas de la prairie, couronne chaque jour son austère sommet des premiers rayons du soleil de Dieu.