IV. DEBŒURE DE LA PAPAUTÉ
Nous avons dit qu'outre le lieu dans lequel un personnage, une institution, un pouvoir, a fixé sa résidence, il est intéressant aussi d'étudier la signification de la Demeure qu'il y habite. Parlons donc maintenant de la demeure de la Papauté : ce que je dois en dire n'est pas, ce me semble, entièrement inutile ; car l'acception vulgaire de cette expression, entendue dans un sens purement matériel, voile et rétrécit le caractère de la chose elle-même.
Il faut d'abord remarquer que les édifices habités par les Papes ne sont pas, comme les palais royaux, des résidences qui aient une existence propre, indépendante de tout autre édifice. Ils ne sont que les dépendances, le prolongement, j'ai presque dit les grandes sacristies des basiliques auxquelles ils sont attachés. C'est ce qui est indiqué par les formules des actes pontificaux. Les bulles ne disent pas : Donné au Vatican, mais chez Saint-Pierre, apnd Sanctiim Petriim; chez Sainte-Marie Majeure, apud Sanctam Mariam Majoreni; de sorte que le nom de la basilique est, dans la langue de l'Eglise, le nom même de la demeure du Pape, qui est censé habiter une partie de la basilique elle-même.
Remarquons ensuite que la demeure de la Pa-
pauté, prise dans son ensemble, est quelque chose de moins restreint que le local habité par telles ou telles séries de souverains pontifes. Le Latran a été, pendant plus de mille ans, la résidence habituelle des Papes. Depuis les dernières années du xiv'' siècle, ils ont préféré le Vatican. Dans le cours du moyen âge, ils ont habité de temps en temps d'autres édifices. Mais la demeure officielle de la Papauté, indépendante de ces déplacements, comprend de droit, ainsi que nous l'expliquerons tout à l'heure, les cinq basiliques patriarcales avec les palais contigus à plusieurs d'entre elles, basiliques qui datent du iv^ siècle, c'est-à-dire de l'époque oii les Papes n'ont plus été forcés parles persécutions de chercher un asile dans des maisons de particuliers, ou dans la maison des morts, les Catacombes. Mais, pour se former une juste idée du caractère de ces basihques, comme demeure de la Papauté, il faut d'abord connaître la hiérarchie des églises de Rome, dont les basihques patriarcales sont le couronnement.
Cette population d'églises , qu'on me permette encore cette locution justifiée par leur nombre, peut être considérée comme se divisant en trois classes : inférieure, moyenne et supérieure. Classification qui se retrouve toujours, sous des noms divers, dans toute grande société d'hommes ou de choses.
La classe inférieure comprend une foule d'églises ou de chapelles affectées spécialement aux associations de piété. Les métiers, les professions, les arts les plus infimes comme les plus élevés, ont chacun S'a confrérie, son patron, son édifice sacré. D'autres églises et chapelles servent à des confréries de cha-
rite. Elles sont le centre d'admirables œuvres mais, comme elles ne sont destinées qu'à des réunions particulières, beaucoup d'entre elles sont peu ajjparantes : elles sont humbles comme édifices sacrés, et il n'est pas mal qu'il en soit ainsi, La charité la meilleure est celle qui découle sans bruit et sans éclat de la plus haute source de l'humanité.
Quoique cette première classe d'églises corresponde principalement, ainsi que les confréries qui s'y réunissent, aux besoins de la population romaine, elle renferme néanmoins un monument qui représente l'hospitalité universelle de Rome. C'est l'église de la Trinité, attachée à cet hospice célèbre, destiné à recevoir les pauvres pèlerins, de quelque partie du monde qu'ils viennent.
La seconde classe, ou classe moyenne, renferme différentes sections. En montant les degrés de cette classe, nous trouvons d'abord les églises nationales; secondement, celles des ég-lises desservies par les rehgieux qui n'ont pas, sous d'autres rapports, un rang plus élevé; troisièmement, les paroisses. Les églises nationales, avec les hospices attachés à plusieurs d'entre elles, et les églises des monastères de chaque ordre dans lesquels sont reçus des religieux de tout pays, concourent à révéler ce caractère d'hospitalité universelle qui distingue la métropole du Christianisme. Les bâtiments, dépendant de ces églises, fournissaient, à l'époque des conciles célébrés à Rome, une habitation convenable aux évèques convoqués par les souverains pontifes.
La classe supérieure nous présente d'abord deux
subdivisions : les églises stationales et les églises carilinalistes.
Les églises stationales ont, généralement parlant, une antique noblesse qui remonte aux premiers temps du Christianisme. Durant les trois siècles de persécution, les fidèles avaient coutume de se réunir, à certains jours, près des tombeaux des martyrs dans les souterrains sacrés. Ces assemblées s'appelèrent stations. Après cette époque , lorsque des églises eurent été construites sur ces tombeaux, ou que des reliques de martyrs eurent été transportées dans des églises, cette pieuse coutume continua avec plus de pompe. Les édifices sacrés dans lesquels ces stations ont lieu, particulièrement pendant lavent et le carême, reçoivent une illustration spéciale de ces visites solennelles que tous les siècles leur ont rendues*.
Un bon nombre de ces nobles églises, étant desservies par des religieux qui possèdent le monastère voisin, rentrent, sous ce rapport, dans ce que nous avons dit tout à l'heure de l'hospitalité que ces établissements exercent et représentent.
L'origine des églises cardinalistes remonte aussi aux premiers temps. On sait que le titre de Cardinal, équivalant dans l'ancienne langue à celui de Principal , fut donné au prêtre préposé au clergé d'une église pourvue d'un titre fixe. Le même nom fut attribué aussi au principal diacre de chaque quartier de Rome. Plus tard, les évêques suburbi-
1 II sera parlé plus au long de cet antique usa je dans un des chapitres suivants.
caires, ainsi nommés parce que les villes dont ils étaient les pasteurs se trouvaient aux portes de Rome, reçurent aussi le titre de cardinaux. De là les trois ordres de cardinaux-évêques, prêtres et diacres. Le nombre des titres de cardinaux-prêtres fut successivement augmenté depuis saint Glet, second successeur de saint Pierre, jusqu'au vi^ siècle. Celui des diacres-cardinaux, fixé à sept par le pape Evariste au commencement du ii^ siècle, fut porté à quatorze par saint Grégoire I", et à dix-huit par Grégoire III. De nouvelles créations de titres cardinalistes ont eu lieu depuis Léon X jusqu'à Sixte- Quint.
Chaque cardinal est considéré comme étant époux de l'église dont il porte le titre : lui seul a juridiction sur elle. Dans tous les temps, le titulaire a été strictement obligé de pourvoir, autant qu'il était en lui, aux besoins spirituels et matériels de son église. Cette obligation fut de nouveau promulguée dans le cinquième concile de Latran, et le pape Sixte-Quint, rappelant cette loi dans sa bulle sur l'établissement des titres cardinal istes, exhorte les princes de l'Eglise <( à soigner pieusement et magnifiquement « l'architecture et l'ornementation de leurs églises, « pour la gloire de Dieu et l'édification du peuple « chrétien, et à faire en leur faveur, soit à l'article « de la mort, soit pendant la vie, les donations « qu'en conscience ils jugeront proportionnées à « leur propre fortune, pour y entretenir convena- « blement un prêtre spécialement attaché au service « de ces églises, et aussi pour subvenir aux dé-
« penses qu'entraîneraient les réparations néces- (( saires. »
Ces églises étant exclusivement sous la juridiction (le leurs titulaires, les cardinaux étrangers, lorsqu'ils viennent séjourner à Rome, y trouvent chacun une église qui lui appartient et qui forme, sous le rapport des fonctions sacrées, sa propre demeure, décorée de son portrait ou de quelque autre marque de son autorité.
Les églises stationales et les églises cardinalistes forment, en quelque sorte, la classe de la noblesse dans la hiérarchie des édifices religieux de Rome. Dans cette classe, les églises cardinalistes sont le sénat. Plusieurs d'entre elles ont une distinction particulière, parce qu'elles sont collégiales, c'est-àdire desservies par un chapitre ou collège de prêtres. Mais la distinction la plus éminente est celle de Rasilique. Le nom de basilique, ou demeure royale*, a été donné, dans les premiers siècles, aux principaux édifices sacrés. Ces églises sont aujourd'hui au nombre de treize^, qui correspond au nombre des Apôtres, y compris saint Mathias substitué à Judas,
1 On sait que les chrétiens ont emprunté ce mot à l'arcliitecture civile des Romains, qui l'avaient eux-mêmes reçu des Grecs. A Athènes, il existait un portique célèbre, appelé Royal, parce que c'était là que le second archonte, qui portait le titre de Roi, rendait la justice.
2 Ce sont les églises de Saint-Jean de Latran, de Saint- Pierre, de Saint-Paul, de Sainte-Marie Majeure, de Saint- Laurent, de Sainte-Croix en Jérusalem, de Saint-Sébastien, de Sainte-Marie au delà du Tibre, de Saint-Laurent in Damaso, de Sainte-Marie in Cosmedin, des Saints-Apôtres, de Saint-Pierre aux Liens, de Sainte-Marie du Monte Sanclo.
et saint Paul admis aussi dans le collège apostolique, après l'ascension du Sauveur. Si les églises cardinalistes sont, en général, le sénat des temples de Rome, celles qui sont décorées du titre de basiliques en sont les grands dignitaires.
Mais, parmi les basiliques, il y en a cinq qui sont d'un ordre à part. « C'est la prérogative singulière « du Pontife romain, chef suprême de l'Eglise uni- « verselle, que d'avoir, outre son siège cathédral « de Saint-Jean de Latran, quatre autres églises, « dans lesquelles il a coutume de célébrer les fonc- « tions pontificales, comme s'il était le cardinal de « chacune d'elles... Il y a exercé et y exerce encore « sa pleine juridiction pontificale aux jours les plus « solennels de Tannée, ou aux fêtes titulaires de ces « mêmes églises, comme dans des cathédrales qui « lui sont propres *. »
Ces églises ont cela de commun qu'elles sont les principales basihques du iv® siècle, c'est-à-dire de l'époque où la Rome chrétienne des catacombes est devenue la Rome publique sous le soleil de la paix et de la liberté. Telle est, outre les raisons particulières à plusieurs d'entre elles, la raison générale de la prééminence que les papes leur ont conférée en les prenant pour cathédrales. « Elles ont reçu, <( dit fauteur déjà cité, un nom plein de noblesse et « de mvstère : elles ont été appelées patriarcales, « à raison de la dignité de f Eglise romaine et de « l'excellence de la Papauté. » Ceci n'exphque que d'une manière vague et insuffisante l'emploi de cette
i Oauph. Panviai, de Prœc'q). urlis Basil., p. T,Rom«, 1570.
dénomination. Une autre raison, communément alléguée par les antiquaires, est beaucoup plus satisfaisante. L'institution des cinq basiliques patriarcales, dont celle de Latran, siège spécial de la Papauté, est la tête, paraît signifier que le Pape, qui a aussi le titre de patriarche d'Occident, a sous lui les autres grands patriarches, qu'il préside à tous les sièges patriarcaux, et qu'ainsi l'universalité de l'Eglise est ramenée à l'unité. On peut dire, en effet, que la ville et l'Eglise de Rome, renfermant des églises éminentes, qui correspondent aux cinq patriarcats, entre lesquels tous les diocèses sont partagés, représente par là même l'univers chrétien et en reproduit le résumé et l'image*. Onuphre Panvini, qui s'est occupé des peintures de l'ancien palais de Latran, et qui a pu voir celles qui subsistaient encore avant la démolition partielle faite sous Jules III, dit qu'il y en avait une où les quatre églises patriarcales, subordonnées à celles de Latran, figuraient l'orient et l'occident, le septentrion et le midi, c'est-à-dire le monde ^. De ces grandes idées est venue une autre signification attribuée à ces basiliques. Elle ne parait pas remonter à leur origine ; mais elle dérive très-naturellement du caractère qui
1 Per quinque enim Ecclesias patriarchales videtur quod Urbs et Romana Ecclesia, quinque patriarchas ipsos Romanum, Constantinopolitanum, Alexandrinum, Antiochenum et Hierosolymitanum et bac ratione uuiversum orbem terrarum reprsesentet ad ejus exemplar constituta fuerit, quum eas in Urbe habeat sedes patriarcbales, quse sunt in universo oi*be terraruna. (Onuph. Panvini, de Prœcip., etc.)
2 Onuph. Panvini. ibiiL
les distingue. On conçoit que leur corrélation symbolique aux patriarcats ait fait naître la pensée de leur donner une destination pratique, déterminée par cette corrélation même. Les patriarches pouvaient être appelés à se rendre à Rome, soit collectivement, pour la célébration des conciles, soit séparément, pour des affaires religieuses d'une importance majeure que chacun d'eux aurait à y traiter. Les monuments de l'histoire ecclésiastique nous font voir à quel point les souverains pontifes ont toujours tenu à honorer la dignité des patriarches. Ils n'auraient pas manqué, dans le cas dont nous parlons, à leur offrir une hospitalité magnifique, proportionnée à la haute position qu'ils occupent dans l'Eglise. La qualité et le nom même des édifices patriarcaux, composés d'une basilique et d'une habitation attenante, semblaient les indiquer comme des demeures toutes préparées à cet effet. Dans ce point de vue, admis par plusieurs antiquaires, les Papes avaient jugé convenable que les patriarches, pendant leur séjour à Rome, y eussent chacun son propre siège dans une église et un palais qui lui fût principalement destiné, comme s'il eût touché le sol natal et se fût retrouvé chez lui, en entrant dans la ville qui est nommée la commune patrie de toute la terre *.
1 Quotiescumque enim contigLsset generali in ui-be concilia celebi'ari, qi;ibus interesse ipsi patriarchae tenebantur, vel patriarchas ipsos pro ardiiis reipublicae chi-istianse negotiis, vel qujestionibus definiendis ad Urbem accédera, eorum quisqne sedem, palatium scilicet et ecnlesiam, tanquam in natalL solo vel provincia sua Ronife haberet prrecipuam , quum Urbs ipsa conimiinis totius mundi patria appellaretur. (Pan vini, dePrœcip. Urh. basil., etc.)
Ainsi, dans les anciens jours, si les enfants de Jacob eussent été disséminés, de son vivant, avec leurs familles et leurs troupeaux, à quelque distance des foyers paternels, le bon vieillard eût aimé à recevoir de temps en temps les chefs des tribus sous de grandes tentes, sœurs de la sienne, et belles de la même beauté.
Les basiliques patriarcales sont donc, même sous l'aspect particulier que nous considérons ici, le couronnement de la hiérarchie des édifices sacrés de Rome, superposés en quelque sorte les uns aux autres par leur dignité respective. Nous venons de signaler, dans les trois principales classes qu'ils forment, les traits par lesquels elles concourent à signifier que Rome est la patrie commune du monde chrétien. Cette signification est exprimée par leurs rapports avec l'hospitalité préparée aux pauvres, aux pèlerins, aux missionnaires, aux ecclésiastiques, aux évêques et aux cardinaux étrangers. Ce caractère se révèle ainsi d'étage en étage dans les différents degrés de cette hiérarchie de monuments, et va enfin se réfléchir, à leur sommet, dans les édifices patriarcaux, correspondant aux grands sièges de la chiétienté. Lors même que ces édifices n'auraient jamais été destinés à donner momentanément une hospitalité matérielle à la personne des patriarches, il n'en serait pas moins vrai qu'ils donnent, d'une manière permanente, une sorte d'hospitalité morale à la dignité même des patriarcats, représentée par les temples les plus anciens et les plus éminents. La demeure de la Papauté, qui se compose de ces édilices, s'harmonise donc, ce nous sem-
ble, d'une manière véritablement grandiose, av3c le caractère de la Paternité suprême.