III. DE LA VILLE PAPALE
Nous avons dit aussi que le Lieu où la Papauté a fixé sa résidence doit avoir lui-même une signification qui lui soit propre. Rome ayant commencé par être le centre du plus grand empire temporel qui ait existé, pour devenir ensuite le centre de l'unité spirituelle, cette merveilleuse destinée, unique dans le monde, a porté quelques écrivains à supposer que le nom même de cette ville devait avoir quelque chose de mystérieux et de providentiel. Saint Jérôme adresse à Rome cette interpellation : « Yille « de la puissance, ville souveraine, ville louée par « la bouche de l'Apôtre, sache interpréter ton propre « nom : c'est le nom de la force, dans la langue « grecque, c'est dans la langue hébraïque le nom « de la subhmité'. » On est allé jusqu'à faire un livre, assez curieux à quelques égards, sous ce titre : Rome triomphant par son propre nom. Quand on se lance dans cette voie, les tours de force de l'imagination amènent souvent des aperçus auxquels il ne manque, pour être intéressants, que d'être un peu sensés. Ce n'est pas là que nous chercherons la signification de Rome. Il y a, suivant Platon, deux noms de chaque chose : l'un est le nom matériel que la langue articule et que la plume écrit;
* Urbs potens, urbs domina, urbs Apostoli voce laudata, interpretare vocabulum tuum : Roma aiit fortitudinis uomea apud Gi-œcos est, aut sublimitatis juxta Hebrîeos. [Ad. Jooin. lib. II, n° 38.)
l'autre est le nom intelligible, c'est-à-dire l'idée qui exprime la raison de cette chose. Le nom intelligible de Rome, ou l'idée formulant la raison qui a fait choisir cette ville pour centre du Christianisme, est assez beau par lui-même pour qu'on doive bien se garder de l'encadrer fort mal à propos dans des subtilités philologiques. Essayons de caractériser cette idée.
Dès l'origine le Christianisme s'est produit, personne ne le nie, sous la forme d'une société à la fois spirituelle et visible. Toute société a nécessairement un centre, un foyer organique quelconque du même genre qu'elle-même. Le foyer central d'une société doit-il être immobile ou mobile, irrévocablement fixé dans un lieu ou passant successivement d'un lieu dans un autre? Je ne touche pas en ce moment à cette question : je dis seulement qu'une société visible doit avoir, dès son origine, un centre visible aussi, et par là constitué dans une localité choisie à cet effet.
Les raisons qui déterminent le choix de ce lieu peuvent être de deux sortes : les unes sont prises dans le passé, les autres regardent l'avenir. Elles sont prises dans le passé, si le lieu est choisi en considération des grands événements qui s'y sont accomplis, et qui le rendent éminemment vénérable. Elles regardent l'avenir, si elles se rapportent à la fonction éminemment utile que la localité choisie pour centre peut exercer pour le bien de la société même.
A l'époque de la prédication del'Evangile, il n'existait que deux villes entre lesquelles pût se balancer
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le choix du lieu où devait être fixé le centre de la société chrétienne : ces deux villes étaient Jérusalem et Rome. C'est un moment bien solennel que celui de la candidature de ces deux villes à une place si éminente dans l'histoire du monde.
Si le choix devait être déterminé par des motifs pris dans le passé, Jérusalem, oii s'étaient préparés et accomplis les grands mystères du salut, devait être élue; mais, par rapport à l'avenir, ce chef-lieu d'un petit peuple ne possédait pas, pour la propa- ' gation de l'Evangile, les avantages que Rome seule pouvait offrir. Au pied de la colonne milliaire du Capitole aboutissaient toutes les grandes routes par où passaient incessamment le flux des populations vers Rome, et leur reflux dans le monde*. Le centre de ce double mouvement était éminemment propre à favoriser la diffusion de la parole évangélique, et les communications entre les diverses parties de la société chrétienne. Rome semblait être ainsi appelée à devenir le grand missionnaire de la foi.
Mais son passé plaidait contre elle. Elle n'avait dominé sur tous les peuples qu'en acceptant tous les dieux. Le Capitole de Romulus avait eu son complément dans le Panthéon d'Auguste. La métropole du polythéisme pouvait-elle être préférée à la ville où s'élevait le temple de l'unité de Dieu?
i NuUum non hominum genus concurrit in Ui-Lem, et vitiis et virtutibus magna pretia ponentem. Jubé bos omnes ad nomen citari, et unde domo quisque sit qusere : videbis majorem partem esse, quae relictis sedibus suis venerit in maximam quidem ac pulcherrimam urbera, non tamen suam. (Senec, de Consul, ad Helv. Matr.^ n" 6.)
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Ainsi les raisons prises dans ce qui s'était passé et celles tirées de ce qui devait s'accomplir semblaient se partager entre Jérusalem et Rome, et balancer le choix qui devait être fait par la Providence. Cependant, au fond, il n'en était point ainsi. D'abord, si le passé parlait sous un rapport pour Jérusalem, il s'élevait aussi contre elle sous un autre rapport. Le grand mystère du salut y avait été figuré, préparé et accompli, mais accompli au moyen du plus grand crime, le Déicide. Aussi les prophètes avaient annoncé que Jérusalem serait détruite et le peuple dispersé. Son passé était donc moitié infernal, moitié divin: les raisons; tirées de ce passé complexe, se combattaient entre elles. Il n'en était pas arnsi des raisons d'avenir qui plaidaient pour Rome : elles n'étaient altérées par aucun mélange qui en diminuât l'importance et la force.
D'un autre côté, la fonction providentielle que Rome pouvait accomplir ne dérogeait en rien à la dignité sacrée de Jérusalem, tandis que le choix de Jérusalem, comme centre du Christianisme, eût nui, sous un rapport très-important, à la propagation de l'Evangile, Malgré la liaison intime de l'Ancien et du Nouveau Testament, l'Eglise présentait certains caractères du Christianisme et de la société chrétienne, qui formaient une véritable antithèse avec d'autres caractères du mosaïsme et de la constitution religieuse des Hébreux. Le culte mosaïque, inhérent à un seul temple, était, à cet égard, un culte local : le culte chrélien, universel par son essence, pouvait s'exercer partout. L'ancien peuple de Dieu s'était formé et perpétué par la génération
charnelle : le nouveau peuple, l'Église chrétienne, y substituait une génération spirituelle, produite par la parole de vérité, les sacrements de vie et l'adhésion libre de la volonté. Un grand nombre de Juifs, en se convertissant, voulaient retenir et implanter, dans le Christianisme, des idées et des pratiques dérivées du caractère local et charnel de la loi mosaïque que l'Évangile abolissait. Il suffit de parcourir les Actes des Apôtres et les Épîlres de saint Paul, pour voir à quel point ces préoccupations, étaient enracinées dans l'esprit des Juifs, à quel point les Gentils, qui arrivaient à la vraie foi, éprouvaient de répugnance pour la prépondérance rehgieuse que le mosaïsme voulait conserver. On voit aussi combien ces prétentions troublaient l'organisation de l'Église, formée originairement par un noyau de Juifs, mais destinée pourtant à être composée, dans sa plus grande partie, des prosélytes de la gentihté. Toutes ces difficultés eussent été singuhèrement fortifiées, si la ville de la Synagogue eût été choisie pour être la métropole de l'ÉgHse. Le meilleur moyen de les trancher par un grand coup était de mouvoir, selon l'expression bibhque, le chandelier sacré, et de porter le centre de la société rehgieuse universelle dans le lieu même qui était devenu centre du monde.
Il faut remarquer aussi que, d'après le plan du Christianisme, le passé même de Rome semblait appeler sur elle sa préférence. Le Christianisme venait régénérer l'humanité corrompue : n'était-il pas convenable dès lors que le centre de l'action régénératrice fût établi dans le lieu même qui était le
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plus grand foyer de la corruption universelle. Les conseils de Dieu éclataient par là d'une manière admirable. Il y a eu, dans l'ancien monde, deux types principaux de l'empire du bien et de l'empire <lu mal. Jérusalem était, conformément àl'étymolooic de son nom, la rhion de la pair, la vision parfaite ^ia cité de l'unité de Dieu, de la loi morale, des sacrifices purs : Babylone, la ville de la confusion, du désordre et de tous les vices. Si Jérusalem préfigurait la métropole du Christianisme, l'empire babylonieii pouvait être considéré comme une esquisse anticipée de cet empire romain, bien autrement grandiose et corrupteur. Aussi le nom de la ville de Bélus ot de Nabuchodonosor fut-il employé, dans la langue primitive du Christianisme, comme un synonyme mystérieux, pour désigner la ville assise sur les sept monts, la mère des abominations de la terre. C'était dans l'enceinte même de la grande et nouvelle Babylone que la Jérusalem nouvelle, la métropole de l'Évangile, venait poser sa pierre angulaire et son premier toit' pour la purifier et la transformer en cité sainte! Supposez le temple de Salomon bâti avec des quartiers de rocher de la tour de Babel : cette construction étonnante n otfrirait qu'un emblème bien faible de la puissance régénératrice qui devait se manifester dans la transformation de Rome.
En résumé, la ville éternelle ollrait deux caractères prédominants. Par les communications pacifiques qu'elle avait établies entre tant de nations soumises à sa puissance, elle était la cité de Upai, mondaine, une sorte de Jérusalem charnelle. Sous ce premier point de vue, le centre de l'unité spiri-
tuelle devait être placé dans le centre principal de la réunion des peuples. En second lieu, Rome était une Babylone morale : sous ce second point de vue, le foyer de la régénération religieuse semblait devoir être implanté dans le foyer même de la contagion morale du genre humain. Tels étaient les motifs prépondérants en faveur de cette candidature que Rome soutenait à son insu contre Jérusalem. Ces grandes raisons qui, comme autant d'avocats invisibles, plaidaient devant Dieu ses destinées fu-, tures, fixèrent sur elle le choix divin. Nous savons historiquement qu'il en a été ainsi ; mais ce qui a été fait est connu par nous comme ayant dû être : la philosophie pourrait deviner, à cet égard, les affirmations de l'histoire.
Ces observations générales sont plus utiles, je crois, que beaucoup de descriptions, pour faire comprendre, d'un point de vue un peu élevé, non pas seulement les monuments de Rome chrétienne, mais encore tout ce qui reste de l'ancienne Rome. La partie la plus lumineuse du passé, c'est ce qui a constitué son rapport avec l'avenir : le plus beau côté des ruines, c'est celui par où elles regardent les créations qui les ont remplacées. Que rappellent tous les vieux débris dont cette ville est pleme? Ils redisent, par leur ensemble, que Rome avait été tout à la fois, par ses magnificences et ses corruptions, le palais et le cloaque de la société antique. Yoilà les souvenirs qu'ils retracent; mais quelle est l'idée enveloppée dans ces souvenirs? C'est que ce double caractère de Rome signale précisément les deux raisons qui l'ont fait choisir pour être le centre
de la société régénératrice fondée par le Christianisme. Regardées par cet endroit, ces ruines se colorent d'un autre reflet que celui du passé. De l'histoire de l'ancien monde , Rome chrétienne les transfère dans sa propre histoire qui ne finit pas, et les emporte avec elle dans ses destinées.