PANTHÉON
Restaurer tout dans le Christ.
S. Paul
On contemple avec une émotion particulière les portraits des grands saints qui ont commencé par être de grands pécheurs. C'est que la déchéance et la réhabilitation dont ils nous offrent les types frappants forment le fond de notre destinée. Les mêmes idées peuvent être représentées aussi par une réunion de monuments, dans lesquels sont retracées, non pas les phases de la vie de quelques hommes, mais les phases de l'humanité elle-même. La Providence, qui peint avec les choses comme nous avec les couleurs, qui sculpte ses pensées avec les matériaux des siècles, a voulu nous offrir l'emblème le plus imposant dans la transformation 'de Rome païenne en Rome chrétienne , que nous devons maintenant étudier. Nous n'avons plus à considérer, dans la cité monumentale, le reflet des carac-
tères généraux et des attributs de la société spirituelle dont Rome est le centre. Nous allons y remarquer spécialement l'image de l'action régéné ratrice par laquelle l'Eglise, ministre permanent de la g-râce divine, travaille à substituer à l'homme ancien, déchu en Adam, l'homme nouveau rég^énéré dans le Christ.
Rome antique a été, à l'époque même de sa plus haute puissance, le plus g-rand signe de la déchéance humaine. L'être le plus dég-radé est celui qui a fait tourner au mal les qualités les plus magnifiques. Rome avait reçu de Dieu des dons sublimes ; elle a eu des grandeurs que nulle société humaine n'a égalées. Il ne faut pas l'oublier, il faut se le rappeler, au contraire, pour mesurer la profondeur de la chute et bien comprendre sa réhabilitation chrétienne.
Ce changement, ou plutôt cette conversion monumentale, se présente sous deux aspects principaux, correspondant à la double opération de la grâce divine dans les âmes. La grâce purifie du mal en y substituant le bien ; elle s'empare sussi des éléments du bien, que le mal a épargnés, pour les élever à un état supérieur. De là, deux classes de monuments : les uns reproduisent la sainteté chrétienne remplaçant la corruption païenne ; les autres nous font voir la glorification des vertus surnaturelles du Christianisme dans les heux mêmes oii Rome antique avait honoré les vertus naturelles que le Paganisme n'avait pas détruites.
Si l'on voulait concevoir complètement cette transformation, il faudrait constater ici le caractère
et la situation d'un certain nombre d'édifices chrétiens, que le cours des âges a fait disparaître, qui ont été remplacés par d'autres. Ce coup d'œil rétrospectif ajouterait plusieurs points de vue à ceux que nous offre la Rome d'aujourd'hui. Mais, outre qu'il entraînerait de trop longues recherches, il nous paraît suffisant, pour le but que nous nous proposons, de rapporter aux faits monumentaux placés sous nos yeux les idées que nous voulons faire ressortir.
Nous avons dit qu'une première classe de monuments reproduit spécialement le souvenir de la corruption antique effacée par le Christianisme. Celui qui représente le mieux cette corruption d'une manière générale est l'édifice central de l'idolâtrie, le Panthéon.
Mais le mal a trois principales sources : l'orgueil, la soif des richesses, la passion des plaisirs.
Le monument qui retrace l'orgueil sous la forme la plus caractéristique, l'amour égoïste de la domination, c'est l'ancien Capitole.
Le vieux palais des Césars nous retrace aussi le même désordre fondamental, mais sous un autre aspect. Il nous le montre particulièrement sous les traits d'une cupidité immense, d'un amour dévorant des biens de ce monde, qui, comme un gouffre sans fond, aurait voulu engloutir toute la terre au profit d'un seul.
Enfin, le monument le plus gigantesque de l'amour effréné des plaisirs est le Colisée.
Parlons d'abord de l'édifice qui retrace, d'une manière générale, les désordres de l'idolâtrie dont Rome était la métropole. La Polythéisme y avait
multiplié ses temples ; mais il n'y en a guère que quarante qu'on puisse faire figurer aujourd'hui dans une topographie de cette ville. On ne connaît de plusieurs d'entre eux que leur place ; elle est marquée, soit dans des descriptions rédig-ées au iv^ siècle, soit dans cet ancien plan de la ville gravé sur des pierres, qu'on a retrouvé, et qui est incrusté dans les murs de l'escalier du musée Capitolin. Les fondations souterraines de plusieurs de ces édifices ont été reconnues. Des pans de murailles, des colonnes s'élèvent encore, derniers restes de quelques autres. Enfin, il y en a cinq ou six qui ont été transformés en églises ; mais ils sont de petite dimension. Il ne reste debout qu'un seul grand temple qui représente avec éclat les pompes religieuses de l'ancienne Rome. Les ravages des siècles ont, par bonheur, épargné le monument le plus imposant par ses formes, le plus remarquable par l'époque de sa fondation, le plus significatif par l'idée qu'il figure. C'est le Panthéon d' Agrippa, le temple de tous les dieux.
Je laisse aux artistes le soin de justifier l'admiration classique pour cette œuvre d'architecture. Le plus bel éloge qu'elle ait reçu est, à mon avis, la conception de Michel-Ange, qui porta le Panthéon en fair pour en faire la coupole de la basilique vaticane. Avec sa forme circulaire, sa voûte semi-sphérique arrondie comme celle du ciel, et, au centre de sa voûte, le symbole du soleil dans l'ouverture ronde qui répand la lumière, le Panthéon offrait une image du monde, que les anciens se représentaient sous une forme analogue. Le génie de l'em-
pire, plus pompeux que celui de la république, se manifesta bien vite dans cette œuvre qui sortit de terre au moment oii Auguste venait de se couronner du titre d'empereur. Si Auguste, ou son gendre Agrippa, n'avait pas eu la pensée de ce monument, un autre l'aurait eue : elle n'était pas un accident, un caprice, mais le produit naturel de l'idée que Rome avait de Rome. La cité reine n'avait subjugué toutes les nations qu'en adoptant tous les dieux. Après avoir enlevé à tant de peuples leur indépendance politique, elle leur enlevait ce qu'il y avait de plus haut dans leur nationalité, en glorifiant comme ses protecteurs propres les dieux qui les avaient livrés à sa domination. Il était naturel, surtout au moment où toutes les forces politiques se rencontraient dans un seul palais, de concentrer à Rome tous les cultes dans un seul temple : le palais des Césars avait besoin du Panthéon. Le premier de ces monuments , qui représentait principalement la force, a péri. Mais l'autre monument, qui figurait l'empire romain sous sa forme la plus élevée, sous la forme religieuse, qui montrait dans Rome, non l'arsenal de toutes les victoires, mais le forum de tous les cultes, est resté debout pour recevoir du culte vraiment universel une régénération sublime. Toutefois, malgré sa destination future, il y eut une époque oii, n'étant plus païen, il ne fut pas chrétien encore. Au v" siècle, il fut fermé, comme tant d'autres temples de la vieille Rome. Le grand autel, qui se trouvait en avant des gradins de l'escalier, fut renversé. Rientôt après la main rapace des Goths et des Vandales n'épargna pas les orne-
meiitsde bronze et d'or qu'Auguste, Septime Sévère et Caracalla y avaient prodigués. Les hymnes, les couronnes de fleurs, la foule,- semblaient avoir abandonné sans retour son enceinte désolée. Entre les marbres de l'escalier, l'herbe croissait. Les colonnes de la façade semblaient pleurer la magnifique inutilité du vestibule désert. La porte d'airain, close nuit et jour, était plus immobile que celle d'un tombeau. Semblable à un g-rand pécheur qui passe quelque temps dans la retraite et la pénitence, avant d'aspirer au sacerdoce auquel Dieu l'a destiné, le Panthéon demeura pendant deux siècles dépouillé, solitaire, plein de deuil et de silence. Il attendit ainsi le moment où sa porte, s'ouvrant aux accla mations du peuple chrétien rassemblé sous le vestibule, laissa voir au fond du temple, à l'ancienne place de la statue du Jupiter Veng-eur, une Croix sur un autel.
Le Panthéon fut consacré à la sainte Mère de Dieu et à tous les martyrs^. L'époque de cette conversion monumentale nous a été signalée par une inscription funèbre de l'ancienne basilique Yaticane. On lit dans lepitaphe du pape Boniface IV : « Du
1 Ipse (Bonif. IV) eliminata omni spurcitia fecit ecclesiam sanct?eDei Genetricis atque omnium martyi"um Ghristi. (Beda, Martyrolog., 13 maii, ac etiam in histor., 1. II, c. iv.)
Fecit ecclesiam sanctse Mariée semper Virginis et omnium martyrum. (Anast., in Bonif., n. 116.)
Bonifacius Papa ecclesiam in honore semper Virginis Marias et omnium martyrum dedicavit. (Usuard., Martyrolog., 13 maii.)
Sanctse Mariae ad martyres dedicationis dies agitur. (Antiq, martyrolog. Roman, dictas par eus.)
« temps de l'empereur Phocas, ce pontife, fixant « ses regards sur un temple de Rome qui avait été « dédié à tous les Démons, le consacra à tous les « Saints. »
Les édifices publics de l'ancienne Rome appartenaient aux empereurs : le Pape fut donc obligé de demander à l'ignoble souverain qui résidait à Ryzance la permission de faire une chose sublime. La date de cette consécration, qui eut lieu en 607, coïncide avec l'érection de la colonne dédiée à Phocas, que nous voyons encore au pied du Capitole. Ce monument ne fut qu'une flatterie de courtisan, imaginée par Smaragdus, l'exarque d'Italie ; mais il est très-possible qu'elle ait disposé Phocas à faire le magnifique présent du Panthéon à Rome chrétienne. Peut-être le souvenir de ce bienfait a protégé à son tour la colonne de Phocas. Celles de Trajan, de Marc Aurèle et celle-ci sont les trois seules colonnes nominativement dédiées qui aient eu le privilège de demeurer debout à travers les bouleversements de Rome.
La consécration du temple de tous les dieux à tous les martyrs fit une impression profonde. Les fidèles, accoutumés dès les premiers temps à se réunir dans les églises des martyrs, aux anniversaires de leur mort, accouraient en foule dans cette église le jour oîi l'on y célébrait cette fête universelle ^ On s'y rendait, disent les auteurs, comme on vient pour l'année sainte du Jubilé.
1 E allora tanta gente concorreva a Roma, che pareva l'anno sauto. (Panciroli, Tesor.,p. 589.)
La dédicace, faite par Boniface IV, fut complétée lorsque Grégoire IV, consacrant le Panthéon à tous les saints, en fit le centre de la solennité qu'il établit pour toute l'Eglise. Un ancien Ordo romain dit qu'à la Toussaint tout le peuple doit assister à la messe, comme à Noël, soit à Rome, soit dans tout l'univers*. Le jour de Noël célèbre la naissance temporelle de Dieu dansles misères de notre nature; le jour de la Toussaint célèbre la naissance éternelle des hommes dans les splendeurs de l'essence divine. Le mystère du salut est glorifié par l'une de ces fêtes dans son principe, par l'autre dans sa consommation. C'est pour cela que la Toussaint est la dernière des grandes solennités de l'année liturgique, parce qu'elle figure la fête qui ne sera suivie d'aucune autre.
Si l'on veut bien comprendre la signification du monument, dans lequel la glorification de tous les saints a été substituée au culte de tous les démons, il est bon, je crois, de relire ces paroles de saint Augustin : « Nous savons qu'il y a deux cités : l'une « jouit de Dieu, l'autre est gonflée parle mal; l'une « brûle du saint amour de Dieu, l'autre a été toute « fumante de l'amour impur de sa propre grandeur;
i In calendis noverabris Romfe et per totum Orbem plebs universa sicut in die Natalis Domini ad < cclesiam in honorem omnium sanctorum ad missarum solemnia convenire studeat : illud attendentes, ut quidquid humana fragilitas per ignorantiam aut negligentiam in solemnitatibus ac vigiliis sanctorum minus plene peregerit, in hac observatione sancta solvatur. ( Vet. Ord. Uom. V. Baron., in Notis ad Mariyrolog. die prima nooemO.)
« et comme il a été dit : Dieu résiste aux superbes, « mais il donne sa grâce aux humbles, l'une réside « dans les cieux des cieux, l'autre s'agite dans le « monde infime ; l'une se repose dans la lumière « que la piété répand, l'autre se remue en désordre « dans la cupidité, mère des ténèbres^ » Que le même édifice ait été successivement, autant qu'un ouvrage humain peut l'être, le monument central de l'une et de l'autre de ces deux cités, c'est une des plus admirables révolutions que présente l'histoire monumentale. On pourrait trouver une assez belle allégorie de cette' révolution sur le frontispice même de l'ancien temple, si le temps n'avait pas détruit le grand bas-relief de bronze doré qui s'y trouvait primitivement. Les Titans, à ce qu'il paraît, y représentaient les ennemis qu'Auguste avait vaincus : il y était lui-même symbolisé sous les traits de Jupiter armé de la foudre. C'était de l'idolâtrie impériale sous le masque de l'idolâtrie théologique. Mais cette fable des Titans, qui n'a été, dans le principe, qu'un récit altéré du combat de Satan et de ses anges contre Dieu, se trouverait maintenant ramenée à un sens plus conforme à son origine. Les esprits rebelles, chassés du Panthéon, où ils avaient tenté d'escalader le ciel en usurpant les honneurs suprêmes, nous seraient figurés sous la forme des Titans foudroyés, et le bas-relief païen du frontispice redeviendrait, en quelque sorte, chrétien comme le temple lui-même.
1 Uuam fruentemDeo,etc. (de Civitate Dei,lïh. XI, c. xxxiii.) — Ce qui est dit ici des anges s'applique égalament à leurs frères terrestres les saints, qui ne forment avec eux qu'une même société.
J'essayerais de faire ressortir les idées que renferme la double destinée du Panthéon, si un grand écrivain n'avait pas épuisé ce sujet en quelques pages, que je ne puis ici ni remplacer ni omettre : « Toutes les erreurs de l'univers, dit M. deMaistre, « converg'eaient vers Rome, et le premier de sesem- « pereurs les y rassemblant en un seul point res- « plendissant, les consacra toutes dans le Panthéon. « Le temple de tous les dieux s'éleva dans ses « murs, et seul de tous ces grands monuments, il « subsiste dans son intégrité. Toute la puissance « des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout Ten- « thousiasme, et si l'on veut même, tout le ressenti- « ment des chrétiens, se déchaînèrent contre les « temples. Théodose ayant donné le signal, tous « ces magnifiques édifices disparurent. En vain les « plus sublimes beautés de l'architecture semblaient « demander grâce pour ces étonnantes construc- « tions ; en vain leur solidité lassait les bras des « destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée « et d'Alexandrie, il fallut appeler les moyens que « la guerre employait dans les siég-es. Mais rien ne « put résister à la proscription générale. Le Pan- « théon seul fut préservé. Un grand ennemi de la « foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore par « quel concours de circonstances heureuses le Panthéon « fut conserve jusqu'au moment où, dans les premières « années du vii^ siècle, un Souverain Pontife le « consacra a tous les saints *■ . Ah ! sans doute il l'i-
* Gibbon, Histoire de la Décadence, etc.,in-8<', t. VII, ch. xxviii, note 340, p. 363.
« gnorait; mais nous, comment pomTÎons-nous « l'ignorer? La capitale du Paganisme était desti- « née à devenir celle du Christianisme ; et le temple « qui, dans cette capitale, concentrait toutes les « forces de l'idolâtrie, devait réunir toutes les lu- « mières de la foi. Tous les saints à la place de « TOUS LES dieux! qucl sujet intarissable de profon- « des méditations philosophiques et religieuses ! « C'est dans le Panthéon que le Paganisme est « rectifié et ramené au système primitif dont il « n'était qu'une corruption visible. Le nom de DIEU « sans doute est exclusif et incommunicable, ce- '< pendant il y a plusieurs DIEUX dans le ciel et sur la « terre *. Il y a des intelligences, des natures meilleu- « res, des hommes divinisés. Les dieux du Christia- « nisme sont les saints. Autour de Dieu se rassem- « blent TOUS les dieux, pour le servir à la place et « dans l'ordre qui leur sont assignés.
« 0 spectacle merveilleux, digne de celui qui « nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui « savent le contempler !
« Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles « du vieux Janus 2. Il est le premier partout, et tous « les saints n'entrent qu'à sa suite. Le dieu de l'ini- « quité^, Plutus, cède la place au plus grand des « Thaumaturges, à l'humble François dont l'ascen- « dant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire
1 S. Paul, I CorinUi., viii, 6,5. — II Thessalon., 11, 4.
2 Prfesideo cœli foribus... cœlestis Janitor aulse...
Et clavem ostendens, hsec, ait, arma gero.
(Oxïd., Fast., 1,125, 139,254.) 3Mammona iniquitatis. (Luc, xvi, 9.)
« équilibre aux crimes de la richesse. Le miracu- « leux Xavier chasse devant lui le fabuleux con- « quérant de l'Inde. Pour se faire suivre par des (( millions d'hommes, il n'appela point à son aide « l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de « bacchantes impures : il ne montra qu'une Croix ; « il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le mar- « tyre des sens. Jean de Dieo, Jean de Matha, Yin- « CENT de Paul (que toute langue, que tout âge les « bénissent !) reçoivent l'encens qui fumait en l'hon- « neur de l'homicide Mars, de la vindicative Junon. « La Vierge immaculée, la plus excellente de toutes « les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sain- « teté * ; discernée entre tous les saints, comme le soleil « entre tous les astres ^, la première de la nature hu- « maine, qui prononça le nom de SALUT ^; celle qui « connut dans ce monde la félicité des anges et les ravis- « sements du ciel sur la route du tombeau * ; celle dont « rÉternel bénit les entrailles en soufflant son esprit en « elle, et lui donnant un Fils qui est le miracle de Vuni- « vers^\ celle à qui il fut donné d'enfanter son « Créateur ^ ; qui ne voit que Dieu au-dessus
* Gratia plena, Dominas tecuni. (Luc, i, 28.)
2 S. Franc de Sales, Traité de V Amour de Dieu, m, 8.)
3 Le même, Lettres, liv. VIII, ép. xvii. — Et exultavit spiritus meus in Deosalutari meo. (Luc, i, 47.)
* Die Wonne der En gel erlebt.
Die Entzïickungder Himmel auf dem Wegezum Grabe. (Kloptocks Messias, xii.) ^Alcoran, ch. xxi, v. 91, des Prophètes.
* Tu se' coiei che l'umana natura Nobilitasti si, che '1 tuo fattore Non si sdegnô di farsi sua fattura,
(Dante, Paradiso, xxxni, 4, seq.)
« d'elle *, et que tous les siècles proclameront heu- « reuse ^ ; la divine Marie monte sur l'autel de Vénus « PANDÉMiQUE. Jb vois le Christ entrer dans le Pan- « tliéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de « ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, V comme un roi triomphateur entre, suivi des grands
< de son empire, dans la capitale de son ennemi
< vaincu et détruit. A son aspect, tous ces dieux- <( hommes disparaissent devant I'Homme-Dieu. Il sanc- « tifie le Panthéon par sa présence, et l'inonde de sa « majesté. C'en est fait : toutes les vertus ont pris la « place de tous les vices. L'erreur aux cent têtes a « fui devant l'indivisible Vérité : Dieu règne dans « le Panthéon, comme il règne dans le ciel, au mice lieu de tous les saints.
« Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte, « lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur « du Paganisme, osa porter le Panthéon dans les « airs 3, pour n'en faire que la couronne de son « temple fameux, le centre de l'unité catholique, le <( chef-d'œuvre de l'art humain, et la plus belle de- <( meure terrestre de celui qui a bien voulu demeu-
Du hast
Sinen ewigen seohu (ihn schuf kein Schijepfer) Geboren.
(Kloptocks Messias, xi, <%.) 1 Cunctis cœlitibus celsior una,
Solo facta minor Virgo Tonante.
{Hymne de l'église de Paris. Assomption.) 2Ecce enim ex hoc beatara me dicent omnes generationes. (Luc, I, 48.)
3 Allusion au mot de Michel-Ange : Je le mettrai en Voir.
« rer avec nous*, plein d'amour et de vérité^. » Si ces grandes idées sont représentées par la conversion monumentale de cet édifice, elles ne sont pourtant pas encore figurées comme elles devraient l'être par sa décoration intérieure. Lorsque Boniface IV fit du Panthéon une église, les calamités du temps et l'état de l'art à cette époque ne permettaient pas de lui donner une ornementation digne de lui. Depuis lors, il a traversé une longuie suite de revers. Moins de soixante ans après sa dédicace, l'empereur de Byzance, Constantin III, passant douze jours à Rome, enlève les tuiles de bronze doré qui formaient sa toiture. Le Panthéon est pendant sept siècles exposé à l'intempérie des saisons. Le sol de la ville, en s'exhaussant, recouvre l'escalier par lequel on y montait ^. Durant cet espace de temps, des masures encombrent son portique. Les Papes ont plusieurs fois repoussé cette ignoble invasion d'échoppes, qui est revenue à plusieurs reprises battre les piédestaux de ses colonnes et marquer leurs chapiteaux.
Le mouvement imprimé aux arts dans les xv^ et xvi" siècles semblait promettre au Panthéon une
1 Et habitavit in nobis... plénum gratise et veritatis. (Joan , I, 14.)
2 De Maistre ; fin de l'ouvrage : du Piipe.
3 In quod (templura) tôt gradibus nunc descenditur, quot olim ascendebatur, ut columnarum basis in portico ipsius existent! ostendit, simul et arca ex quadrato lapide superioribus annis détecta, ex quo apprehendi potest quantum ruinis creverit urbis sohim. (Barth. Mavliani, Aniiquœ Romœ topograph., d. 132.)
destinée plus glorieuse. Il fut, à la vérité, débarrassé de son triste entourage; mais sa décoration intérieure n'eut aucun éclat. Les Papes avaient à bâtir le nouveau Saint-Pierre et d'autres églises. Les artistes de l'époque suivante, occupés d'ailleurs, eurent bien vite oublié le temple oii Raphaël pourtant avait son tombeau. Cet oubli a été un bonheur. Si, avec le goût païen qui dominait la plupart d'entre eux dans les œuvres mêmes destinées à des églises originairement chrétiennes, ils eussent été chargés de décorer le chef-d'œuvre de l'architecture païenne, s'ils eussent été libres de prendre leurs ébats tout à leur aise dans un édifice dont le nom, la forme circulaire, l'ordonnance eussent transporté leur imagination en plein Paganisme, et leur en eût fait, eu quelque sorte, respirer l'air, la tête leur eût tourné ; ils y eussent rêvé la gloire des Scopas, des Zénodore, des Amulius, statuaires ou peintres du siècle qui a vu naître le Panthéon. L'édifice qui se trouve être, comme église, le monument le plus significatif de la conversion du Paganisme au Christianisme, fût devenu probablement le principal théâtre de l'aberration artistique, qui tendait à faire disparaître l'idéal chrétien de l'art sous un style faussement païen.
Nous n'avons donc pas à regretter que le Panthéon ait échappé aux tristes chefs-d'œuvre dont il était menacé. Grâce au ciel, il offre une sublime place presque toute vide pour les travaux futurs. Il a marqué jadis, par sa dédicace, une grande rénovation morale. Il est destiné, nous l'espérons, à gloriHer une sainte régénération de l'art, le jour où
l'idée dont ce temple est l'expression y sera exprimée aussi par les monuments qui viendront s'y placer. Il ne suffirait pas pour cela de le peupler d'images et de sculptures religieuses, choisies d'après des vues particulières de dévotion, sans liaison directe avec la destination de cette église ; elles doivent toutes se coordonner à l'idée fondamentale de cet édifice. Supposez que les principaux ordres qui composent la cour céleste, les anges, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les docteurs, les vierges, y soient représentés, sous la présidence de la Reine des cieux, par un personnage de chaque ordre. Placez aussi sous la voûte, ou entre les colonnes de ce temple, les tableaux, les statues, les bustes des saints qui ont porté la lumière de l'Evangile dans les diverses régions de la terre. Figurez sous le vestibule, oii la chute des Titans avait été retracée autrefois, l'archange Michel foudroyant les anges rebelles, qui seraient reproduits sous les traits et avec les attributs des divinités païennes. Ce système de décoration, ou tout autre conçu dans un point de vue analogue, ne semble-t-il pas être attendu par le vieux Panthéon? Toutes les nations chrétiennes pourraient être invitées à contribuer à la splendeur de ce temple à la fois universel et national. Chacune d'elles pourrait offrir la statue du saint qui l'a évangélisée. Il serait beau, ce concours de toutes les parties de l'Église mihtante apportant leur tribut au monument de l'Eglise triomphante. Ce serait un phénomène tout nouveau dans l'histoire de la piété et de l'art ; mais ce n'est pas une raison pour ne pas le provoquer, pour ne pas l'espérer.
Pourquoi l'esprit d'association, qui se développe sous tant de formes et avec tant d'activité, ne pourrait-il pas produire, dans la double sphère de la sainteté et du beau, des œuvres inconnues aux âges précédents, comme il en fait naître dans le domaiue de l'utilité matérielle ? Aucune œuvre d'art ne mériterait mieux d'exciter dans le monde chrétien un intérêt général, que celle qui aurait pour objet de glorifier un temple qui est lui-même le monument central de la glorification de l'humanité régénérée dans le Christ.
TEMPLE DE JUPITER CAPITOLIN. ÉGLISE d'aRA-CŒLI.
Il a déposé les puissants de leur siège, et il a exalté les humbles.
(Magnif.) Teste David cum Sibylla.
Avec David la Sibylle rend témoignage {Hymne de l'Office des morts.)
Si le Panthéon a représenté, en général, la corruption idolâtrique, il y a eu dans l'antique Rome d'autres monuments qui figurent spécialement les principales sources du mal, les passions génératrices de tous les désordres particuliers.
L'orgueil de la domination a eu pour emblème le Gapitole. La conquête du monde par Rome a été sans doute le fruit d'une grande sagesse et d'un admirable courage, mais ces nobles choses ont été les instruments d'un immense égoïsme. Les souvenirs qui brillent sur les ruines du Gapitole ne peuvent voiler l'orgueil gigantesque dont il a été la glorification.
Les trois parties de l'espace que couvraient les édifices capitolins correspondaient chacune à une des faces de la puissance romaine. La Roche Tarpéïenne, avec sa citadelle contemporaine de la nais-
sance de Rome , et dont il reste encore quelques vestiges, était le redoutable emblème de la force ou de la double guerre qui se fait contre les ennemis intérieurs par les supplices, et contre les ennemis extérieurs par les armes. Entre la Roche Tarpéïenne et l'autre sommité, le Tabularium, où étaient déposés les actes du sénat, était comme la citadelle de l'intelligence et de la politique. Mais le but suprême de cette politique et de ces armes, la domination universelle, avait son monument caractéristique sur l'autre sommet, qui était le Capitole proprement dit. C'est là qu'avait été dédié à Jupiter un temple bâti par les Tarquins, rebâti sous la république parSylla qui lui donna les colonnes du temple de Jupiter Olympien à Athènes, et reconstruit une autre fois par Domitien avec d'autres dépouilles de la Grèce. Il était le premier des temples de Rome, Jupiter y était adoré, non pas sous quelque titre particulier, sous quelque attribut local ou accidentel, mais sous le titre de Très-Bon et de Très-Grand : Optimo Maximo. Rome voulait qu'on reconnût dans ce dieu universel son dieu national. C'est à sa bonté et à sa puissance qu'elle se croyait redevable d'être la ville des villes, comme il était le dieu des dieux : c'est à ce temple de Jupiter que les généraux, de retour de leurs victoires, montaient pour en faire hommage. C'est au premier degré de son portique que la voie triomphale finissait. De même que toutes les routes aboutissaient à la borne milliaire, plantée au bas du Capitole, de même toutes les traces de gloire et de sang, qui avaient marqué, chez tant de nations, les pas de la fortune de Rome, venaient se réunir au
pied de l'autel Capitolin. On n'offrait devant le seuil des autres temples que des corbeilles de fruits et des chairs palpitantes. Celui voyait . s'accomplir une autre immolation , l'immolation politique. Rome, traînant à sa suite les destins brisés du monde qu'elle subjuguait, y offrait en quelque sorte une hécatombe de rois et de peuples.
Cet édifice était encore debout vers le milieu du y" siècle de l'ère chrétienne. Genseric ordonna à ses Vandales de charger des dépouilles de ce temple ses vaisseaux africains, et de mutiler l'édifice lui-même en lui enlevant la moitié de sa toiture de bronze*. Purifié par sa désolation, comme l'homme peut l'être par la souffrance, l'orgueilleux monument se trouva préparé à passer au service du Christianisme. Il est vraisemblable que cette transition a eu lieu dans le siècle suivant. On ne saurait le faire remonter, comme quelques-uns l'ont voulu, jusqu'à Constantin ; sa politique, pleine de ménagements pour l'ancien culte de l'empire, dut se garder surtout de s'attaquer au premier de ses temples. L'opinion qui attribue à saint Grégoire le Grand l'érection d'une église chrétienne dans les murs et sur les débris du temple de Jupiter Capitolin, est appuyée sur des raisons meilleures. Les vingt-deux colonnes qui divisent les nefs de cette antique église doivent avoir appartenu, pour la plupart, au monument païen. Les différences qu'on remarque entre elles s'expliquent aisément par les reconstructions de l'ancien
t Jovis Capitolini templum diripuit, ac mediam partem abetulit tecti, quod ex sève optimo ductum erat. (Procop., de Bello Golhico.)
temple, qui ont eu lieu, comme nous l'avons dit, à diverses époques. Cette église a reçu, dans le moyen âge, un complément qui s'harmonise bien avec les matériaux de sa fondation. L'escalier, à cent vingt degrés, par lequel on y monte, a été fait, en partie du moins, avec des débris du temple que Numa avait dédié à Romulus sur le mont Quirinal*. Ces restes du berceau de Rome furent une aumône que le sénat et le peuple donnèrent, en 1348, aux Franciscains, qui faisaient une quête pour la construction de cet escalier. Le chœur de l'église renfermait beaucoup de débris antiques. Un rigorisme stupide, ou un mépris de l'antiquité peu conforme aux habitudes de Rome, les a brisés lors du renouvellement de ce chœur dans le xvi^ siècle. On y voyait des inscriptions, des urnes, des vases pour l'eau lustrale, des sculptures de tombeaux figurant les combatséquestres, ainsi que les supplices des esclaves ou des captifs, triste mémorial des anciens triomphes. Un seul débris avait échappé ; c'était une pierre ronde, sur laquelle on lisait ces mots : A Isis fructifère ^. La simplicité des âges précédents ne s'en était point scandalisée; elle avait pensé que le temple de Jérusalem avait reçu quelques dépouilles des Philistins,
* Su ueir anno mcccxlviii furono fatte le scale d'Auro-cielo per Rieuzo Simon, che furono guadagnate da elemosine fatte ail' immagine délia nostra Donna, che sta nelT Auro-cielo : furono cinque milia fiorini ne lo tempo de la mortalità. (.Uanusa-it. Vaticano, n. 6389.)
Dans la table des chapitres de la Cronica anonymi, on lit : cxxi délia crudele viortalilà j^er tulto lo mundo, et délie scale di S. Maria deW Atiro-cielo.
* ISIDI FRVCTIFERAE POSVIT.
et qu'il n'était pas si mal qu'une pierre dédiée à risis égyptienne, fausse mère de la vie terrestre, fût déposée, dans cette église, aux pieds de la Vierge, véritable mère des vivants. Elle aussi disparut un peu plus tard. Il ne reste qu'une seule inscription antique ; la troisième colonne, à gauche en entrant, porte ces mots :
A CVBICVLO AVGVSTORVM.
De la chambre des Augustes.
Soit que cette colonne ait fait partie d'un édifice contigu au temple, soit qu'elle ait été enlevée aux ruines du palais des Césars, cette inscription est demeurée fort à propos pour perpétuer en cet endroit le nom et la mémoire d'Auguste, directement liés, comme nous allons le dire, au caractère spécial de l'église du Capitole.
Une tradition, dont il est impossible d'assigner l'origine, a, pour ainsi dire, incorporé dans ce monument chrétien le souvenir de l'homme sous le règne duquel le Christ est né. Eusèbe de Pamphilie rapporte qu'Auguste, ayant consulté l'oracle de Delphes sur son successeur, fut averti par sa réponse que le moment était arrivé oii un enfant hébreu allait exercer son empire sur les dieux eux-mêmes. Cette légende a été recueillie plus tard par Nicéphore, Cedrenus^ et Suidas^. Mais ce dernier ajoute une
lEusebius narrât Augustura, etc. (Georg. Cedrenus, Histor. compendium, édit. de Goar, in-fol. Paris, 1647, pag. 182.)
2 Augustus Csesar facto sacrificio Pythiam interrogavit quis çost ipsum imperaturus esset. Illa vero respondit: Puer he- (ii œus Dits beatis imperans, hanc œdem relinquere et ad Orcum II. 24
particularité qu'il a dû emprunter à une tradition antérieure : « Auguste, dit-il, ayant obtenu la réponse « de l'oracle, établit au Gapitole un autel sur lequel « il mit cette inscription en lettres latines :