‹ Esquisse de Rome chretienne (volume 2)Chapitre 56 sur 70 · H^C EST ARA PRIMOGENITI DEI · texte numérisé non relu

H^C EST ARA PRIMOGENITI DEI

« C'est ici l'autel du premier-ué de Dieu. »

On a cru que la pierre de cet autel ou un débris de cette pierre s'était conservé à l'endroit oii nous voyons aujourd'hui l'autel de la Chapelle sainte, ou du moins que cette chapelle, isolée du reste de l'édifice, marque la place de l'autel augustal. De là est venule nomdonnéàl'église elle-même. Elle avaitété longtemps désignée sous le titre de Sainte-Marie du Gapitole*. Le nom d'autel, ara, n'était donné qu'à la partie de l'église qui vient d'être indiquée. Pierre Mallius et Jean le Diacre, dans leur Catalogue des abbayes de Rome, dédié au pape Alexandre III, disent : L'église de Sainte-Marie du Capitale^ où est

rursus redire jussit. Abi igitur nunc silens ab ai'is nostris. Augustus igitur ex oraculo egressus in Gapitolio aram erexit, cui latinis litteris inscripsit : Hsec est ara primogeuiti Dei. [Lexic, Suid., art. Aû-jcugtc;.) — Voir, dans les Annales de Philosophie chrétienne, les textes dos divers auteurs anciens concernant cette prophétie, recueillis par M. Bonnetty, dans uue dissertation ayant pour titre : Sur une Prophétie de (a Pythie de Delphes, concernant Jésus-Christ, tome XIV, p. 62 (2e série).

1 Dans la chronique du monastère de S. Gosimaco in Vico aurea (S. Cosma in Transtevere), on lit le nom d'un abbé Monasterii S. Mariœ in Capitolio, en 985. Dans les Actes d'un concile romain sous Benoît VIII, en 1015, il y a cette souscription : Ego dêminus abbas Capitolii.

l'autel du Fils de Dieu. Chaque église ayant un ou plusieurs autels, on n'était pas dans l'usage d'emprunter le surnom d'un édifice sacré à cette partie qui lui était commune avec tous les autres, et qui n'avait par là même rien de distinctif. Mais il y a eu ici une exception à raison de l'origine extraordinaire qu'on attribuait à cet autel. On a complété la dénomination en disant V autel du ciel (ara cœli), soit parce qu'il est le plus éminent par sa situation au sommet du mont Capitolin, soit parce qu'on le considérait comme ayant été le premier monument qui ait annoncé à l'antique Rome le rapprochement du ciel et de la terre.

Cette légende a été figurée dans la fresque que Cavallini a exécutée sous la voûte de l'abside. Il y a représenté la Vierge avec l'enfant Jésus dans ses bras, et à ses pieds l'empereur Auguste, auquel la Sibylle Tiburtine montre le Christ*. Cette fresque a été la traduction d'un chant liturgique très-ancien. D'après une rubrique particulière, les religieux d'Ara-Cœli devaient se réunir tous les jours, après Comphes, autour de l'autel de la chapelle sainte, et y chanter ces paroles :

Ici dans un cercle d'étoiles

A la lumière d'un oracle de la Sibylle,

1 La meglior opéra, che questi facesse, fu nella chiesa d'Aracieli sul Campidoglio, dovedipinse in fresco nella volta dalla tribuna maggiore la nostra Donna col figliuolo in braccio circundata da un cerchio di stalle, e abbasso Ottaviano imperatore, al quale la Sibilla Tiburtina monstrando Gesu Gristo, etc. (Georgio Vasari nalla Vita di Cavallini.)

Le roi l'a vue dans le ciel.

0 Mère du Christ, dirige-nous Et élève-nous vers le bien En repoussant les traits ennemis.

Prie pour nous. Echelle qui touche aux astres, Afin que nous ne soyons pas tourmentés par l'armée infernale 1.

Je remarque en passant que ce titre donné à la Vierge: Échelle qui touche aux astres, offre quelque analogie avec le nom à' Ara cœli, qui est devenu le nom de cette église. Il semble aussi que le souvenir de l'armée infernale reparaît ici avec un à-propos particulier. Ce chant chrétien, chanté sur les ruines du temple de Jupiter Capitolin, rappelait qu'à ce même lieu avait été le point culminant de l'idolâtrie et que le prince des ténèbres, qui avait été chassé

* Nostri religiosi nel presepio, clie in questo ogni anno suol farsi, rinnovano questa memoria, e ogni giorno, dopo il solenne canto délie complète, innanzi l'altare di cui favelliamo, cautano ab immemorabili, la seguente antifona, versetto, responsorio, ed orazione :

" Stellato hic in circulo Sibyllse tune oraculo, te vidit Rex in cœlo : o Mater Ghristi, dirige nos, et ad bonum érige pulso maligno telo :

Ora pro nobis scala tangens astra, Ne nos afflicrant damnatorum castra. >

Subveniat, quresumus, Domine, plcbi tuse in periculis inclinatce, tua, ut indiget, misericordia copiosa; adquod te moveant Dei Virginis Genitricis, et aliorum sanctorum in prsesenti Sarcophago sepultorum mérita veneranda, quorum memoriam devotione, qua possumus, frequentamus; per, etc. {Memor. istoriche délia chiesa (TAra-Cali, aut. Padre Gasimiro.)

de ce trône, avait toujours des traits ennemis qu'il fallait repousser par la prière.

Cette église doit aussi à la même légende le privilège d'avoir été célébrée par un des plus beaux génies de l'Italie moderne. Dans une épître à Clément YI, Pétrarque introduit Rome qui parle au pape en ces termes :

« Rappelle-toi avec admiration que César Au- « guste, guidé par la voix prophétique de la Sibylle, « monta jadis sur le rocher du Capitole, et y fut « stupéfait, dit-on, par une apparition divine. 0 merce veilleux enfant ! gloire des cieux ! Fils certain du « Tout-Puissant! cette illustre ville sera toujours « la demeure de toi et des tiens, et toujours on ap- « pellera Autel du Ciel ce lieu où s'élève le temple « qui porte le nom de la Mère *. »

On voit que la légende qui lie le nom d'Auguste à cette église a été bien favorisée : elle a eu des tableaux, des chants sacrés et les vers d'un grand poëte. Mais a-t-elle eu aussi, à quelque égard, l'appui de l'histoire? Peut-on croire que l'empereur Auguste a été poussé par un oracle des Sibylles à

Hos quidem ex multis reor admiraberis actua Csesareos, ut Tarpeio vestigia colle Fatjdicae quondam ductu, monitisque Sibyllae Pressent Augustus Caesar, visoque feratur Obstupuisse Deo. Quid tum nisi talia volvens : Aime puer, decus aethereum, stirps certa Tonantis Istatibi, simul atque tuis Urbs inclyta semper Praestabit sedera, cœlique vocabitur Ara Iste locus, surgens Matris de nomine templum. (Petrarch., Evistolar.t lib. II, Clemeati VI.)

ériger le monument en question? D'une part, il n'est pas possible de ranger cette tradition parmi celles qui ont une véritable autorité. Le silence des écrivains contemporains d'Auguste ne fournit pas, il est vrai, contre elle une objection tout à fait péremptoire. On sait que de pareils arguments négatifs ont été souvent en défaut, et je ne croirais pas qu'il fallût reculer devant celui-ci, si nous avions ici une tradition dont on pourrait, avec quelque vraisemblance, rapporter l'origine à l'époque dont il s'agit. Mais cette condition nous manque. Le premier document qui signale l'existence de cette tradition est le Lexique de Suidas : cette indication est bien tardive. D'un autre côté, n'y a-t-il ici rien de plus qu'une fable pieuse? Si cette légende est née dans le moyen âge, a-t-elle pu surgir un beau jour comme un champignon, sans se lier à rien d'antérieur? Par quel ordre d'idées a-t-on pu être conduit à rêver une anecdote, attribuée à un empereur païen, tandis que l'imagination et la crédulité populaire s'exerçaient particulièrement sur les sujets héroïques tirés de l'histoire du Christianisme? Si, au contraire, le moyen âge n'a pas inventé cette légende, s'il l'a reçue des premiers siècles, où la mémoire d'Auguste était encore si vivante, oii les chrétiens se préoccupaient des prédictions répandues sous le nom des Sibylles, cette tradition de quatorze ou quinze siècles n'acquiert-elle pas plus de consistance en remontant si près de l'époque où elle aurait dû avoir son origine? Est-ce qu'on voit par l'histoire des premiers siècles que les chrétiens d'alors avaient la manie de rattacher à certains

lieux déterminés de fausses légendes païennes en faveur du Christianisme? Pour moi, il me semble que, sans admettre celle dont nous parlons, il ne faut pas non plus la mépriser entièrement. Je suis fort porté à croire qu'il en est d'elle comme de beaucoup d'autres, qui, sans être matériellement vraies, ont leurs racines dans un fond historique à la fois vague et réel, semblable à ces objets lointains oii l'œil ne peut saisir que quelques grandes hgnes à travers les vapeurs de l'atmosphère. Voici, en effet, comment on peut expliquer l'origine, si le fait relaté par elle est imaginaire.

On sait qu'Auguste s'était montré très-préoccupé des vers Sibyllins. Il avait fait rechercher toutes le scopies de ces vers qui circulaient dans le public, et après avoir détruit celles qui lui avaient paru apocryphes, il avait renfermé les autres dans un lieu secret de son palais. Nous savons aussi que, suivant une opinion répandue à la même époque, les prédictions des Sibylles annonçaient la naissance prochaine d'un enfant divin qui devait régénérer le monde : la célèbre églogue de Virgile a été le brillant écho de cette opinion. Enfin, il est positif que les anciens vers des Sibylles avaient été déposés dans le souterrain du temple de Jupiter sur le Capitole, oij ils étaient confiés à la garde des décemvirs. Ces trois faits historiques forment, pour ainsi dire, le terrain dans lequel a germé la légende relative à l'autel augustal. Elle, a pu naître de deux manières.

La sollicitude d'Auguste pour les oracles des Sibylles a dû être considérée comme un témoignage de croyance à leurs prophéties, et par conséquent

donne une preuve de sa foi à l'avènement divin qu'elles annonçaient. Il était naturel de penser que cette foi avait dû s'exprimer par quelque hommageextérieur. On crut volontiers que ce qui avait dû être avait été. Lorsque l'enthousiasme et l'imagination s'emparent d'une donnée historique, ils obéissent d'ordinaire, dans la transformation qu'ils lui font subir, à un instinct qui les pousse à la représenter par quelque objet palpable, ou du moins sous une forme plus éclatante que le fait lui-même. Nous en avons déjà vu un exemple dans le sujet même qui nous occupe. L'ancienne tradition, telle qu'elle est rapportée par Suidas, parle d'un avertissement donné à Auguste par un oracle ; mais dans l'antienne que nous avons citée, dans la croyance populaire exprimée par les vers de Pétrarque, il y a autre chose; l'avertissement est devenu une apparition. De même la croyance d'Auguste à la fameuse prédiction aura été métamorphosée en un hommage matériel; elle aura pris un corps, elle sera devenue un autel, parce qu'un autel était éminemment le symbole de cette religieuse croyance. Mais où avaitil dû ériger cet autel? Avait-il pu hésiter? N'était-ce pas dans le premier des temples de Jupiter, puisque l'enfant prédit devait être, suivant le mot de Virgile, le grand rejeton de Jupiter,

Magnum Jovis incrementum?

N'était-ce pas dans ce même temple , dépositaire des prophéties qui annonçaient sa venue?

Cette opinion a pu naître aussi par une autre voie.

Nous avons dit que l'église d'Ara-Cœli avait renfermé autrefois beaucoup d'objets .qui avaient appartenu à l'ancien temple. Quelque débris considérable, ressemblant, par ses formes, à un autel, sera resté fixé dans quelque endroit très-apparent de cette église. On se sera arrêté avec étonnement devant cette pierre énigmatique. En vertu de quelle prérogative ce monument impur avait-il pu être respecté? Il faut, aura-t-on dit, qu'à l'époque oii le temple est devenu une église, on ait su que cet autel avait eu une origine pure. Alors on se sera rappelé que ce temple avait été le sanctuaire des prophéties Sibyllines, à la lumière desquelles le fondateur de l'empire avait vénéré, sans le connaître, l'envoyé céleste qui devait naître sous son règne. Un autel érigé à cette croyance était d'avance chrétien. On se sera expliqué par là comment il avait seul trouvé grâce dans la destruction universelle des autres, et les indices fournis par l'histoire sur la foi d'Auguste aux livres Sibyllins, sur le lieu où ces livres avaient été déposés, seront venus se concentrer dans ce débris mystérieux.

La vieille tradition relative à cette église vient d'être rajeunie dans une circonstance mémorable. Le temple du Gapitole étant l'église du sénat et de la municipalité romaine, qui ont leurs palais sur cette même colHne, c'est là que l'ancien municipe, ressuscité par Pie IX, s'est rendu pour assister à une messe du Saint-Esprit, avant de procéder à lélection des sénateurs et des magistrats de la cité. A cette occasion, le prince de l'Églisê, président de Rome, a prononcé un éloquent discours devant le

Pape, en lui présentant les membres de la municipalité, qu'il allait conduire au Capitole. Aussi familiarisé, par son érudition, avec l'histoire des temps passés, qu'il est sensible, par sa haute piété, à la beauté chrétienne de Rome, le cardinal Altieria fait une allusion heureuse aux souvenirs des prophéties Sibyllines, qui flottent sous la voûte de l'église d'Ara-Cœli : « En descendant de cet illustre Quiri- « nal, nous allons monter sur cette antique colline, « sur laquelle un jour se décida le sort du monde, « et nous nous félicitons de voir ces destinées bel- « liqueuses changées en destinées pacifiques. Arec rivés là, nous entrerons dans ce temple antique, « où nous retrouvons le souvenir de la voix pro- « phétique qui annonça une ère nouvelle, époque « féconde de paix et de prospérité. »

Cette légende, ou plutôt le fond historique dont elle est l'émanation, a donné à l'église d'Ara-Cœli un caractère spécial. En s' élevant sur l'emplacement de l'ancien temple, l'église chrétienne a recueilli, avec les vieilles colonnes, les meilleurs souvenirs attachés à ce grand foyer des prédictions Sibyllines qui avaient fait pressentir au monde païen la naissance d'un Sauveur. Elle est devenue , par là même , le mémorial particulier de celte naissance. La basilique de Sainte-Marie Majeure, oii sont déposées les précieuses reliques de Bethléem, est matériellement l'église de la Crèche; 1 celle d'Ara-Cœli l'est moralement par ses traditions. Ce caractère se réfléchit dans les usages qu'elle perpétue. C'est dans cette église que l'on conserve une ancienne figure de l'enfant Jésus, la

TEMPLE DE JUPITER CAPirOLIN. 431

plus vénérée de toutes les images du même genre qui sont à Rome. Chaque année, aux fêtes de Noël, on l'expose dans une crèche, près de laquelle sont représentés Auguste et la Sibylle,

Nous voyons , d'après cela, la signification de cette église, la fonction qu'elle remplit dans la transformation de Rome païenne en Rome chrétienne. Le Christianisme a installé la crèche au faite du Capitole, il a transporté, sur ce sommet plus fier que tous les palais, l'étable que le dernier des esclaves n'aurait pas voulu pour demeure : à la place de l'exaltation de l'homme, l'abaissement de Dieu.

La signification de cet édifice sacré a reçu une espèce de complément, lorsque les enfants de saint François d'Assise ont été appelés à desservir cette église. De même que le berceau du Sauveur a été entouré d'abord par de simples et pacifiques bergers, de même l'éghse consacrée au souvenir de ce berceau a été confiée aux religieux qui se rapprochent le plus des derniers rangs du peuple, qui doivent être, suivant leur institut, les humbles professetirs de la paix, ainsi que les a nommés la bulle d'Innocent IV en leur donnant le monastère de Sainte- Marie du Capitole*. La sacristie a la première statue de saint François qui ait été érigée dans le

* Locum idoneum decrevimus providendum, ubi pariter in continuée caritatis solatio conviventes pacificis studiis commodius atque l'eligiosius intendere valeant pacis humiles professores. Quocirca... monasterium S. Mariée in Capitolio... eisdem fratribus... in usibus perpetuis assignantes, etc. (Bull. Innocent. IV, an. 1250.)

Capitule du monde chrétien. L'ancienne Piome avait placé sous la voûte du temple Capitolin le portrait du destructeur de Carthage. Rome chrétienne s'est empressée d'inaugurer dans le même lieu l'image de l'homme qui a le plus foulé aux pieds le monde : celui qui, par humilité, avait demandé, en mourant, qu'on l'enterrât dans l'ignoble sépulture des malfaiteurs, a pris possession, peu de temps après sa mort, de ce rendez-vous des anciens triomphes dont le mobile ou la récompense avait été tout ce qu'il a vaincu. Quel sujet de méditation !

Passons maintenant à un autre lieu non moins éloquent, dont l'histoire, les vicissitudes, les ruines sont le plus expressif commentaire de ces paroles de l'Ecclésiaste : « J'ai fait pour moi de grands ouvra- « ges... Je me suis bâti des demeures ; j'ai possédé « des serviteurs et des servantes comme une grande « famille dont j'étais le propriétaire. J'y ai entassé « pour moi l'argent et l'or, et la substance des rois « et des provinces., et j'ai surpassé en richesses « tous ceux qui ont vécu avant moi...

« Et m'étant mis ensuite à considérer toutes ces « œuvres que mes mains avaient faites... j'ai vu « que tout cela est vanité et affliction de l'âme, et « que rien ne demeure sous le soleil * ! »

1 Magnificavi opéra mea, œdificavi niihi dnmos...; possedi servos et ancillas, multamque familiam habui...; coacervari mihi argentum, et aurum, et substantias regum ac provinciarum... et supergressus sum opibus omnes qui ante me faerunt in Jérusalem... Gumque me convertissem ad universa opéra quae fecerant manus meae..., vidi in omnibus vanitatem et afflictionem animi, et nihii permanere sub sole. {Eccleiiast. c. II, V. 4 et suiv.)

Elle est tombée la grande Babylone.

{Apocal., c. xvni, v. 2.)

De tous les points du globe que les annales des révolutions humaines signalent à notre attention, le plus illustre peut-être est la petite colline qui a vu naître sur son plateau, à sept siècles d'intervalle, la cabane de Romulus et le palais d'Auguste. Les souvenirs de trois mille ans planent comme un nuage de gloire sur cette motte de terre. En remontant par la pensée à travers sa brillante et orageuse histoire, on arrive à l'âge presque patriarcal où quelques constructions commencent à apparaître sur le mont Palatin. La description que Virgile a faite de ces lieux, tels qu'ils étaient à cette époque, acquiert un intérêt que nous n'étions guère habitués à y trouver, lorsque nous la récitions sur les bancs du collège. Dans la jeunesse, on est mieux disposé à sentir les beaux aspects du monde physique. Il v a une harmonie secrète entre les préoccupations de cet âge, eutraînées vers l'avenir qu'il rêve, et les

grandes scènes qui suggèrent aussi des pensées d'avenir en retraçant l'éternelle jeunesse de la ne ture. L'âge mûr est mieux préparé à comprendre ce qu'il y a au fond des siècles écoulés. Il faut avoir déjà un passé à soi, pour goûter toutes les émotions que nous rend le passé des peuples ; il faut avoir quelque expérience de la vie, de ses vicissitudes, de ses contrastes, pour aimer à contempler cette expérience en grand, dans les lieux où les traces des siècles se pressent dans un petit espace. Telle est l'impression que je viens de recevoir, en lisant, assis sur un débris, du palais des Césars, la description virgilienne de l'habitation du roi Evandre à cette même place, six siècles avant la fondation de Rome.

Voici, d'après les indices que l'on a pu recueillir, quel devait être, à cette époque antique, l'aspect de ces lieux devenus' si célèbres. Dans les flancs du Palatin, couverts d'arbres * et de pâturages^, une vaste caverne, avec une source d'eau, s'ouvrait ^ dans la partie située aujourd'hui entre l'église de Saint-Théodore et celle de Sainte-Marie Libératrice. L'emplacement du cirque et celui du Forum

1 Dionjs., Ilist., lib. I, c. xxxii.

2 Sed tune pascebant herbosa Palatia vaccse.

(Tibul., II, Eleg., v. 25.) Hoc quodcumque vides, hospes, quam maxima Roma est, Aute Phrygen vEneara coUis et herba fuit : At ubi navali stant sacra Palatia Phœbo Evandi'i profugse procubuere boves.

(Prop., Eleg. i, lib. IV.)

3 Dionys., ibid.

étaient des marais*. Des broussailles couronnaient le mont Capitolin 2; l'Aventin avait. un bois de lauriers3; les grands chênes du CœliusS les saules les hêtres de l'Esquilin, du Viminal, du QuirinaF,' du Janicule^, inspiraient aux bergers de l'Arcadie une terreur religieuse. Le Vatican, retiré dans un enfoncement delà vallée du Tibre, nourrissait déjà une forêt de ces grands arbres dont un vieux rejeton, avec son inscription mystérieuse en caractères étrusques, a vu passer les révolutions de l'ancienne Rome \ Des sources d'eau, dont la géologie a retrouvé les traces, jaillissaient de toutes ces collines et serpentaient sous les ombrages de leurs vallées solitaires.

Le mont Palatin, la plus centrale de ces collines paraît être la seule qui fût alors habitée. Son nom,'

1 Qua Velabra soient in Circum ducere pompas,

Nil praeter salices, crassaque canna fuit,..

Hic, ubi nunc fora sunt, lintres errare videres,

Quaque jacent valles, maxime Girce, tuœ.

^ (Ovid., Fast., VI, 403, et ii, 390.)

Hinc ad Tarpeiam sedem et Gapitolia ducit,

Aurea nunc, olim silvestribus horrida dumis.

o ,. {yEneid., viii, 347.)

^ Lauretum. Solin.

^Haud fuerit absurdum tradere montem eum antiquitus Querquetulanumcognomento fuisse, quod talis silvse frequens fecundusque erat. (Tacit., Annal., lib. IV, n 65 )

5Esquilinaeab£.g*,,7eu5... Ibi Lucus Fagutalis. (Varro ) - Vm^naUs et porta et colUs appellabantur, quod ib Viminum

sJxt Po" 1 "\"'^ "*^*^^'^ JoviViminoconsecata (bexi Pomp. {immalis.) ~ Quirinalis. (Sextus )

0 Esculetum. (Varro.)

7Plin.,ffe5^ nat., XYi, 87, 1.

sur l'étymologie duquel on a varié *, a eu une destinée singulière. Lorsque les Césars eurent établi leur demeure en cet endroit, elle fut désignée sous un nom emprunté à celui de la colline, Palathim. Ce mot voyagea avec les Césars, il fut le nom propre de leur résidence, en quelque lieu qu'elle fût située. De là il est advenu que, dans presque tous les idiomes dérivés de la langue latine ou modifiés par elle, les résidences des souverains et les édifices splendides^ ont été des palais. Le mot auquel la plupart des langues de la civilisation moderne ont donné une famille si brillante a eu son origine sous le chaume de quelques tribus rustiques, ou peut-être, comme le dit Sextus Pompéius^, dans le bêlement des moutons et des vaches errant parmi les hautes herbes du Palatin, à l'époque oii Évandre y établit son toit.

On peut apercevoir, près de sa demeure, les pre-

1 Quarta regio Palatium, quod Palantes cum Evaudro venerunt, aut quod Palatini, qui et Aborigines ex agro Reatino, qui appellatur Palatium, ibi consederunt. Sed hoc alii a Palatia uxore Latini putarunt. Eumdem hune locura a pécore dictum putant quidam, itaque Nsevius Balantium appellat. (Varro, de Ling. Lai., lib. IV, n. 8.)

Palatium vero nemo dubitaverit, quin Arcadas habeat auctores, a quibus piùmum Pallanteum oppidum, quod aliquandiu Aborigines habitatum. (Julius Solinus, Polyltist., c. i.)

2 Et quia imperii sedes in eo constituta fuit, cujusdam principis aulam aut splendidi hominis domum Palatium appellamus. (Onupli. Panvinii Descript. urb. jRom., de Monte Palatino.)

3 Palatium mons Romse appellatus est, quod ibi pascens pecus balare consueverit, vel quod palare, id est, errare ibi pecudes solei'ent. (Sextus Pompeius, voce Palatium.)

miers monuments du Palatin. Le temple de Cérès et celui de la Victoire retraçaient les deux premiers besoins d'un peuple naissant, l'ag-riculture qui le nourrit, et la guerre qui le défend. Quelques générations passent, et l'aspect des lieux n'a guère changé ; seulement des toits de pêcheurs apparaissent sur les bords du fleuve. Il y avait alors sur l'angle occidental du Palatin, qui domine aujourd'hui l'église Sainte-Anastasie, une cabane de planches qui était l'habitation du berger Faustulus, taguritim Faustuli^, où Romulus a été récueilli et élevé : elle a reçu son nom, domus Romuli. A côté de cette cabane, je vois un arbre qu'on a plus tard entouré d'un mur, et qui, jusqu'au règne de Caligula, sous lequel il a péri, a été pendant huit siècles l'objet d'une vénération pleine de tendresse. Lorsqu'un passant s'apercevait que son feuillage souffrait, que ses racines demandaient à être arrosées, il criait cette nouvelle à la première personne qui se trouvait à la portée de sa voix, celle-ci à une autre; en un instant ce cri avait parcouru toute la ville, et de tous côtés on accourait avec des vases pleins d'eau, comme si le dessèchement de ce petit arbre eût été l'incendie de Rome. La légende relative à

1 Ea (Roma quadrata) incipit a silva quse est in area Apollinis, et ad supercilium scalarurn Gaci habet termiaum, ubi tugurium fuit Faustuli. Ibi Romulus raansitavit. (Solinus, Polyhislor., c. i.)

Cura Dionysio et Livio diximus Romulum Palatium montera incoluisse, quod et Plutarchus affirraat : « Romulus, in- « quit, eam urbis pai'tem incoluit, qua ex Palatio in Gircum a maxiraum itur, juxta quera locum sunt quos pulchri littoris « gradus vocant. )j (Pancirol., Descript. Romœ, Région, x.)

sa naissance explique cette sollicitude. On disait que Romulus, voulant essayer ses forces, avait lancé, du mont Aventin sur le Palatin, un javelot qui s'était fixé en cet endroit, et y avait pris racine. Quoi qu'il en soit de ce récit, cet instrument de la g-uerre, devenu un arbre donnant son ombre au berceau de Rome, aurait pu fournir aux poëtes un assez juste emblème des destinées d'un peuple qui ne s'est guère reposé qu'à l'ombre de ses lances. Toujours est-il sûr que le respect séculaire pour le cornouiller de Romulus a été une des garanties de la fortune de Rome. L'histoire prouve que les peuples qui conservent une longue vie sur la terre sont ceux qui honorent les monuments de leurs ancêtres, et que les profanateurs du passé sont toujours les fléaux de l'avenir.

Le Palatin prend à cette époque une nouvelle face. L'enceinte carrée de la ville, son orientation par ses angles correspondant aux quatre points cardinaux, le nombre ternaire de ses portes, ses trois tribus primitives, sa division en trois ordres de citoyens, se rattachaient probablement, à quelques égards du moins, à un ordre d'idées religieuses qui a présidé, chez la plupart des anciens peuples, à la fondation de leurs cités, et que Romulus devait avoir reçu des prêtres étrusques, consultés par lui sur la ville future. Les monuments qu'on sait avoir commencé à cette époque, sur le Palatin, sont remarquables par leur signification. Vers l'angle méridional, l'Auguratoire présageait le soin avec lequel l'antique Rome a toujours consulté le ciel sur toutes les grandes entreprises. Dans l'ancienne eu-

rie, située vraisemblablement sur la partie qui regarde le mont Cœlius, nous retrouvons le siège primitif des délibérations de la politique romaine ; sur la pente du Palatin, qui est en face de l'arc de Caius, la fortune guerrière de Rome avait son sanctuaire dans le temple de Jupiter Stator, ou plutôt dans l'emplacement sacré, Fanum, que Romulus avait assigné pour l'érection de ce [temple. Enfin la Rome carrée, Roma qiiadrata, était une enceinte carrée, qui occupait une partie considérable du plateau. Elle touchait, par une de ses faces, au côté de la colline tourné vers TAventin, dans la ligne qui s'étend de l'angle occidental aux ruines de la maison d'Auguste. Dans cette enceinte étaient déposées les choses réservées pour la construction de la ville, et réputées d'un bon augure pour ses destinées. Comme Montesquieu l'a dit d'un autre objet, on commençait déjà à bâtir la ville éternelle.

A partir de ce moment, le Palatin se couvre successivement de temples et de maisons illustres. La place de plusieurs d'entre elles est connue. Dans une promenade de quelques pas, sur cette colline, vous exhumez les souvenirs de la simplicité primitive des Romains, et de leur luxe à une autre époque , de leurs exploits guerriers et de leur gloire littéraire, des factions qui déchirèrent la république, et de l'unité impériale qui les absorba. Les maisons des rois TuUus Hostilius, Ancus Marcius, et Tarquin l'Ancien, des Gracques, de Pubhus Sylla, de Catilina, des grands orateurs Lucius Grassus, Ilortensius et Cicéron, de Glodius et de Milon, de Marc Antoine, d'Emilius Scaurus, de Gains Octave, père

d'Auguste, toutes ces résidences privées, qui sont des traditions publiques pour l'histoire, forment, pour ain^i dire, les principaux jalons d'une avenue qui unit, dans l'intervalle de quelques siècles et de quelques pas, la cabane de Romulus au palais des Césars.

Avec Auguste, la colline natale de Rome prend un nouvel éclat. Après la bataille d'Actium, il achète sur le Pa atiu les maisons de quelques particuliers : celle de Ca::iina, l'ennemi politique de Cicéron, et celle d'Hortensius, son rival en éloquence, sont renfermées dans la résidence que le nouveau maître de Rome se fait construire. Cette demeure*, image de son caractère personnel, tient le milieu entre la modestie et la magnificence. Par ordre du sénat, deux lauriers surmontés d'une couronne de chêne sont plantés devant la porte du fondateur de l'empire, et font le pendant du cornouiller qui s'élève devant la maison du fondateur de Rome. Tel est le commencement du palais des Césars. Tibère en prolonge les constructions du côté du Vélabre 2; Caligula les étend

1 Aiilam Palatinam, in qua imperatores postea liabitaverunt, primus iu domo Hortensiana instituit Gaesar Augustus. (SuetoniuiB, Aug., c. Lxxii.) « Habita vit, inquit, primo juxta « foi'una Romanum, supra Scalas annularias, in domo quse « Galvi oratoris fuerat; postea in Palatio, sed nihilominus « sedibus mo'iicis Horteasianis, et neque laxitate, neque cultu « conspicuis, ut in quibus porticus brèves essent Albanarum « columnarum, et sine marmore uUo aut insigni pavimento « conciavia, ac per annos amplius xl codera cubiculo hieme « et aestate mansit. » Eam domum incendio consumptam restitiùsse Augustumprodit idem Traiiquillus, c. LVii. (Onuph. Pan vin., Desrript. rSnmœ, art. Mons Palat.)

"i Tacit., Ilistor., lib. I, c. xxvii.

vers le Forum*; enfin Néron arrive, et sa maison dorée, qui va rejoindre le mont Esquilin, menace de faire de Rome une seule maison, comme le disent les épigrammes de cette époque ^. Sa vaste enceinte renferme des prairies, des vignes, des bois, une espèce de jardin anglais : à l'endroit oii nous voyons maintenant le Colisée, un lac, entouré d'édifices, pour figurer une ville maritime. Les sources des montag-nes et les eaux de la mer viennent sous les arceaux des aqueducs se rencontrer et se confondre dans les bains du palais. Les pays les plus riches en objets de luxe ont été mis à contribution pour en décorer les appartements. On a enlevé à la Grèce l'élite de ses statues, et à l'Asie la fleur de ses marbres. Les murs sont incrustés de pierres précieuses et de perles. Notre langue serait obligée de créer des mots pour nommer des inventions que le luxe moderne n'a pas ressuscitées : les principales chambres ont un odorifère. On y a pratiqué des bouches qui répandent un air imprégné de parfums, comme nous avons aujourd'hui des bouches de chaleur. L'appartement destiné au repas est mobile; il tourne jour et nuit à l'instar des astres : Néron a voulu que sa salle à manger fût une image du monde. Sa maison est pour lui l'empyrée, et devant le vestibule sa statue, haute de cent pieds, annonce le dieu de cet olympe impérial, qui couvre le sol de ses magni-

1 Palatii partem ad Forum usque promovit (Galigula). (Sueton., in Calig., c xxii.)

2 Roma domus fiet. (Sueton., in Néron., c. xxxix.)

Unaque jam tota stabat in Urbe domus,

(Martial, de Spectacul. , ii, 4.)

hkl CHAPITRE XIV.

ficences. Le palais des Césars n'a jamais eu rien de comparable à la splendeur sinistre que Néron lui a donnée. C'était un signe menaçant pour la fortune de Rome, que ce monument, en qui l'on voyait le symbole de toutes ses grandeurs, eût reçu son suprême éclat de l'homme qui personnifiait en soi toutes les folies et tous les crimes.

Après Néron commence la décadence du palais des Césars. Depuis cette époque nous pouvons suivre les phases par lesquelles le mont Palatin, couronné d'une forêt de monuijients, est arrivé à être presque un désert, de même que nous avons suivi le développement de ce qu'on pourrait appeler sa végétation monumentale depuis la chaumière d'Evandre jusqu'aux créations fantastiques du fils d'Agrippine. Les premiers coups tombent sur la maison dorée. Vespasien et Titus en livrent une partie au public, et abattent l'autre, pour épargner à la fois au trésor impérial les frais d'entretien, et à la dignité de Rome la honte de perpétuer dans un monument pompeux un souvenir exécré. Réduite par cette destruction à l'enceinte du mont Palatin, la redoutable demeure peut être comparée à une comète privée de sa queue plus grande qu'elle-même. Yoilà le premier pas de la décadence.

Dans l'intervalle qui sépare cette époque de celle de Constantin, quelques empereurs, héritiers des instincts de Néron, tels que Domitien et Héliogabale, eurent aussi quelques goûts iiéroniens en fait de luxe et d'architecture. Mais presque tous les autres se bornèrent soit à réparer les parties de l'édifice qu'un incendie avait détruites, soit à faire quelques

PALAIS DES CÉSARS. Wd

additions peu considérables. La. fortune du palais impérial suivait celle de l'empire, qu'on songeait Lien moins à étendre qu'à soutenir. Le seul empereur qui ait fait de grandes constructions sur le Palatin est précisément Septime Sévère, qui a fait aussi de grandes choses pour la propagation de la puissance romaine. Les beaux restes de ces constructions, qu'on voit encore vers l'angle méridional, furent, pour le palais des Césars, comme un dernier essai de sa grandeur. Aurélien eut le bon esprit de munir la ville d'une nouvelle enceinte de murailles contre les menaces des barbares, plutôt que de s'amuser avec l'architecture du palais. Cet édifice se soutint sans éclat jusqu'au moment oii sa décadence fit un second pas, lorsque Constantin eut donné une nouvelle capitale à l'empire. La perte de plusieurs objets d'art, qui lui furent enlevés pour la décoration du palais de Byzance, lui fut moins funeste que la destitution qu'il subit. en cessant d'être le siège de la domination romaine.

Cependant le vieux palais, solitaire et disgracié, imposait encore, par son passé, à son jeune émule sur les rives du Bosphore. On pourrait presque dire de lui ce que Bossuet a dit de ce chef de parti, qui, tombé dans la disgrâce, menaçait le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. Les anciens catalogues des monuments de Rome existant à cette époque marquent encore plusieurs des parties les plus illustres de ce vaste édifice. Parmi elles ils nomment la maison de Cicéron. Son souvenir aurait pourtant bien pu se perdre dans les souvenirs de la maison d'Auguste, dont elle était devenue une

h'\h CHAPITRE XIV.

dépendance. Mais si le même espace les avait confondues, le respect pom* le génie avait continué de les séparer. La petite maison de Cicéron, enclavée dans la résidence impériale, en ] estait isolée par une barrière de gloire. Les topographies de Rome, qui en ont fait mention, ont été écrites dans la seconde moitié du iv^ siècle. Ce fut comme un dernier hommage à la grandeur littéraire de la vieille Rome, rendu la veille de l'arrivée des barbares.

Quelques années après, le palais, déjà destitué politiquement, entre dans une autre phase de décadence, dans celle de la dégradation matérielle : commencée par Alaric, qui pilla Rome pendant trois jours, elle fut consommée par Genséric pendant quinze jours et quinze nuits de fureur. C'est lui qui enleva, entre autres choses, au palais des Césars, les vases et les meubles sacrés du temple de Jérusalem, transportés à Rome par Vespasien et par Titus, comme il enleva aussi les ornements du temple de Jupiter Capitolin. Les dépouilles de l'édifice qui avait été le chef-lieu de l'idolâtrie furent jetées sur un vaisseau, à côté des monuments du temple qui avait été le foyer du vrai culte. Genséric a été le grand voleur de Rome. Par un singulier retour de la fortune, Carthage se vengeait par le bras du Vandale qui en avait fait sa patrie. Elle répondait par le delenda Roma du barbare à ce delenda Carthago du vieux Caton. Ce fut peut-être la plus grande humiliation de l'ancien orgueil romain que de voir partir pour Carthage les derniers signes de l'empire du monde. Après avoir été dévasté par les barbares, le palais est soigné par eux. ïhéodoric le répare, et,

dans le siècle suivant, un empereur, qui passe à Rome, le pille. La demeure des Césars subit ce jeu cruel de la fortune, d'être protégée par ses ennemis et outragée par ses maîtres. Cependant, avant de mourir, elle revoit quelque chose qui rappelle les scènes de son ancien temps. L'empereur Héraclius arrive à Rome : la cérémonie de son couronnement se fait dans le palais. Les sénateurs le placent sur le trône d'Auguste. Les aigles reparaissent dans leur vieille demeure, les acclamations usitées en cette circonstance réveillent un moment les échos, et tout est fini. C'est l'adieu de la souveraineté impériale à Rome. On serait tenté de le comparer à ces histoires des vieux châteaux abandonnés, oii l'on voit dans la nuit qui précède leur destruction complète la grande salle éclairée tout à coup par une apparition, et le spectre de l'ancien propriétaire s'installer une dernière fois dans le fauteuil de ses ancêtres. Cependant la venue d'Héraclius suggère une autre pensée. Elle offre un de ces rapprochements qui sont du moins comme la poésie sacrée de l'histoire, lorsqu'ils ne sont pas quelque chose de plus. L'empereur apportait avec lui la portion de la vraie croix que Chosroès, roi des Perses, avait enlevée de Jérusalem, et qu'Héraclius avait reconquise.il venait la déposer dans la ville éternelle, à la veille de s'en éloigner pour toujours. La souveraineté impériale, qui avait tant fait aux jours de sa puissance pour bannir de Rome la croix, y revient une dernière fois, tenant cette Croix dans ses mains défaillantes, comme pour expier, par ce présent sacré, les impiétés de sa jeunesse.

Le moment approchait où le pouvoir des Césars allait expirer dans Rome et amener par sa chute celle de leur palais. Lorsque le sénat et le peuple romain eurent demandé au gouvernement des Papes une protection que les empereurs n'avaient ni le courage ni le pouvoir de leur assurer, le palais impérial ne fut plus que le simulacre d'une souveraineté déchue. On n'avait aucun intérêt politique à soigner la conservation de cet édifice, à la fois importun et menaçant, qui pouvait donner à ses anciens maîtres une tentation d'y revenir. Il sembla qu'il valait mieux le faire servir à des besoins pressants d'utilité publique. Par suite des calamités qu'avait amenées l'invasion des barbares, un grand nombre d'éghses tombaient en ruine ; il fallait une immense quantité de matériaux pour les réparer ou les rebâtir de fond en comble. Ces murs déserts, ces voûtes en partie dégradées, qui avaient été le palais des Césars, s'offrirent comme une vaste carrière de marbres tout taillés et de colonnes toutes faites. Les maisons d'Auguste, de Tibère, de Caligula, les édifices de Néron, l'appartement des concubines de Domitien, le septizonium de Septime Sévère, la tour d'Héliog^abale, les pavés en mosaïque d'Alexandre Sévère, fournirent leurs contingents pour la réparation des basiliques de ces martyrs, dont plusieurs de ces empereurs avaient fait tomber les têtes. Il n'y a guère d'ancienne église à Rome qui n'ait quelquesuns de ces débris dans ses murs. VoiLà la fin du palais des Césars. Depuis Romulus, les édifices qui s'étaient successivement amassés sur le Palatin ont mis huit siècles à grandir, jusqu'à l'époque où ils

sont devenus, sous Néron, une espèce d'Olympe terrestre : ils ont mis à peu près huit autres siècles à déchoir, jusqu'au temps de Gharlemagne, où leurs membres épars sont ensevelis dans une centaine d'églises. Au commencement du ix^ siècle, il n'est plus question de ce palais; une description de Rome, écrite à cette époque, ne le nomme pas. Ces débris n'étaient plus qu'un je ne sais quoi qui n'avait plus de nom. Le monument de l'ancien empire romain mourut au moment oii allait s'élever, sur le mont Cœlius, le triclinium de Léon III, le monument de la naissance d'un saint-empire romain, fondé parle Christianisme.

Cependant il resta de lui de grandes ruines , qui fournirent des matériaux qui servirent de nids à plusieurs édifices. Une abbaye de Bénédictins, une église en l'honneur de saint Sébastien, qui avait été martyrisé dans l'hippodrome du palais*, une maison qu'on croit avoir appartenu au bisaïeul de Grégoire VII ; des tours féodales élevées et renversées par les factions, apparaissent, durant la seconde moitié du moyen âge, sur le mont Palatin. Vers la fin de cette époque, ces constructions, excepté l'église, tombent à leur tour et rendent aux ruines du palais

1 In monte Palatino, ubi Elagabali templum, imperatoriumque palatium, in cujus hippodrorao S. Sebastianum, sagiltis confossum, fustibusque csesum ad ultimum vitse spiritum Acta martyrum testantur, in hujus rei memoriam a fidelibus excitatum (templum) in Palladio; intra olim domos Leonis et Cencii Frajipani silum et in Pallaria corrupto vocabulo dictum; Sanctse Marise et S. Zotici etiam appellatum, ubi Gelasius II electus fuit in Pontificera. (Martinelli, Roma ex Elhnica sacra, d. 302.)

les décombres qu'elles en avaient reçus. Cette colline reprend l'aspect le plus désolé. Des écrivains du XV® siècle, et du commencement du xvi% décrivent l'état 011 elle se trouvait à cette époque. Ils ont peu de chose à en dire; il leur suffit de quelques phrases courtes et tristes pour signaler la mort des grandeurs humaines. « La cruauté de la fortune, « dit Poggius, a tellement changé l'aspect et la « forme du Palatin, qu'aujourd'hui, nu de tout or- « nement, il est gisant à terre comme le cadavre « d'un géant, que la corruption a rongé de tous « côtés *. »

Mais voilà que dans le xvi® siècle le Palatin essaye de secouer le linceul qui le couvre. Il reprend un air de vie et de magnificence que lui prêtent la villa et les jardins Farnèse. Il se repeuple de statues antiques et de fontaines de marbre. Des fêtes y sont données : ses échos répètent des fanfares, ses ruines chantent. Quelque temps après, la poésie elle-même vient s'y installer : c'est dans un de ses bosquets que l'académie des Arcades, dont les

* Acerbum dictu adeo speciem formamque ipsius immutasse fortunée crudelitatem, ut nunc omni décore nudata, prostrata jaceat instar gigantei cadaveriscorrupti atque undique exesi. (Poggius Florentinus, de Fortun. varielate urbis Bom. et de ruitia ejus descriplio..., p. 2.) — Mons hodie Palatinus inhabitatus totus servit vinetis, arbustis et pascuis animalium, et in id psene reversus quod fuerat ante Evandrum. (Andr. Fulvius, Antiq. Urb., lib. II.) — iEdificia praeterea multa habet Palatinus mons quorum ne ruinas quidem per vineta, qufe ibi consita sunt, discernere licet. (Barth. Marïianus, Urbis Romœ topographia, lib. II, c. xxi.)

membres prennent le nom de Bergers de l'Arcadie, tient ses séances d'été.

La villa avait redonné au Palatin quelque chose du temps des Césars : l'académie des Arcades remonte plus haut, et rajeunit, sur le point le plus élevé de cette colline, les souvenirs d'Evandre. Toute son histoire refleurit, mais cette résurrection dure peu. La cour de Naples, héritière des Farnèse, fait transporter chez elle la collection des statues. Les jardins négligés redeviennent une solitude aride, oii les jets d'eau sont taris. Les constructions de la villa, qui n'a pas été bâtie avec la solidité antique, sont promptes à se délabrer, de sorte que rien ne manque aujourd'hui au morne aspect du mont Palatin, pas même des ruines jeunes, et déjà plus ruines que les anciennes.

Vers le milieu du plateau, à l'endroit où se trouvait la cour de la maison impériale de Tibère, on lit aujourd'hui une inscription moderne. En racontant les magnificences de cette partie du palais, elle semble faire en peu de mots l'oraison funèbre du palais lui-même.

« La cour Palatine de la maison Tibérienne des « Césars, plusieurs fois détériorée par des incen- « dies, réparée par Domitien, augmentée d'orne- « ments magnifiques, de colonnes de marbre étran- « ger, porphyri tiques, thébaines, lucullaines, avec « des épistyles, des couronnes, des bases du tra- « vail le plus exquis, et avec une addition de trèsce grandes colonnes de basalte éthiopien, a reparu « récemment dans quelques grands vestiges...,

« que les jardins Farnésiens offrent à vos re- « gards 1. »

Le mont Palatin, percé de constructions aujourd'hui souterraines, fait l'effet d'un sépulcre, sur le sommet duquelle temps, la nature, les fantaisies des hommes, les inspirations de la piété ont formé un pêle-mêle étrange. C'est comme la corniche .et les arabesques de ce grand tombeau. La nature a repris possession, par des broussailles, du coin où se trouvait la cabane de Romulus. La cour Palatine de Tibère est plantée d'artichauts. Sur les chambres d'Auguste, décorées par des artistes grecs, s'élève un manoir d'architecture mauresque. Plus loin, des débris antiques sans nom sont dominés par une volière moderne sans oiseaux. Dans les appartements ou Caligula donnait à son cheval du blé doré dans une auge d'ivoire, un métayer abrite ses char-

AVLAM PA.LATINAM

DOMVS C.ESARVM TIBERIAN/K

INCENDIIS PLVRIBVS DEFORMATAM

A DOMITIANO RESTITVTAM

AVCTAMQVE MAGNIFICIS ORNAMENTIS

PEREGRINl MARMORIS COLVMMS

PORPHYHETICIS THEBAICIS LVCVLLANIS

EPISTILIIS ZOPHORIS CORONIS BASIBVS

OMNIViM ELABORATISSIMIS

INSTRVCTAM

ADDITIS E BASALTIDE iETHIOPICO

INGENTIBVS COLVMNIS

AMPLO IN VESTIGIO NVPEU DETECTO

JVSSV ET IMPENSIS SERENISSIMI FRANCISCI PRIMÏ

PARM.E ET PICENTLE DVCIS

SPECTANDAM EXHIBENT

HORTI PARNESIANt

ANNO MCCCXXII

rettes et ses barriques. La chapelle, qui rappelle la mort de saint Sébastien, se cache entre des murs, vers l'emplacement de la tour bâtie par Héliogabale : dans la prévision de son suicide, il voulait se donner, du haut de cette tour, une mort précieuse en se précipitant sur un pavé de marbre qu'il avait fait parsemer de pierreries. Les jardins voluptueux consacrés par Domitien à Adonis sont devenus une vigne qui porte le nom d'un martyr. Mais le meilleur g-ardien de toutes ces ruines, c'est le couvent de Saint-Bonaventure. Il est bien placé là, avec son petit jardin, son palmier d'Orient, la sainte pauvreté de ses religieux, le surnom séraphique inscrit sur sa porte, et le chemin de la croix qui y conduit. C'est le monument, c'est le type du dépouillement volontaire d'une vertu éternellement inintelhgible à la cupidité qui avait été le dieu du Palatin, et qui est encore adoré par beaucoup de ceux qui le visitent. Ils ne songent guère à pénétrer le sens de cet hiéroglyphe chrétien, jeté dans ce pandémonium de toutes les rapines et de toutes les richesses de l'ancien monde.

La dernière visite que j'ai faite au mont Palatin avant de lui consacrer quelques pages m'a laissé un souvenir qui les terminera. Après avoir recueilli les pensées que j'y cherchais, je voulus profiter de la dernière heure d'un jour d'hiver pour dire mon bréviaire sous le palmier du couvent. La partie de l'office que j'avais à réciter renfermait un extrait du chapitre d'Isaïe sur la chute deBabylone.

« Quand tu es tombée, l'enfer s'est troublé dans « ses profondeurs... Ses géants se sont dressés de-

452 CHAPITRE XIT.

vant toi, tous les princes de la terre, tous les chefs des nations se sont levés sur leur trône. « Tous ont répondu, tous ils t'ont dit : Et toi aussi, tu as reçu comme nous une blessure; te voilà semblable à nous.

« Ton orgueil a été précipité dans l'abîme; ton audace est tombée ; on te fera un lit de vermisseaux, et les vers seront ta couverture. « Ceux qui te verront se baisseront vers toi pour te regarder, en disant : N'est-ce pas là celui qui troublait la terre ?, w Tel fut mon adieu au palais des Césars et au jardinier du couvent, qui arrosait des laitues sur les débris du septizonium de Septime Sévère.

COLISEE

Nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.

(S. Paul, I Corinth., iv, 9.)

La mémoire d'Auguste, si chère aux Romains, avait grandi de toutes les ignominies de ses descendants. Les trois empereurs éphémères qui s'étaient arraché l'un à l'autre l'héritage de sa famille éteinte, n'avaient pas suppléé par leur mérite au prestige dynastique qui leur manquait. Yespasien voulut placer sa grandeur personnelle à l'ombre du grand nom d'Auguste. Homme nouveau, il ne lui appartenait pas par le sang ; il sut se rattacher à lui en continuant ses pensées et ses œuvres. Le fondateur de l'empire romain avait eu le projet de construire un vaste amphithéâtre dans le centre de la ville. Ce projet fut repris par Yespasien^, qui en commença l'exécution. Après sa mort, elle fut achevée par son fils Titus, dans la seconde et dernière année de son règne, qui correspond à l'an 80 de l'ère chrétienne.

1 Fecit amphitheatrum urbe média, ut destinasse compereratAugustum. (Suet. , in Vespas.,c. 9.)

Il inaugura ce nouvel amphithéâtre par des fêtes magnifiques, à la manière des Romains'.

La place oii s'élève le Colisée, occupée précédemment par les étangs de Néron, était un des plus nobles lieux de l'ancienne Rome. Elle est le point le plus central des Sept-Collines : àl'orient, une partie du Viminal et de TEsquilin; au midi, le Cœlius ; à l'occident, le Palatin et l'Aventin ; au nord, le Capitule et une partie du Quirinal.Les Sept-Monts, dit un auteur, semblent faire hommag-e au Colisée, en formant autour de lui comme une couronne^.

En construisant ce superbe édifice, comme un emblème de la grandeur romaine 3, Vespasien et Titus voulurent tout à la fois surpasser les deux amphithéâtres en pierre que possédait Rome, et écraser les pompes odieuses de la maison dorée de Néron. Toutefois les impressions qu'ils avaient reçues pendant leur séjour en Orient ne furent probablement pas sans influence sur la conception de ce monument gigantesque. La Palestine, la Syrie, l'Egypte, les avaient familiarisés avec une ancienne architecture qui visait au grand, comme l'architecture grecque visait au beau. Ces deux tendances semblent s'être combinées dans l'ordonnance du Co-

1 Cura extruxisset Romse amphitheatrum, inchoavit iii eo spectaculorum primitias, etquinque millia ferarum interfecit. (Eutropius, lib. IX, c. x.)

2 Nel mezzo degli sette colli, i quali a guisa di corona, pare che prestino omaggio a questa decorosa mole. (Fontaua, Am phit. Flavian., lib. 111.)

3 Hoc Titi potentia priucipalis divitiai'um profuso liumine cogitavit sedificium fieri, unde caput urbium patuisset.

COLISËE. 455

lisée. L'art grec lui a fourni, avec sa magie des proportions, ses trois ordres : le dorièn, l'ionien, le corinthien, superposés l'un à l'autre, et couronnés par un attique. Mais cette masse si colossale, qu'on a pu croire que son nom de Colisée ou Colosse en dérive*, qui s'élève plus haut que le Palatin et le Cœlius, qui semble être en dehors un mont, en dedans une vallée, cette masse audacieuse dépasse les limites dans lesquelles l'art grec et romain s'était plu à se renfermer. Pour caractériser son élévation, Ammien MarceHin a recours à une expression hyperbolique^, qui n'aurait pas été un éloge selon les principes de l'art grec, si jaloux de flatter le regard sans le fatiguer. Martial, en célébrant le Colisée, déclare que Rome n'a plus rien à envier à l'Orient, et que son amphithéâtre efface les miraculeuses pyramides de Memphis et les travaux de Babylone ^. Le Colisée fut un colosse oriental, costumé à la grecque.

Les plus grandes œuvres de l'homme ont d'ordinaire leurs fondements dans des destructions. Le

1 Suivant d'autres antiquaires, cette dénomination est venue de la grande statue de Néron placée devant cet amphithéâtre.

2 Amphitheatri moles solidata lapidis Tiburtini, ad cujus summitatem segre visio humana conscendit. (Ammian. MarceHin.)

3 Barbara Pyramidum sileat miracula Memphis :

Assiduus jactet nec Babylona labor. ..

Aère nec vacuo pendentia Mausolea

Laudibus immodicis Gares in astra ferant : Omnis Csesareo cedat labor Amphithéâtre,

Unum pr£e cunctis fama loquatur opus.

(Martialis, Spect.^ i, 1.)

Colisée a été bâti au moyen d'une double ruine, celle d'un édifice et celle d'un peuple. La maison dorée de Néron, abattue en partie par Vespasien et par Titus, lui a fourni des pierres. La Judée, défaillante et foulée aux, pieds, lui a donné ses captifs pour ouvriers, premier débris d'un peuple qui allait disséminer ses fragments par toute la terre. En fait de monument, le Colisée est le premier grand témoin de la dispersion des Juifs, comme le temple de Jérusalem, qui venait de tomber au moment où Titus ouvrit l'amphithéâtre, avait été le témoin de leur unité.

L'histoire a oublié le nom de l'homme qui a employé ces matériaux et dirigé les mille bras de ces ouvriers. Le principal monument de Rome païenne est une œuvre anonyme. Cette particularité a suggéré à un savant Romain du dernier siècle des réflexions qui ne manquent pas d'intérêt. « Quoique « cet amphithéâtre soit si magnifique par l'excel- « lence de son architecture et son admirable tra- « vail, et qu'il ait été regardé par Martial comme « bien supérieur à toutes les merveilles les plus cé- « lèbres du monde, ni lui, ni aucun des autres écri- « vains de ce siècle ni des siècles suivants, n'a fait « mention de l'homme de génie qui en fut l'archi- « tecte. Martial lui-même, qui vécut au temps de « Yespasien,.de Titus et de Domiiien, exalte par « un éloge pompeux le souvenir de Rabirius, ar- « chitecte de Domitien, pour la construction d'un « palais sur le Palatin. Il s'exprime ainsi : « Rabi- « rius ayant élevé cette construction rivale des « cieux, on peut bien dire de lui que son génie a

<« pénétré le ciel, et compris la noblesse et la beauté « des astres, puisqu'il a bâti une maison qui en est « une si fidèle image*. » Or, à combien plus juste « titre n'aurait-il pas dû immortaliser le nom et la <« mémoire de l'architecte de cette grande et admi- « rable œuvre de l'amphithéâtre, de cet homme qui « devait sans doute être très-renommé de son temps, « et qu'il a certainement connu lui-même^, »

On peut citer, il est vrai, quelques beaux monuments appartenant au siècle même d'Auguste, dont les architectes sont aussi restés inconnus. Mais les auteurs contemporains qui ont parlé de ces monuments ne les ont signalés qu'en quelques mots. Il n'en est pas de même du Colisée ; Martial n'en a pas fait une mention accidentelle, il s'est constitué

1 Martial, liv. VII, Epigr. 56.

2 Ella è cosa degna di riflessione, come, essendo Topera di questo Amphithéâtre cosi excellente per l'architettura, ed ammirabil lavoro, e giudicata da Marziale molto più prieggievole di tutte le più célèbre maraviglie del mondo, ne egli, ne altri scrittori di quel secolo, ne de' sussequenti, abhiano fatta memoria del suo ingegnosissimo architetto. Marziale stesso, che visse ne' tempi di Vespasiano, di Tito e di Domiziano, célébra con elogio ben siiigolare quella di Rabiro, architetto di Domiziano, per la fabbrica di un Palazzo sul Palatino, dicendo, che avendola eretta emulatrice del celo conveniva dirsi, che la di lui mente avesse penetrato il cielo, e compresa la nobiltà e bellezza degl' astri, avendo fabbricata una casa ad essi somigliantissima. Or quanto più degnamente e con tutta giustizia, avrebbe dovutto immortalare il noniee la memoria delF architetto di questa grande e ammirabile opéra dell' Amphitheatro, uomo, senza dubbio, a que' giorni celebratissimo, ed anche da se conosciuto ! (Marang., Meinor. deW Anrpkit. Flav.)

iU 26

son panégyriste ; il revient souvent sur les spectacles qui s'y donnaient ; il prodigue à ce sujet les descriptions et les détails ; et, tandis qu'il célèbre avec emphase l'architecte d'une maison impériale, il évite constamment de nommer l'architecte de la grande œuvre dont il s'est fait en quelque sorte le chantre. N'y a-t-il pas là une énigme historique? Marangoni a cherché le mot de cette énigme dans une épitaphe qui avait été déjà rapportée par plusieurs archéologues. Suivant Aringhi, elle a été extraite des Catacombes sur la voie Nomentane. L'inscription originale se trouve aujourd'hui dans l'église souterraine de Sainte-Martine au Forum ; elle est ainsi conçue :

SIC PREMIA SERVAS VESPASIANE DIRE

CIVITAS VBI GLORIE TVE AVTORI

PREMIATVS ES MORTE GAVDENTI LETARE

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