C. XXX
Quum sua terribili petit irritamina cornu Pœniceas vestes. (Ovid., Melam., xii, 103.)
2 FeiTO et igné inust?e sunt ferse agrestes, ut ferocius in christianos sjevirent. (Euseb., Ilist. Ecd., lib. VIII.)
3 Qui flaramas dorso feront, quam sint omnibus intolerabiles. (S. Cbrysost., hom. xxi, ad Rom.)
4Elepbanti pugnaturo vinum propinatur, non e vitibus, sed ex oryza et calamo, (JElian., de Nalura A7iimal., lib. XIII,
c. VII.)
rent d'abord immobiles, le cou tendu, la crinière hérissée, le dos courbé comme un arc ; ceux-ci aiguisent leurs dents sur des cailloux, ceux-là creusent l'arène avec leurs pattes, et s'enveloppent d'un nuage de poussière. Ils s'exercent, en se battant entre eux, à mieux déchirer les hommes : leur appétif va du grossier au délicat, comme le goût des convives dans un festin. Lorsqu'une lionne ou une tigresse s'est signalée par un carnage distingué, par un abatis d'animaux et d'hommes, le peuple se prend pour elle d'admiration et de tendresse. Il ira jusqu'à sacrifier les plaisirs futurs qu'il peut attendre d'elle à sa reconnaissance pour le plaisir qu'elle vient de lui donner. Il demandera qu'on la reconduise, qu'on rende la liberté du désert à cette héroïne de l'amphithéâtre, en récompense de ses prouesses. En attendant, il lui décerne un triomphe : des applaudissements frénétiques tombent sur elle de tous les bancs du Colisée, au moment où, restée maîtresse du champ de bataille , elle se promène à pas lents sur les corps de ses victimes, et semble prendre possession pour elle seule de l'enceinte qu'elle a dépeuplée.
Pendant que t^ette arène est toute fumante de poussière et de sang, une rosée adorante s'est répandue dans l'atmosphère. Il y a dans tous les étages, de distance en distance, des espèces de petits fourneaux cachés , dans lesquels on fait bouilhr, avec du vin, une composition de safran et d'aromates. A ces fourneaux correspondent des conduits étroits et secrets, pour donner passage à la vapeur : elle s'exhale par des tubes ou par les couches des
statues creuses. Le vaste corps de ramphithéâtre est percé par des pores qui lai donnent une transpiration de parfums : le grand buveur de sang a une haleine embaumée*.
Voici maintenant les combats d'hommes contre les bêtes. Il y a d'abord les gladiateurs, qui se ser vent de leurs armes contre les animaux ; puis de simples chasseurs qui n'ont d'autres armes que leur adresse. Les uns sont habiles à envelopper d'un linge la tête du lion, ou bien ils lui ferment la bouche avec leur main, ou bien ils jettent eu fuyant un morceau de drap qu'il déchire. D'autres trompent la niaise fureur des ours, au moyen d'une machine mobile : elle est disposée de telle sorte, que lorsque l'animal s'élance pour atteindre avec ses pattes de devant l'homme perché sur cette machine, la rotation qu'il imprime à celle-ci lui dérobe son adversaire. L'agilité des chasseurs est si merveilleuse, les sauts en l'air si légers, leurs évolutions si soudaines , qu'on dirait qu'ils volent, comme des oiseaux, à travers les dents et les ongles des terribles quadrupèdes. Enfin, il y a de pauvres transfuges, des esclaves, des cojidam' nés, qui ne viennent ni combattre ni jouer : ils sont tout simplement exposés aux bêtes. Lorsqu'ils ne sont pas attachés à des poteaux, et que la peur ne
* Odorato imbre. (Apuleius, Asinus aur., lib. X.) — In honorem Trajani balsama et crocura per gradus theatri fluere jussit. (Spartian., in Hadrian.) Numquid dubitas quin sparsio illa, quse ex fundamentis médise arense crescens, in summam altitudinem amphilheatri pervenit, cura intenstf^ae aquaa fiati (Senec, Quœst. natur,.^ lib. II, c. ix.)
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les rend pas immobiles, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de courir à travers l'arène d'un pas tremblant, pour retarder un peu le moment fatal par une fuite sans espoir.
Tels ont été, dans les premiers temps, les trois variétés du spectacle; mais il en est survenu unt autre. Une race nouvelle, étrange, est apparue, qui semble destinée à fournir de nouveaux plaisirs : ceux-ci n'ont ni arme pour combattre, ni adresse pour esquiver, ni peur de mourir. Après les manœuvres intrépides des gladiateurs armés, après les tours de force des chasseurs agiles, après les mines piteuses des exposés, c'est une nouveauté piquante que de voir figurer des hommes, le front serein, les yeux élevés vers le ciel oii ils semblent entrevoir un spectacle invisible, adressant quelques discours au peuple comme s'ils étaient en plein forum, et répondant par des prières et des cantiques aux rugissements des lions prêts à s'élancer sur eux. Ces hommes appartiennent à une secte détestable, qu'a vomie l'impure Judée; ce sont des contempteurs des dieux et des lois, les ennemis du Jupiter céleste et du Jupiter impérial, dont l'olympe est le mont Palatin. Le bruit s'est répandu sur tous les bancs de l'amphithéâtre qu'un de leurs chefs a été amené du fond de la Syrie, par ordre de l'empereur, pour subir le supplice qu'il a mérité. Le cri : « Les Chrétiens aux lions ! » retentit ; les regards se tournent vers la porte. On y voit paraître un homme à cheveux blancs, revêtu de l'habit du pauvre, de lapénule apostolique. Il est conduit au pied
du préteur, à gauche de la loge impériale. Le président de l'assemblée lui dit * :
« J'admire que tu sois encore vivant, après les tourments et la faim que tu as déjà supportés ; maintenant, du moins, consens à ce que je désire, afin que tu sois délivré par nous du supplice qui te menace, et que tu nous délivres nous-mêmes de toute cette tristesse. »
Ignace répond :
« Tu me parais avoir une figure humaine, mais tu as l'astuce d'un renard qui caresse avec sa queue, tout en ayant des mtentions perverses : avec tes douces paroles, tu veux me corrompre et me détruire. Sache donc, quelque irritation que tu puisses en ressentir, que cette vie mortelle n'est rien pour moi, à cause de Jésus, que mon âme désire : j'irai à lui, car il est le pain de l'immortalité et le breuvage de la vie éternelle. Je suis tout entier à lui, et j'étends vers lui mon âme : je méprise tes tourments, et je foule aux pieds ta gloire. »
Le président dit : « Puisqu'il est si orgueilleux et si méprisant, liez-le, et détachez deux lions qui dévoreront jusqu'aux derniers morceaux de son corps. »
Les deux lions, sortis de leur fosse, sont un moment retenus par une barrière. Avant qu'ils soient
i Quoique les Actea de saint Ignace, auxquels nous empruntons le dialogue suivant, soient distincts des Actes authentiques du même martyr que nous citerons plus bas, ils ne sont pas dépourvus de toute valeur historique. Du reste, nous n'y avons recours que pour retracer une de ces scènes qui ont dû Bouvent se reproduire dans l'enceinte du Colisée.
libres de s'élancer sur lai, Igriace s'adresse au peuple: «Romains, qui attendez ce spectacle, ne croyez « pas que ce qui m' arrive soit la punition d'un ma- « léfice, de quelque action mauvaise ; cela arrive « afin que j'atteigne Dieu, que je désire d'un désir « insatiable. Je suis le froment de Dieu, je serai « broyé par les dents des bêtes, pour devenir un « pain blanc et pur. »
Les lions exaucèrent ses vœux. Il avait souhaité de n'être pas à charge à ses frères dans la peine qu'ils prendraient pour recueillir les débris de son corps : il ne resta que les os les plus durs^
Pendant les jours précédents, on avait célébré des jeux solennels, que les actes du martyre de saint Ignace désignent sous le nom de Glorifications'^. Le dernier jour des spectacles était venu, et c'est pour cela que l'évêque d'Antioche, à peine arrivé à Rome, avait été livré sans retard à l'amphithéâtre.
Son supplice a eu lieu vraisemblablement vers la dernière heure de la matinée : c'était avant midi que se livraient les combats contre les animaux ; on
1 Ut illius saucti martyris Ignatii desiderium impleretui", secundum quod scriptum est : desiderium jusli acceptabile, ut nempe nuUi fratrum gravis fieret ob suarum reliquiarum coUectionem, quomodo propriam consummationem fieri prius in epistola optaverat, solse enim duiiores partes relictse sunt. {Act. sincer.)
2 Debeutibus quiescere glorificationibus ; erat enim solem nis, ut putabant, dicta Romana voce tertia décima *, secun dum quam studiose convenerant. {Act. sincer. S. Ignat.)
' Scilicet kalendas januarias quando sigillaria fésta agebantur, de quitus Macrobius, SatwnaL, lib. I, c. s et xi. (Note de D. Ruiuart.)
WO CHAPITRE r?.
leur donnait pour cela le nom de jeux du matin *. tï était assez naturel de clore cette première moitié de la journée théâtrale par quelque supplice à effet. La théorie des spectacles, comme celle de l'éloquence, avait ses rhéteurs, qui recommandaient que l'intérêt allât toujours en croissant. Un Evêque chrétien, livré aux lions, offrait une scène moins vulgaire que la mort des autres bestiaires. Il est donc très-probable qu'Ignace a été réservé pour la fin des jeux du matin, et qu'il a consommé son sacrifice vers midi. D'autres jeux deva,ient recommencer, dans la seconde moitié du jour. Rentrons dans le Colisée pour y assister.
Nous voyons d'abord la procession des gladiateurs, qui va faire le tour de l'arène : ils portent la tunique militaire ; la plupart ont le casque en tête, leurs armes sont brillantes et ornées.
Remarquez d'abord ceux qui tiennent dans la main une épée, dans l'autre un lacet; ils sont habitués à le jeter sur le cou et sur les bras de leurs antagonistes. De là vient leur nom de laqiiéaires.
En voici d'autres qui ont pour armes un trident et un filet, dans lequel ils enveloppent la tête de leurs adversaires; c'est pour cela qu'on leur donne le nom de rétiaires. Ils n'ont, ainsi que les laquéaires, ni casque, ni bouclier.
Regardez aussi ceux qu'on nomme les séciiteurs; on les fait ordinairement combattre avec les rétiaires. Ceux-ci sont obligés de reculer, de fuir un moment,
1 Mane leonibus et ursis homines, meridie spectatoribus ftuis objiciuutur. (Senec, Epist. vuJ
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lorsque leur coup de filet a manqué . ils doivent avoir pour adversaires des gladiateurs habiles à poursuivre l'ennemi fuyant : scculores.
Les thrèces se distinguent par leur petit sabre recourbé, sica, et leur armure légère : leur nom semble indiquer que les premiers gladiateurs de ce genre qui aient fig'uré à Rome étaient originaires de la Thrace.
Les mirmillons s'avancent couverts de leur pesante armure. Lorsque son poids les fatigue, ils savent combattre assis ou le genou en terre. La Gaule fournit particulièrement cette classe de gladiateurs.
Ceux que vous voyez avec un bouclier plus large à son extrémité supérieure, coupée en ligne droite, et rétrécie vers le bas en forme de coin, ce sont les sammites. Une éponge couvre leur poitrine, ils ont une bottine à la jambe gauche, leur casque est surmonté d'une aigrette. Ils se font remarquer par l'éclat de leurs armures.
Les dhnachères combattent avec un glaive dans chaque main, ou bien tantôt à pied, tantôt à cheval.
Ces gladiateurs, montés sur des chevaux et armés de lances, sont les andabates. La partie de leur casque qui protège leur front leur couvre tellement les yeux qu'on les compare à des aveugles.
Voilà enfin les essedaires ; ils brandissent leurs lances du haut d'un char, qui a un esclave pour cocher.
Cette procession fait le tour de l'arène, et semble y promener d'avance la pompe de son convoi funè-
bre*. Quelquefois, en passant devant l'estrade impériale, des malheureux disent : « Bonjour, empereur, « ceux qui vont mourir te saluent. » La parade terminée, les magistrats des jeux procèdent à ce qu'on nomuielsicomposition : ils appareillent les gladiateurs, ils choisissent, pour les opposer l'un à l'autre, ceux qui sont à peu près égaux par leur vigueur et leur habileté. Les gladiateurs viennent ensuite présenter leurs armes au président du spectacle, pour qu'il voie si elles sont en règle. La lutte commence par des passes d'armes. Ils se livrent à des combats simulés avec des lances sans fer, avec des épées dont la pointe est garnie d'un petit bourrelet en plomb. Bientôt des trompettes donnent le signal des combats sérieux : l'intérêt des spectateurs, porté à un plus haut degré, s'exprime tantôt par des bruits de voix, tantôt par un cruel silence. On excite les combattants, on applaudit les gladiateurs favoris, on fait des paris pour et contre la vie de ces hommes. Le gladiateur qui a blessé son adversaire s'écrie : // en tient, hoc habet. Quelquefois le blessé cache sa blessure, ou il crie au peuple que ce n'est rien; d'autres fois il demande la permission de se retirer du combat. Souvent, avant qu'il ait eu le temps de la demander, le peuple crie à son adversaire : Répète, répète le coup, répète, et au blessé : Reçois le fer, i^ecipe ferrtim^. Cela veut dire qu'il doit tendre la gorge,
1 Jam ostentata per areuam periturorum coi'poi*a mortis suse pompam duxeraut. (Quintilian., Declam. ix.)
2 An possunt pii et justi homines esse, qui constitutos sub ictu mortis, ac misericoi'diam deprecantes, non tantum patiuntur occidi, sed et flagitaut, feruutque ad mortem crudelia
ne pas cherchera parer le coup avec la main, ne pai faire de contorsions disgracieuses, mais tomber ave<* toute la dignité de son métier : il doit y avoir de l'art dans son agonie. Quand un de ces malheureux ne meurt pas volontiers, le peuple s'irrite contre cet insolent, et de spectateur devient son ennemi*. L'assemblée a pourtant un mouvement de pitié et de tendresse , lorsqu'un gladiateur qu'elle aime tombe frappé d'un coup mortel ; mais bien souvent l'insensibilité seule plane sur les scènes les plus horribles. On voit des spectateurs privilégiés descendre dans l'arène et mettre la main dans le sang qui coule de la blessure du moribond ; il y en a qui essuient cette main sur leur figure ; d'autres boivent ce sang chaud comme un breuvage de santé. Mais ce cadavre reste trop longtemps sur l'arène, il gênera les mouvements des autres combattants. Alors le cri : « Au spoliaire le corps du gladiateur; qu'on le traîne avec des crocs ^. » Des brancards sont tout prêts, le cadavre est enlevé en toute hâte par la porte Libitine, la porte consacrée à la mort^. Les
et inhumana suffragia, nec vuliieribus satiati, nec cruore contenti? quin etiam percussos jacentesque repeti jubent, et cadavera ictibus dissipari. (Lactant., Divin, inst., lib. VI,