C. XLIV
COLISÉE. 4Tb
aussi s'y réfug-ier , pourvu qu'elle ne soit pas assez nombreuse pour gêner les manœuvres.
Récapitulons maintenant les gradations de Tas semblée réunie dans cet immense édifice : le portique le plus élevé, rempli par les individus que nous venons d'indiquer; au-dessous, le podium populaire, avec les chaires pour les femmes ; plus bas commencent les sièges en pierre, et nous y voyons d'abord la série assignée au peuple romain proprement dit, puis celle de l'ordre équestre, puis enfin l'orchestre pour les sénateurs ; et sur le devant de l'orchestre, au bord de l'arène, le podium royal, où s'étalent toutes les grandeurs de Rome. Une centaine de mille hommes sont rassemblés dans cette enceinte.
Quelques incidents occupent un moment l'attention des spectateurs. Vous voyez dans ce coin uii peu de tumulte; on y suscite un homme, on le force à quitter sa place, parce qu'il s'est introduit dans un compartiment oii il n'a pas le droit de siéger. S'il trouve qu'on lui a fait une injustice, il sera maître d'intenter un procès. La curiosité du peuple romain est égayée par des apparitions singulières. Quels sont ces costumes étrangers dans l'orchestre, près des sénateurs? Les envoyés des Arméniens et des Parthes, enfants de l'Asie, y rencontrent ceux des Germains au teint blanc, aux cheveux rouges. Remarquez aussi, sur d'autres gradins, le Sabéen, l'Arabe, l'habitant de la haute Egypte, qui boit les eaux du Nil aux cataractes. Le Sarmate, qui se fait une boisson du sang de ses chevaux ; le Cilicien qui porte les traces de son climat nébuleux ; l'É-
thiopien, aux cheveux naturellement frisés; it Sicambre, à la chevelure arrangée en corn'^s, surgissent dans l'amphithéâtre comme des statues bizarres qui viennent poser sous les regards du peuple*. Les grands personnages de Rome sont aussi passés en revue à mesure qu'ils arrivent : aux uns les applaudissements, aux autres les huées. L'amphithéâtre est l'héritier des licences du Forum; la souveraineté du peuple s'est réfugiée dans ce dernier asile, où elle a du moins la liberté des cris et des insultes. Du sein de cette assemblée, frémissante et retenue par des cercles de pierre, s'agitant en repos, à la fois immobile et ondoyante, s'élève un bruit semblable à celui de la mer^.
Cependant tout est prêt ; les musiciens sont à leur place dans le portique supérieur : les vestales, ar-
* Qufe tam seposita est, quae gens tam barbara, Csesar, Ex qua spectator non sit in Urbe tua?
Venit ab Orpheo cultor Rhodopeius Hsemo,
Venit et epoto Sarmata pastus equo; Et qui prima bibit deprensi flumina Nili, Et quem supremse Tethyos unda ferit.
Festinavit Arabs, festinavere Sabœi ; Et Cilices nimbis hic maduere suis.
Crinibus in nodum tortis venere Sicambri,
Atque aliter tortis crinibus ^Ethiopes.
Vox diversa sonat : populorum est vox tamen una, Quum verus patriœ diceres esse pater.
(Mart., Spbct.,ui, 1.) .^thiopes natura torsis crinibus, Sicambri, arte capillos ia cirrum et cornua fastigiabant.
à Fluctuât aequoreo fremitu, rabieque faventum Carcei'ibus nondum i-eseratis mobile vulgus.
(Silius Ital. Bellum puni., xvi, 323.)
rivées en litières, occupent leurs sièges. Des rugissements étouffés, qui s'échappent par les petites portes des loges souterraines, annoncent que les animaux sont aussi à leur poste. Tout à coup les regards se tournent vers le couloir qui aboutit à l'entrée sans numéro, sur le mont Esquilin : c'est l'entrée impériale. L'empereur paraît, se dirigeant vers le siège qui lui est réservé. Toute l'assemblée se lève*; les licteurs abaissent leurs faisceaux, les sénateurs, les vestales s'inclinent, tous les étages s'agitent et font tomber une pluie d'acclamations. « Bonheur à toi, tu es le maître, tu es le premier, « bonheur à toi ! Plus heureux que tous, à toi la « victoire, tu vaincras éternellement^. » Les cent échos que l'architecte a rendus éminemment sonores répètent ces cris qui roulent sous les arceaux des ambulacres. Les bouches extérieures des vomitoires deviennent comme autant de porte-voix gigantesques, qui rendent un immense murmure. Dans les souterrains, les bêtes féroces, suprises, sont intimidées par un bruit inconnu, plus fort que leurs rugissements, plus impétueux que l'ouragan du désert. Les tonnerres des lions ^ se taisent, et les courtisans disent que les animaux eux-mêmes sentent à
1 Assurrectum ab universis in theatro et a stantibus plausum. (Sueton, in Avgust.)
2 Tum nos magna voce dicebamus niulta, illud autem crebi'o : Dominus es, primus es, omnium felicissimus vincis, ab sevo vinces... Multi ex reliqua plèbe ne introibant quidem in theatrum. (Dio, lib. lxxii. — Sueton., in Tiber. Claud., c. vu: in Domitian,, c. xiii. — Plutarch., in Galba.)
3 Tonitrua leonum. (Vopisc, in Probum, cap. xix.)
leur manière l'impression de la majesté divine de l'empereur, qu'ils s'associent aux acclamations par leur silence.
Si l'empereur ne vient pas, l'assemblée est présidée par un commissaire qu'il a choisi *, ou par le préteur. Celui-ci est le premier magistrat de la justice et des plaisirs 2. Lorsqu'il paraît dans les spectacles pour y présider, il porte un sceptre d'ivoire, surmonté d'une aigle ^ ; un esclave tient au-dessus de sa tête une couronne d'or*.
Vous croyez peut-être, en vous rappelant les souvenirs sanglants du Colisée, que vous n'allez voir que des scènes de fureur et de mort. Les Romains entendent autrement l'ordonnance de leurs fêtes ; ils veulent que leurs longs spectacles, qui durent des journées entières, soient un mélange de grotesque et de tragique, de jovial et d'horrible. Voilà un éléphant funambule ; il monte à la sommité de l'édifice, et il en redescend en marchant sur une corde ^. Cet ours, paré comme une matrone, se promène
1 Neque spectaculis semper ipse praesedit, sed interdum aut magistratibus, aut amicis prsesidendi munus injuuxit. (Sueton., in Caligul., c. xviii.)
2 Ibi eraut prsefecti certaminis, omnes qui primi apud ipsum erant, prfesertim praefecti prœtorio. (Dio, in Elog.)
3 Editores ludorum (Circi). — Romce editoi-es picta et palmata tunica curru triumphantis more per circum vehebantur, eburneum sceptrum, cui insideret aquila, manu gerebant. (Onuph. Panv., de J.ud. Circensib., lib. II.)
4 Juvenal., Sat. x, 39.
y Elephas erectus ad summum tbeatri fornicem, unde decQ^ rit in fune sessorem gerens. (Dio, in Néron.) — Galba elephantos funambules dédit (Sueton., in Galb., c. vi.)
assis sur une chaise à porteurs*; un autre, en habit d'avocat, imite l'attitude d'un homme qui va plaider^. Je vois un lion aux ongles dorés ^, un collier au cou secouant sa crinière étincelante de pierreries^; c'est un roi dressé à la clémence, il fait cent gentillesses avec un lièvre qu'on lui met dans la bouche ^. Regardez vers cette porte de l'amphithéâtre ; douze éléphants s'avancent, six mâles en habits d'homme avec la toge, et six femelles habillées en femme : ils défilent, puis s'arrêtent devant des tables d'ivoire couvertes de mets ; ils s'asseyent à demi couchés sur des lits, dînent avec décence, boivent dans des coupes d'or, et aspergent en badinant ceux des spectateurs qui sont près d'eux**. D'autres éléphants arrivent en habit de bal, répandent des fleurs sur l'arène, et se mettent à danser la pyrrhique.
1 Vidi ursum mansuetam qure cultu raatronali sella veliebatur. (Apul., Asin., lib. XII.)
2 Ursos in circum argentés. (Vopisc, in Vit. Carin.) — Togatas nempe : agere est causas dicei'e, actor causidicus. (Panv-, in Notis, lib. II, de Lud. circens., c. m.)
3 Extremos auro mansueverat ungues.
(Stat., r/<e6.,lib. VI, 717.) * Senec, Epist. xli.
5 Leonum
Quos velox leporum timor fatigat.
Dimittunt, repetunt, amantque captos, Et securior est in ore prseda ;
Lasos cui dare, pei'viosque rictus Gaudent, et timidos tenere dentés, Mollem frangera dum pudet rapinam.
(Martial., lib. I, Epigram, cv, 14.)
6 Buling, de Venation. cire, c. xx.
On ne dresse pas avec moins de soin les animaux au carnage : on leur présente des mannequins pour exciter leur fureur. Leur naturel a été étudié pour savoir quelles couleurs sont plus propres à les animer. Le blanc irrite les sangliers; les habits roug-es enflamment les taureaux*. Le bruit des fouets retentit : les aiguillons de feu les tourmentent; on leur applique des lames de fer brûlant 2, et de temps en temps un lion parcourt l'arène, une flamme sur le dos^. On enivre les éléphants avec une boisson irritante *^; chacun d'eux s'enivre aussi de la fureur de tous. Les voix entremêlées des lions, des éléphants asiatiques, des taureaux italiens, des ours blancs de la Libye, des verts léopards, associées aux longs murmures, aux cris, aux trépignements des spectateurs, sont la musique sauvage qui les anime, comme les chants de guerre conduisent les soldats au combat. Leur rag-e va quelquefois si loin, qu'on a pu dire, pour la caractériser, qu'ils brisent par leurs frémissements leurs poitrines gonflées, trop faibles pour contenir les flots de colère qui bouillonnent dans leurs flancs. Les uns demeu-
1 Allnis color. apros incendebat. (Senec, de Ira, lib. III,